Ecrits vains : à moi

Lundi 28 novembre 2011 1 28 /11 /Nov /2011 16:53

capture2kyk.jpg

 

 

 

 

 

 

Il y a bien un lien, songea-t-elle en attendant que sa base durcissante sèche. En dehors du grand rire profond, celui qui ne lâche jamais et exténue les désespérances. Il y a un lien, son mors éclate mes commissures. D’ailleurs.

 

Il y a obligatoirement un lien, et si je le trouve, je dénoue les discordes, j’unifie, je consolide et je vaincs.

 

J’embrasse pas. [ Je vais pas t’embrasser] Donc je l’embrasse.

Je me couche pas. [ Je te fais pas un dessin, j’ai du travail.] Bon, je me couche alors.

Je reviens pas. [ Je vais pas revenir.] Je ne reviens pas. Au moins une bonne chose de claire.

 

La négation en plus.

 

Mais. Il reste cette route défoncée sur ciel mouillé, il reste ces poteaux rouillés fichés dans le cœur, il reste la bagnole criblée d’impacts et / c’est tout à fait épuisant. Être heureuse contre tout, et parce que tout, totalement indécente. Heureuse parce qu’il pleut, que tout est douloureux, sale et chiant, le canevas grave souillé de pures poudres galvanisantes, de mélopées étincelant sous la faconde. Sans personne de trop présent, mais chacun des miens tatoué bien profond.

Rien n’y fait, même à l’envers. Je me préfère toujours moi à toute association. Oh, mais non, simple constat, je suis la femme de ma vie, celle qui se réveille en moi chaque matin et doit tenir debout. Cela ne se dit pas. Alors l’écrire…

Parce qu’il y a un lien avec toutes les associations, je dois rester leur exact point de jonction.

 

Toute pensée s’est fracturée brutalement et maintenant, il faut beaucoup trop de temps et d’indignités pour entrer au cœur du texte. Il y a eu la tentative d’écrire sa vie sans mots, sous un flot régulier d’alcool, pour toucher une vérité enfouie, racler le fond de ses perceptions, se laisser surprendre. J’ai beaucoup dormi, et lutté contre la douleur et les vertiges profonds, à m’excuser de brutaliser une porte, ne plus savoir de quel côté du dehors je me trouve.

Mais aussi la grande purge. La transpiration dans le silence, la dispersion volontaire dans les éclats rapides, les futiles échanges de joies aiguës, consentis, réprouvés. Retournés comme le gant qui présente ses coutures. Je vous ai vu, j’ai passé un temps certain à vous voir. Je vous ai même aimé.

 

J’ai décidé, exigé de ma vie qu’elle prenne forme, que je puisse la toucher, la sentir, m’en parer. J’écris celle d’autres hommes, qui me lient, qui reviennent. J’écris les bribes que je respire, portrait en brume, pas de « je suis », pas de « je sais ». Je l’ai dit, je ne l’efface pas mais l’estompe du doigt, doucement, avec le sourire de l’arrogance adoubée, assagie, puis mise de côté. Je laisse le soin à l’histoire de m’écrire, pour plus tard. Qu’elle le fasse, ou pas. Cette histoire qui est mienne, personne ne me l’apprendra.

Ce n’est pas le tout d’être fier de soi. Figé et grotesque sous son minuscule poids. C’est tendre encore les cordes et s’entendre répondre à l’immensité, de sa petite voix, oser prendre sa place, en changer. La trouver difficile, illégitime, fragile, menacée. Se remettre en route.

 

Avec des flashs. Des larmes ravalées devant des beautés banales, les yeux emplis de saletés tenaces. Toujours ce foutu ventre saturé de points d’orgue, d’harmonies célestes et d’orgasmes multiples qui s’oppose, insolent, à un cœur moins certain, mais qui se voudrait noble, puis à la raison ficelée, nette, précise, prétentieuse d’insuffisance. Trinité consubstantielle navrée de grossir les rangs hérétiques, priant pour son salut.

Des flashs éblouissants, que tu t’en cognes contre les parois des sous-sols, giflée. Des vagues grondantes qui ravagent tes traces, mais t’apportent dans leur grande paume striée toutes tes références, les déposent à tes pieds à genoux puis repartent. Le bruit doux de toutes tes folles passions, des dégoûts alliés, qui ronge dans tes nerfs un passage afin que communiquent enfin les injoignables.

Il y a un lien. Il y a un sens. Tu te tiens à l’exacte jonction du monde entier, de son passé, de ses trous noirs.  Couchée sur ton lit, tu écoutes ton ressac. Tu ne connais jamais l’ennui. Tu me parles ? Oh mais j’écoute, et tout est consigné.

