Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
« On croit généralement que le conservatisme est le plus répandu chez les gens âgés, tandis que chez les jeunes c’est le progressisme. Ce n’est pas tout à fait exact. C’est chez les
jeunes que le conservatisme est le plus répandu. Les jeunes, qui veulent vivre mais ne réfléchissent pas et n’ont pas le temps de réfléchir à comment il faut vivre, et prennent pour modèle la vie
telle qu’elle fut. »
Eugène Irteniev était promis à un brillant avenir. Mais Stepanida l’a perdu. Ou bien était-ce le diable ? Une excellente façon, quoiqu’il en soit, de reprendre
son russe à moindre coût.
D’Ovide à Tolstoï, de Montherlant à Shakespeare, d’Orphée à Onfray, les hommes, fragiles, succombent aux traitresses. Ils se fracassent violemment sur les courbes ennemies, éperdus ou rageurs. De leur royaume de certitudes, ils assistent, impuissants, au triomphe des sens, et nous sommes seules coupables.
Mais nous, nous le savions déjà, nous le savions pourtant, et notre seule sagesse consistait à leur tendre nos désirables pièges pour qu’ils y goûtent sans honte,
bercés d’une bienveillance qui efface les affronts à la morale publique. Résister les offense, mais céder les effraie. Patiemment, nous montrons sous nos jupes un havre moins diabolique qu’ils ne
semblent le penser. Mais trop fiers, et têtus, il leur faut beaucoup d’aide pour entrer en lieux sûrs. Et la violence de s’être laissé prendre par la perfide femelle asperge nos murs crèmes d’une
grande traînée. Il suffisait pourtant d’un peu d’humilité, frotter des épidermes n’a rien d’une grande complexité. Choisir d’aimer celle qui le veut bien n’est jamais
détestable.
Eugène Irteniev avait besoin d’une femme, dans la continence forcée par un séjour trop long où trop peu d’âmes vivent : la campagne russe en ce siècle
finissant, j’ai nommé XIXe. Pour sa santé. Pour pouvoir par la suite, être tout entier à ce qu’il fait : redorer le blason d’une famille désargentée et reprenant les rênes
fragiles d’une exploitation familiale criblée de dettes. IL paye un paysan pour qu’il lui trouve une femme, mariée et frivole, à laquelle il se frottera ponctuellement, et rompra quand il le
faudra. Eugène Irteniev n’a pas d’affects, mais voudrait bien d’un mariage d’amour. Il s’occupe de ses mauvais penchants en rencontrant régulièrement Stepanida, mais ne se souvient jamais
vraiment à quoi elle ressemble.
Tombe-t-il amoureux de Lise parce qu’il est temps pour lui, ou est-il temps pour lui parce qu’il est amoureux ? Eugène et Lise, une jeune fille de son rang, se
marient, et l’amour soumis de la jeune diaphane lui fait oublier un temps ses tribulations graveleuses d’avec la force vive de la campagne. Pourtant le ver est là, dans son cœur, dans son âme, et
le ronge. La raison qu’il oppose à ses accès libidineux ne cesse d’échouer, et son tourment entache un quotidien qui se veut merveilleux. Tout est en place, tout est joli, et propre, mais son
âme, ses pensées sont sales et ça, Eugène Irteniev a un mal certain à l’avaler. L’érotisme puissant que lui inspire la paysanne joueuse, lancinant, impossible à empêcher alors même qu’il pensait
n’y avoir jamais songé, il ne peut le supporter.
« Tout était si beau, joyeux et pur dans la maison ; mais dans son âme tout était laid, sale, horrible. Et toute la soirée il fut tourmenté de savoir
qu’en dépit du dégoût sincère qu’il éprouvait pour sa faiblesse, en dépit de ses plus fermes résolutions de rompre, demain serait semblable à aujourd’hui. »
Il tente la fuite, mais revient. Intègre et bouleversant dans la sincérité qu’il montre à vouloir triompher, il nous entraîne avec lui dans une chute inexorable. Ses
frayeurs sont les nôtres, son impuissance nous malmène, il est tout entier, et Eugène Irteniev de papier, et l’homme universel de chair qui se débat entre une conscience qui se veut immaculée et
une tension d’outre-tombe qu’il ne peut maîtriser.
Reste une unique liberté : s’échapper du dilemme, rester digne, se supprimer.
C’est tout un pan de psychologie masculine qui se dévoile enfin, simple mais fière et obstinée, en si peu de pages, sous nos yeux inquiets. C’est évident et sans
détour. C’est tellement loin, dans le temps et l’espace, que ça nous éclabousse d’ubiquité.
Nous sommes heureux si nous ne désirons rien de ce que l’on ne peut avoir sans scandale. Nous sommes donc toujours malheureux. Et pour les moins résignés, le
revolver est dans le tiroir de la table de nuit.
« Et en effet, si Eugène Irteniev était malade d’esprit, alors tous les hommes sont aussi malades d’esprit, et les plus malades d’esprit sont indubitablement
ceux qui décèlent chez les autres les signes de la folie qu’ils ne voient pas en eux. »
Léon Tolstoï, Le Diable, Gallimard (collection Folio bilingue), 2004.