Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
Les effluves du sombre et du profond, mêlées à nos effusions.
Victor Hugo, Les Contemplations.
Le travail consistait à effectuer le tri entre les morts et les vivants.
Sais-tu sourire, encore ?
Entre, je t’en prie, assied-toi.
Assied-toi, et tais-toi. Tais-toi. Je t’en supplie.
Il ne faut plus que tu parles.
Bois ! C’est bon, voilà. Encore. Tu es beau, je soupire. J’en frémis. Oh non, tais-toi.
Allez, bois, il faut réchauffer cette pièce. Je te rends tes bons mots, je n’en veux pas.
Ma voix s’assouplit, je danse presque entre tes questions, délicieuse. Décente.
Ce que je suis aimante. Ce que je peux sourire, en caressant tes mains.
Tu observes, curieux, inquiet. Je te regarde. Te ressers un verre. Mais tu continues de parler. Je ne t’écoute pas. Je n’écoute jamais. Tu ne peux pas me pénétrer, jamais, avec ta voix.
Je dévore. J’ai les yeux tellement ouverts sur ton visage que je connais déjà le goût de ton sang. Je te suce en entier en gonflant ma poitrine, quand j’inspire tu disparais jusqu’à ce que je te recrache, lorsqu’enfin je libère mon air. Tu es de ceux qu’on n’avale pas. Je t’aspire dans mon air, je sens l’effluve bestial de ton effroi. Tu voudrais bien n’être pas la proie. Tu voudrais mon offrande, mon échine délicatement courbée sous ta poigne affirmée. Je me suis encore transformée, le front dressé, le regard rivé, arqué, la chair douloureuse. Mais tu vas la fermer !
J’écarte les lèvres, je feule, je crache, je bave. L’enfer aux joues. Mes griffes déchirent sous la pulpe, le torse bombe, les biceps bandent. Tu toussotes, tu cherches mon approbation. Je n’ai pas écouté, je réponds évasivement. Un grand sourire, à nouveau, masque l’indicible.
Que de dents impeccables je propose. Radieuse.
Je ne sais pas. Apprends-moi.
Mes crocs, en dessous, s’impatientent pour sortir, ma langue s’affole et claque contre mon palais, je souffle court, et palpite, j’implose. Je ris, oui, tu es spirituel mais vraiment, je n’en ai rien à foutre là, maintenant, bordel, ferme ta gueule. Je me ressaisis, mal, mais tu n’en as rien vu.
Tu reprendras un verre ? (honey, je voudrais t’appeler) Mon doux amour, duel. Longue l’attente de l’heure. La paix entre mes reins. Si grand, si puissant mon amour mal réglé, auquel tu survis, jamais consommé.
J’ajuste mon collier, vérifie le lissé de ma coiffure dans le dos de ma cuillère.
Tu disais ? (mon amour) Je le crie, « MON AMOUR », « HONEY », « MON ANGE », mais ces mots ne sortent jamais, ne sortent pas de mon coffre limité.
Je n’ai même pas entendu la réponse, ma tête oscille doucement à nouveau, penche vers mon épaule, ma mâchoire décroche, je m’absente au sous-sol, l’ascenseur dégringole sans astreinte, tout dans mes viscères en pente se concentre en dessous. Mes pupilles dilatent, t’absorbent en une prière indigne. Libère-moi ! Arrache, gifle ! Saute par-dessus moi, dresse-toi fier et farouche, écrase mes velours.
Tu me demandes si j’en veux encore, de cet alcool. Je décline.
Je t’aime, grandiose imbécile !
Si tu pouvais la fermer.
J’ai tout touché, tout embrassé, fumante et musclée. J’ai hurlé sous le vent, abattu les parois. Je retombe épuisée. Tu n’en as rien su.
Tu te lèves, me touches un peu, je garde pour mes errances glaciales le souvenir vif de tes mains posées sur mes mains une seconde volée.
Je te veux, immense salaud !
La torpeur endort tes membres, et les miens, dissociés. Tu chaloupes, tu m’enlaces.
Radieuse, délicieuse, mais avec du délai. Ralentie, assoupie, l’orgasme a retenti, il s’enfuit à présent, me retrouve sans étreinte mais fortement contentée.
Tu me tueras, maudit.
Tu es si poli. Si gentil.
Et moi je me vois bien bondissant sur la table, éclatant mes moroses retenues, chantant à tue-tête Mein Herr, éclatant d’un rire tonitruant, cascade sur mes seins balancés à la face du monde. J’attendais, j’attendais, mon amour, tes forces me soutenant, me portant sur l’estrade.
Et ces coups, qu’on dit de sang, qui me projettent contre terre, me déchirent sans un son, déflagration du trou noir. C’étaient tes envies, tes pulsions sans ambages.
Elles me rendent si pérenne.
Mais voilà, je suis décente.
Je bivouaque harmonieusement, te souris une dernière fois, amoureuse et furieuse, résignée, accablée, tellement désolée, parce que nous ne pouvons entretenir la Bête.
Je lâche tes mains, force une dernière moue décontractée. Au revoir, cow boy.
Je suis intacte. Seule. Dans ce taxi silencieux. Je regarde les ponts illuminés défiler.
Seule et puissante. Puissante sans preuve. Seule donc puissante.
Tu es reparti, innocent. Protégé de mes fureurs. Jamais à portée de main.
C’est le lourd tribut à payer, mon ange. Mon incroyable oiseau de feu.
T’aimer, te vouloir en secret.
Seule. Décente.