 

Ce n’est pas encore exactement suffisant.

 

Tu peux trahir momentanément l’ensemble, et l’immense, il te tient. Toute la magnifique terreur de l’existence sait aussi investir l’unique chaussette bouchonnée sur la cheville blanche de ce vieil homme qui pousse ta porte, que tu ne puisses détourner le regard, absorbée, résiliée dans l’instant par cette concentration violente de tendresse inacceptable, de rage ancestrale, d’amour fou et de tripes éclatées sous l’immonde, dont le faisceau ardent éclaire cette chaussette. Mais l’homme sort et avec lui le monde, et le réel reprend place, décor flouté qui tremble, se rassure, te reprend.

Et tu voudrais l’écrire, cela ? Tu voudrais le perfuser dans l’œil, qu’on le sente avec toi ?

Alors tu retournes boire, puis te purger dans l’effort, te fatiguer et attendre d’aimer toujours. Tu regardes des routes rouillées, des poteaux de ciel humide tu mélanges tout parce que c’est bien ainsi que tout se déverse en toi, pas de strates polies, pas de catalogue par lettre, par de compartiments menteurs. Tout en tas.

Tu ris, et puis tu jouis, un peu, aussi, parce que le corps est honnête. Mais rien à signaler, voyons. Ta vie qui s’amuse dans les rues pavées, devant des fauves obscurs, ta vie qui s’éreinte sur les partitions indéchiffrables, les âmes sèches et l’odeur de la guerre, ta vie qui se répand sur les toiles, sans jamais rien tacher, mais indélébile dans le cœur des vautours qui viendront te la reprocher.

 

Et je voudrais l’écrire ?

 

Non.

J’ai mieux pour vous :

Un curseur orphelin qui clignote, menaçant de dévoiler le reste.

 

 


Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Dimanche 18 septembre 2011 7 18 /09 /Sep /2011 01:42

 

ereshkigal.jpg

(Ereshkigal)

 

 

 

Adieu dit la fumée

En décrivant ce que le feu a consumé.

Nelly Sachs, Partage-toi, nuit, 1968.

 

 

« Là où il n’y a pas d’homme, efforce-toi d’être un homme. »

 

 

Viens, amour, érafle la nuit en tombant dans mes bras, roule à l’envers jusqu’ au commencement.

 

« J’ai le cœur qui se traîne, il regarde tout le temps en arrière. Je me crois toujours sauve, quelques heures de grande fatigue trompant ma vigilance, mais un détail me brise, me rappelle qu’il fait encore partie de moi. Il est là. Je ne peux rien contre lui. Je n’ai jamais vraiment voulu qu’il parte. »

 

Demain, demain si je passe cette nuit je t’écrirai mon amour, et j’écrirai au monde ma peine immense sous son ciel aux poudres minérales, car je ne suis qu’une enfant morte à dix-huit ans, au tombeau fraîchement profané une décennie plus tard dans le crépuscule d’une barrière de corail renversée.

 

Et j’ai voulu vivre avec toi ma vie, mon pauvre amour bancal. J’ai assis ma suprématie sur autant de pieds cassés, tout nous a renversés.

 

« C’est l’uppercut du silence. Matière noble ou écuelle de rien, je me mords la langue jusqu’au sang pour ne pas retourner lui parler. Il n’entend pas. Tu ne parleras qu’à ce seul qui écoute. Personne n’est devant moi. Lui seul emplirait la pièce de sa présence surnaturelle, celle qui me rend pleine. »

 

Nous sommes, avons été, serons. « Oh, simplement, je n’ai jamais vraiment voulu qu’il parte. » Nous, de l’autre côté du monde derrière les fleuves et les poubelles, croisés de noir et de fièvre, nous régnons.

Mon pauvre amour, nous ne sommes pas même l’ombre de l’autre tellement nous nous tenons.

 

Ne reste que notre nausée récurrente, notre fatigue extrême, les jambes d’une biche juste née sous les fureurs agonisantes du lion touché au flanc. « Il est là. Je ne peux rien contre lui. »

 

Nous sommes, avons été, serons. « Je ne tiens pas vraiment à le laisser partir. » Nous, de l’autre côté du monde derrière les fleuves et les poubelles, croisés de noir et de fièvre, nous régnons.

Mon pauvre amour, nous ne sommes pas même l’ombre de l’autre tellement nous nous tenons.

