Lundi 9 juin 2008

Caligula – Caligula ! Toi aussi, toi aussi, tu es coupable. Alors, n’est-ce pas, un peu plus, un peu moins ! Mais qui oserait me condamner dans ce monde sans juge, où personne n’est innocent ! Tu le vois bien, Hélicon n’est pas venu. Je n’aurais pas la lune. Mais qu’il est amer d’avoir raison et de devoir aller jusqu’à la consommation. Car j’ai peur de la consommation. Des bruits d’armes ! C’est l’innocence qui prépare son triomphe. Que ne suis-je à leur place ! J’ai peur. Quel dégoût, après avoir méprisé les autres, de se sentir la même lâcheté dans l’âme. Mais cela ne fait rien. La peur non plus ne dure pas. Je vais retrouver ce grand vide où le cœur d’apaise. Tout à l’air si compliqué. Tout est si simple pourtant. Si j’avais eu la lune, si l’amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif ? Quel cœur,  quel dieu auraient pour moi la profondeur d’un lac ? Rien dans ce monde, ni dans l’autre, qui soit à ma mesure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu’il suffirait que l’impossible soit ! L’impossible ! Je l’ai cherché aux limites du monde, aux confins de moi-même. J’ai tendu mes mains (criant), je tends mes mains et c’est toi que je rencontre, toujours toi en face de moi, et je suis pour toi plein de haine. Je n’ai pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien. Ma liberté n’est pas la bonne. Hélicon ! Hélicon ! Rien ! rien encore. Oh ! cette nuit est lourde ! Hélicon ne viendra pas : nous serons coupables à jamais ! Cette nuit est lourde comme la douleur humaine. […]

Par toutes les issues entrent les conjurés en armes. Caligula leur fait face avec un rire fou. Tous frappent. Dans un dernier hoquet, Caligula, riant et râlant, hurle :

                                                                                          

Je suis encore vivant !

 

 

Albert Camus, Caligula.

 

par The bitch is back publié dans : QG du QI
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 14 mai 2008

« Eh bien ! Je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi …Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…

Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…

Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !… Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…

Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une vois pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre-vent de Nord-Ouest. » 


Les mémoires de mon ami
, Octave Mirbeau, éditions de l’Arbre vengeur.
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les gros dossiers
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 1 avril 2008

« Il s’habitue à baisser. Épouse la pente. La précède, qui sait ? Car le monde nous abîme maintenant. »

 

 


Depuis que Maman est morte en 1990, dans sa « ville aux yeux cernés », Gille Leroy pourtant encore vivant nous honore de sa prose riche et virevoltante. Le prix Goncourt de cette année est un détail, presque un accident, car depuis plus de 15 ans déjà la stupéfaction, la sensualité, la finesse et la maîtrise des déferlements internes de ses personnages se précisent, se dévoilent, explosent finalement dans cette fiction savante et autodidacte, son dernier né Alabama song étant une biographie, ou l’est-il seulement, tant Gilles Leroy empoigne son héroïne, l’épuise, la transcende, lui fait cracher du cœur autant que de ses tripes une vérité qu’elle seule possédait ? Zelda Fitzgerald arrachée au tombeau  implore une reconnaissance tardive sous la plume aimante d’un auteur qui, chose rare, s’efface pour lui laisser tout le champ. Attendait-elle ce jour pour qu’enfin sa démesure soit sinon comprise, du moins envisagée ? La Belle du Sud et ses déchirements, son mari trop pâle et ses amants furieux, brûlée dans sa chair, consumée, enfumée et embrumée de larmes et d’alcool surgit, prend corps, s’insurge et trop tôt, trop vite, après quelques 189 pages de tumultes et de peines, nous abandonne à nous-mêmes, fascinés, dérangés de l’avoir vu oser vivre… et stupéfaits de ressentir que son récit intense et classique passera les siècles, qu’il les a déjà passés.

 

« Je n’avais jamais regardé un homme dormir, je veux dire : l’homme nu de l’amour. Sa poitrine se soulève, lente, impressionnante, le duvet sur son torse se hérisse, duvet encore perlé de sueur. Plus bas je glisse, le duvet se fait dense et la toison plus sombre, friselée et soyeuse, est une cachette brun-roux où dort dans son étui de peau fine le sexe détendu, couleur d’acajou, si différent des autres appendices que j’ai pu connaître et qui ne furent pas bien nombreux mais plutôt rosâtres, plutôt anémiques — froncés, renfrognés dans la nuit de la honte —, semblables à ces larves de hannetons que la terre transie cache dans son hiver.

J’aime cet homme brun, cet homme à la peau tannée, à l’odeur violente, au sexe brûlant qui en moi se répand par longues saccades. « Ça y est, Chérie, je gicle » ; et je voudrais trouver les mots pour lui répondre mais je ne les connais pas. Alors je me contente de crier que j’aime. »

 

Alabama song, Gilles Leroy, 2007, Mercure de France.

