Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
Contre le passé, y a rien à faire,
Il faudrait changer les héros, dans un monde où le plus beau reste à faire.
Daniel Balavoine, Tous les cris les SOS.
Il me reste l’image de ce corps meurtri qui pousse un cri. Entends ce cri.
Daniel Balavoine, Un Enfant assis attend la pluie.
Pour Bernard Giraudeau.
Attends-moi !
Mais attends !
Le bateau mugit, et son sillage m’écrit un adieu d’écume immédiatement effacé par la mer. Je vois ton dos sur le pont, tu ne te retourneras pas. Je pleurerai donc toujours devant les dos qui me refusent le miroir du regard, et la mer.
J’ai vu un peu plus tôt sur les courbes patinées de ton visage courir une incroyable lumière, tes yeux ouverts sur loin irradiaient les angles mutins de tes joues et les profondes, minuscules stries de ta peau renfermant tes secrets.
J’irai n’importe où pour te voir, jusqu’à appeler doucement dans le noir. Je me quitte un peu plus sans vous, mes beaux maîtres d’image, mes grands diables de mages surgissant des écrans, des enceintes, génies tenant toutes leurs promesses de beauté, d’aventure, de fêlure et de force.
Et toi, qui fuis, qui quitte et disparais, je continuerai à suivre ta trace. Je n’ai jamais eu peur d’avancer, j’y perds ma fraîcheur, ma beauté, je ferai tous les sacrifices nécessaires pour retrouver l’odeur bienfaisante de ton palier. Je vois ton dos, je glisse contre, j’embrasse ton cou. J’accompagne ton étoffe jusqu’à terre. Je pose mes mains sur ta chaleur, je leur demande d’intervenir, elles absorbent toute ta douleur, tes épuisements, tes errances. J’humecte mes lèvres pour recueillir le sel de ta sueur. Je caresse, attrape, empoigne ce magnifique dos, cette nuque sauvage impossible à plier. Je te couche et te borde, les sanglots longs, les rêves pénétrants, ma vie brisée car tu viens de mourir et tu es parti sans moi. Je jetterai cette terre sur toi. Je n’ai plus besoin d’aucune terre sans toi. Les lèvres bleues, les mains rouillées je suis inemployée, inutile, arrachée, oubliée sur le quai. J’ai peur pour ceux qui restent, je sais qui va mourir, j’attends cette infamie le ventre et les artères intactes prête à imploser de nouveau. J’ai l’urgence aux talons de courir après ceux qui ont encore des heures, du temps à partager, à vivre, des dos superbes et doux à m’offrir en pâture.
Morts trop tôt. Morts pour rien. « Tout vivre pour que la mort n’ait plus rien à nous prendre...» Elle ne nous prendra rien, non pire, elle reprendra tout et dans une inspiration terminale, elle avalera la ronde folle que nos heures a formée.
La voix de Daniel Balavoine, sa poésie naïve, pure, écrasée brutalement sur le sable mouvant par une grande main impatiente de ces atermoiements vains. Pour quelle autre voix d’ange s’est-il lui à jamais tu ?
Le souffle d’Alain Bashung, son sang tourné, la puissance contagieuse de son désarroi. Le mal en face. Pour quelle existence enfumée et précieuse s’éteint-il en secret ?
Leur voix déjà centenaire me parvient tout entière, et me transperce encore par un maléfice souverain.
Le destin de Guillaume Depardieu, son incroyable Passion, son père Saturne. Pour qui a-t-il payé de son corps martyrisé, qu’il aura vu réduire, et la gueule cassée reprendre le chemin des damnés ?
Les yeux de Bernard Giraudeau, sa fuite en avant sur les mers, alors qu’accroché au radeau de la scène, il fut recueilli par une plume. Encore le mal. Une lutte de dix ans, une seconde sur le grand canevas du diable. Le mal nous fait sa dernière mauvaise blague en nous laissant croire un instant qu’il pourra reculer, que nous saurions le vaincre.
Sept jours que Bernard Giraudeau est mort, c’est d’une tristesse impossible. Il a retiré son souffle du peu qu’il restait pour la respiration des masses. Sept jours que le monde se recrée autour de son absence.
La mort des hommes qui appartiennent à tout le monde répand trop de deuil. Brûler ces plus belles images laisse les grands albums froids et ternes, jonchés de pigeons proliférant autour des dépouilles d’aigles, dont la tristesse infinie de l’œil éteint ne luit même plus, mouchée par l’hideux.
L’effroi pur, quelqu’un l’aura senti en assistant au dernier souffle de celui qui succombe.
Détresse d’un corps qui soudain ne respire plus. Et puis ce masque, si vite. Tout est parti.
Nos larmes, réflexe pour laver la peur, la rage de n’y rien comprendre après des siècles de questions.
Notre cœur, à protéger, qui sanglote en silence derrière le sourire condamné à se lever avec le soleil. Un sourire pour nos disparus en mer. Un sourire et des sanglots d’amour insoumis à la catastrophe. Un sourire pour toi Daniel, Alain, Guillaume, enfin pour toi Bernard. Pour cet enfant assis. Pour la faiblesse des élans, la chute infinie, le rire de défense, les sanglots de chagrin parce qu’un cœur à nouveau se brise. Un sourire insolent qui résiste à l’amer pour que cet « à nouveau » disparaisse et que chacun, nu et violent, soit loué comme le premier mort de toute l’humanité, comme le premier amant à Juliette arraché.
La Passion intacte. Le Cri rauque à mesure qu’il faut poursuivre. La Passion. Le Cri. Surgir du chagrin, et l’anéantir pour faire place au suivant comme s’il était encore le premier. Il sera toujours le premier. Et puis son dos offert, ambré, cambré, adolescent, appellera nos mains ainsi devenues vierges, appellera nos toutes premières caresses, aux baisers bien brûlants montés des fours qui sauvaient des torrents, tout ces temps de chagrin, l’amour.
Attends-moi et reprends ton souffle !