Bon, silence !
Ready when you want .
Silence !
Moteur
Cadré ? Oui monsieur – ça tourne !
Action !
Cinéma.
Un homme vient me voir et il me dit monsieur, il faut que vous m’aidiez. J’ai des idées de gestes
sans maladresse, de voix inouïes, de sueurs incalculables. Je vois un homme, et malgré cette forte lanterne que vous apercevez là au bout de mon stylo, je ne parviens pas à en souligner les
contours, à en noircir les ombres, je voudrais l’ourler en quelque sorte, ce personnage que je n’ai fait qu’ourdir, me comprenez-vous ? –Non, pas plus que vous –même. Et je sens que ma
lumière baisse. Je n’ai lu aucun livre, je me souviens seulement que la chair n’est triste que morte et qu’il faut sans cesse en concevoir une autre pour se réjouir mais je vous le demande,
serais-je seul ?
Et à ce moment l’homme sourit avec réserve comme un qui ayant apporté un cadeau ne sait pas s’il sera
apprécié, et il me dit, j’ai là le concours d’un gaillard qui aime comme nous la lumière et d’un autre ami qui à l’aide d’instruments très perfectionnés peut capter votre voix et la faire
entendre de tous, pendant que nous montrerons vos gestes.
De tous, dites vous ? Ce n’est donc pas pour vous seul que je dois représenter ? Et l’homme
répond finement, si c’était pour moi seul je n’y aurai peut-être pas pensé, je ne me serais pas souhaité autre si j’avais été le seul, je ne suis même pas sûr qu’il y aurait eu un deuxième homme
si j’avais été le premier, qu’en pensez-vous ?
Je pense à mes pieds, mes mains, ma poitrine, je pense que vous allez y mettre votre étreinte,
votre inspiration , cependant que sous le regard de tous je vais moi, entrer dans la lumière, cerné, ourlé comme vous dites, et que j’aurais à y répondre même devant l’enfer.
Et à ce moment l’homme se tait ou ment, il se tait comme une femme qui souffre ou il ment comme un
homme qui à toutes forces veut jouir et est prêt à dire « je t’aime » comme un sacrilège expiatoire, comme s’il prenait sur lui tous les faux « je t’aime » du monde pour s’en
punir, pour que son ombre se lève de lui, pour que son âme se détache de lui et paye de son éternité qu’il ait pu dire « j’ai aimé ».
Et je lui dis monsieur, vous connaissez l’amour n’est ce pas ? Vous êtes gros de cet enfant qui
m’attend pour naître et vous me demandez de l’aimer aussi à l’avance. Apprenez ceci pendant que vos douloureux mensonges se taisent, je serais, alors, et là bas, une femme ! Qu’on ne me dise
pas « je t’aime » et s’en aller !
Je vous demande en effet de me donner votre foi sans me connaître, d’aimer avec moi la même
image imprévisible. Oh cela est aisé, comme ouïr quand la curiosité devient trop forte. C’est vouloir me donner la folie de croire que le jeune Isaac ne tombera pas sous mes coups, c’est à
survivre au sacrifice en somme que vous m’invitez, c’est à me rendre magique, car l’enfant devra jaillir par mes pores, mes yeux, ma bouche ! Ne l’oubliez jamais, pendant que vous mesurerez
vos abîmes, je suis celui qui tient l’enfant, je suis sacré, infaillible !
Quelques mois après l’homme revient en bondissant serrant sous son bras l’enfant rond et il me dit,
monsieur, en dépit de l’envieux que je suis je vous présente le premier film où vous êtes vous même, enfin je vous présente votre film. Et je dis non, ce n’était que votre destin, je fus votre
providence, je pourrais vous dire comme un autre vassal plus célèbre qui m’a fait comte, je te fais roi.
J’ai donné toute ma Provence !
Et de nous séparer.
Phillipe Léotard, Cinéma, "A l'amour comme à la guerre".