[Gilles Leroy sera présent à l'Escale du livre de Bordeaux, samedi 5 avril à 16h30, pour un "regard croisé" avec René de Ceccatty. Voir programme sur
le blog de l'Escale.]

 

par The bitch is back publié dans : QG du QI
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 20 février 2008
« Ayant tout acte en horreur, il se répète à lui-même : « Le mouvement, quelle sottise ! » Ce ne sont pas tant les évènements qui l’irritent que l’idée d’y prendre part ; et il ne s’agite que pour s’en détourner. Ses ricanements ont dévasté la vie avant qu’il n’en ait épuisé la sève. C’est un Ecclésiaste de carrefour, qui puise dans l’universelle insignifiance une excuse à ses défaites. Soucieux de trouver sans importance quoi que ce soit, il y réussit aisément, les évidences étant en foule de son côté. Dans la bataille des arguments, il est toujours vainqueur, comme il est toujours vaincu dans l’action : il a « raison », il rejette tout – et tout le rejette. Il a compris prématurément ce qu’il ne faut pas comprendre pour vivre – et comme son talent était trop éclairé sur ses propres fonctions, il l’a gaspillé de peur qu’il ne s’écoulât dans la niaiserie d’une œuvre. Portant l’image de ce qu’il eût pu être comme un stigmate et comme un nimbe, il rougit et se flatte de l’excellence de sa stérilité, à jamais étranger aux séductions naïves, seul affranchi parmi les ilotes du Temps. Il extrait sa liberté de l’immensité de ses inaccomplissements ; c’est un dieu infini et pitoyable qu’aucune création ne limite, qu’aucune créature n’adore, et que personne n’épargne. Le mépris qu’il a déversé sur les autres, les autres le lui rendent. Il n’expie que les actes qu’il n’a pas effectués, dont pourtant le nombre excède le calcul de son orgueil meurtri. Mais à la fin, en guise de consolation, et au bout d’une vie sans titres, il porte son inutilité comme une couronne.
 
(« A quoi bon ? » - adage du Raté, d’un complaisant de la mort…Quel stimulant lorsqu’on commence à en subir la hantise ! […] Ainsi cette obsession nous incite à devenir tout et rien. Normalement elle devrait nous mettre devant le seul choix possible : le couvent ou le cabaret. Mais ; quand nous ne pouvons la fuir ni par l’éternité ni par les plaisirs, quand, harcelés au milieu de notre vie, nous sommes aussi loin du ciel que de la vulgarité, elle nous transforme en cette espèce de héros décomposés qui promettent tout et n’accomplissent rien : oisifs s’essoufflant dans le Vide ; charognes verticales, dont la seule activité se réduit à penser qu’ils cesseront d’être…) »
 

Cioran, Précis de décomposition

par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 17 février 2008
 
 Des mots ! je croule sous le poids de mes paroles.
Des mots ! des mots ont pris la place de ma chair.
Des mots ! Lequel de vous est celui qui m’immole
Mots carnivores dont j’ai fait mon univers ?
 
Le mot qui court, le mot qui dort, le mot qui plane
Cherchent dans le silence un visage à voler.
J’en possède un qui rampe, et c’est le mot « iguane ».
Tous les mots innocents m’empêchent de parler.
 
Je dis le mot « azur » : c’est ma sainte révolte.
Je dis le mot « planète », et c’est mon désaccord
Avec moi-même. Oh, que ma rage est désinvolte !
C’est du mot que j’attends l’excuse de mon corps.
 
Les mots sont capricieux. J’aime le mot « presqu’île »
Je le prononce et c’est déjà un animal,
Une fleur, une pierre. Où est mon domicile :
Dans le verbe, la chose, ou mon chaos natal ?
 
Les mots sont des tyrans. Je ne veux plus me taire.
J’écris, j’apprends la poésie par la terreur.
J’écris comme le veut mon seul vocabulaire.
J’écris, j’écris. Les mots sont tous des déserteurs.
 
Mots redoutés, me direz-vous ce que je pense ?
Pitre ou faussaire, c’est par vous que je survis.
Vous êtes la grandeur de cette déchéance.
Répondez, répondez ! Moi, je n’ai plus d’avis.
 
Je nais, je dois mourir ; en attendant où vais-je,
Moi qui ne peux sortir de mon poème obscur ?
C’est ma prison ; je le prolonge ou je l’abrège :
Entre moi-même et moi il a construit ce mur.
 
Je me suis retrouvé dans le mot « tramontane »,
C’est lui qui raccommode un univers brisé.
Je n’écris par pour l’érudit, pour le profane.
J’écris par vice ! je suis trop civilisé.
 
Je me suis retrouvé dans le mot « mirabelle »,
Il mord dans le soleil comme on mord dans un fruit.
Je n’écris pas pour le poète, le rebelle.
J’écris par insolence, et je me sais gratuit.
 
Je me suis retrouvé dans le mot « bastingage » ;
C’est lui qui me promet le cœur de l’infini.
Je n’écris pas pour le prophète, pour le sage.
J’écris pour me blesser : je veux être puni.
 
Alain Bosquet
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les gros dossiers
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 12 février 2008
… Et pour tenter d’enrayer cette nouvelle obsession compulsive sur le fleuve Congo, j’entends bien essayer de la transmettre et, ce faisant, de m’en débarrasser.
Voici donc un ouvrage fascinant, sur la remontée en 2002 du fleuve par Stephen Smith, et dont vous trouverez le texte intégral ICI.

undefined

Cependant, ce serait sans compter les photos de Patrick Robert, en noir et blanc, envoûtantes.
On part quand ?
par The bitch is back publié dans : QG du QI
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 7 février 2008

«  Je regardais alentour, et, je ne sais pas pourquoi, je vous assure que jamais, jamais auparavant cette terre, ce fleuve, cette jungle, l’arche même de ce ciel enflammé, ne m’avaient paru si privés d’espoir, si sombres, si impénétrables à la pensée humaine, si impitoyables à la faiblesse humaine. » 

undefined
 
« Nous avons mouillé à d’autres endroits aux noms burlesques où la joyeuse danse de la mort et du trafic se poursuit dans un air torpide et terreux comme celui d’une catacombe surchauffée ; tout le long d’une côte informe bordée de flots dangereux , comme si la nature elle-même avait voulu écarter les intrus. Nous avons pénétré dans des rivières, d’où nous sommes ressortis : des courants de mort vivante, dont les rives se faisaient pourriture boueuse, dont l’eau épaissie en vase s’infiltrait parmi les palétuviers tourmentés qui semblaient se tordre vers nous dans l’extrémité d’un désespoir impuissant. Nulle part nous ne nous sommes arrêtés assez longtemps pour avoir une impression plus particulière, mais un sentiment diffus de stupeur oppressive et vague grandissait en moi. C’était comme un pèlerinage lassant parmi des débuts de cauchemar. » 

Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres, trad. J.J. Mayoux 
(plus d'extraits ci-contre, sur la page "Conrad")

par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les gros dossiers
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 25 janvier 2008
# Par une fatalité malheureuse, ce sont les hommes qui aiment le mieux qui savent le moins bien parler d’amour.
 
# Que faire entre les malveillants qui disent étourdiment le mal dont ils ne sont pas sûrs, et les amis qui taisent prudemment le bien qu’ils savent ?
 
# L’oubli ne serait un remède souverain que si l’on ne se souvenait pas d’avoir oublié.
 
# Les silencieux ne sont pas forcément des penseurs. Il y a des armoires fermées à clé qui sont vides.
 
# La modestie ne convient guère à l’obscurité.
 
# Je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis ; je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur.
 
# Ne mentez jamais à quelqu’un en qui vous voulez avoir confiance. A partir du moment où vous lui aurez menti une fois, vous aurez bien du mal à le croire.
 
# Tout homme qui s ‘élève s’isole.
 
# La fatalité ou prédestination est dans les choses, et non dans nous. Il est fatal que tout corps qui passera sur telle pente y glisse et tombe ; mais il ne l’est pas que tel homme y passera.

guillotine.jpg

Rivarol, Pensées, répliques et portraits. Editions cherche midi
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Dimanche 20 janvier 2008
undefinedPetite anthologie pertinente des Eight-pagers, ces fanzines pornographiques soft qui firent le bonheur moite des américains du middle last century, Dirty Comics (Editions Allia, 6,10 euros) ravira les grands et les petits (à surveiller tout de même bien que ce ne soit  vraiment pas méchant) par ses histoires courtes au graphisme éloquent, ses réparties bien trempées triviales à souhait, bien entendu, toujours joviales, cela va de soi.
Précieux, léger, discret, vous pourrez l’emporter partout et le sortir en toute occasion, soucieux de susciter une jalousie certaine au sein de votre entourage qui ne manquera pas de relever votre impertinence toute teintée d’un goût indiscutable.
J’en veux pour preuve cette chute qui restera dans les annales, après que la demoiselle ait offert sa fleur à un autre afin d’être plus performante pour son aimé :

undefined
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 17 janvier 2008
De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Ames vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse
Mais une ombre qui vous laisse
Plus affamez que devant ?
 
Racine, Ô Sagesse, ta parole (extrait)
par Silence ! publié dans : QG du QI
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander

Quo vadis ?

Element of ears

free music

Exhibitions

Leçon stoïcienne

De même que l'araignée au centre de sa toile tient entre ses pattes tous les commencements de ses fils, de sorte que, lorsque quelque insecte frappe la toile en quelque partie, elle le sent par la proximité de ses fils, de même, la partie directrice de l'âme, placée dans la région centrale, c'est-à-dire le coeur, tient les commencements des sens, de sorte que, lorsqu'ils lui communiquent quelque chose, elle puisse en prendre connaissance de par sa proximité.

Chrysippe

Contact - C.G.U. - Signaler un abus