 

Ah mais… la reprise. Ne pas conclure. Reprendre. « Je pourrais simplement lâcher. Tout lâcher c’est possible. Et le laisser partir. Je refuse de le laisser partir. Il me tient. Je n’ai jamais vraiment voulu qu’il me lâche. »

 

Jusqu’à ce que l’obsession libère la vérité dans sa boucle incessante, qu’elle se dresse et fasse taire les pauvres mots épuisés, je les répète, tous ces mots-valves, qui détournent les barrages dans les gorges. Seule, je ne peux pas me terminer. Termine-moi.

 

Mon pauvre monde, élevé, isolé, imprenable, je t’ai trahi pour le retour messianique des caresses du vide. Mon pauvre amour j’ai misé à nouveau toute ma force à remplir les creux de ton ravage. J’y ai déposé mes caresses patientes, tes caprices d’empereur trop jeune, mes dégouts éclatant de rire devant le monde morcelé, insuffisant, tes désirs inassouvis de tragiques interférences.

 

Mais nous sommes peu. Mon pauvre amour, encore, ils s’étoufferont de nos insolences et nous broieront pour la survie de leur espèce tarée. Nous serons les nouvelles roses de rien, de personne, les races vidées, enterrées sous l’opprobre. Je me bats, je te protège en moi mais ils gagnent, progressivement, à nouveau tu repars. « Partout où il me quitte, je peux sentir sa trace, je reste assise devant le chemin, les jambes coupées, je n’attends même pas. Je ne peux plus le suivre. »

 

Dans le silence de leur rictus malades, alors, tout se refermera sur nous, rien ne nous honorera.

Car c’est ainsi que l’amour finit, non dans l’éclat mais dans un souffle inaudible. Le souffle de celui qui se retire, à jamais condamné par sa pauvre voix cassée, ses disques de chagrins rayés dans lesquels le diamant saute pour rejouer à nouveau l’espoir, pour trébucher sans fin sur une poussière mortelle, moqué par les précieux.

 

Dans une tristesse dégueulasse, les yeux creusés et la bouche close et sèche, ivres et épuisés, nous nous promettons encore un adieu indigne.

Car il est indigne que tu partes le ventre sourd et écœuré, butant sur la charge impossible que mes mots d’enfant armée viennent grossir jour après jour, ma prison de lettres, de sons, d’idiomes fous et dansant dans ton air saturé.

 

Va, je ne sais plus rien dire. Je ne suis jamais aussi mauvaise que lorsque j’invoque des termes pour te tisser, te reprendre, te figer. Toujours tu te débats, tu les dépasses, et le fer des coups mal portés laisse dans ma bouche sa trace amère. Va, dégage-toi encore une fois, aucune convocation, aucune invocation, aucun des sortilèges que mon monde apprend à produire ne sera jamais à la hauteur de ton infini lézardé, fracturé de craintes chroniques irrationnelles.

 

Tu m’abandonnes navré, et me couches en me fermant les yeux mais cette fois-ci, je mens, mon pauvre amour. Sous ta paume ils restent ouverts, et je vois toutes les lignes promises qui s’emmêlent sur ta peau chaude et fine, j’y vois tous les fossés, les arbres qu’on a brisés dans nos embardées, j’y vois et je m’y accroche, à ta main, pour l’embrasser, dernier attentat à la sagesse qu’il me faudrait glaner.  Tu m’abandonnes et tu ne sais pas. Ce que j’ai vu. Je l’emporte avec moi. Tu abandonnes une enfant en lui arrachant les armes qu’elle avait sculptées dans l’os de ton souvenir. Tu lui reprends ses totems et ses protections elle devra tout refaire. Elle te cherche en vain t’appelle doucement et ne retrouve rien du monde qu’elle croyait connaître sans toi. « Il est là. Il me tient. »

 

Cette enfant brisée par le large qui a éteint ses yeux sur les tiens à dix-huit ans, qu’on a déterrée treize ans plus tard, les cheveux longs et les ongles immenses, pleine d’un monde luisant sous la terre, muette, impossible à dresser. « Parce que nous régnons. »

 

J’invente maintenant que tu es reparti. J’invente pourquoi je suis revenue à la vie. J’invente pour supporter que j’y suis revenue sur un mirage, que ton image déjà vacille et s’éteint me laissant réveillée seule sur la terre retournée, terrifiée dans une nouvelle nuit inconnue où brillent des objets que je ne sais comment toucher.

Mais si je la traverse, mon pauvre amour, j’écrirai demain une lettre morte au monde, une dernière qu’il ne lira pas, et je retournerai dormir, et vivre avec toi toute ma vie enterrée et secrète, effondrée sous la lumière d’une barrière de corail renversée dans le ciel, illuminée.

 

Mon pauvre amour, j’avais une telle soif de vivre exaspérant mes obsessions, je n’ai pas même pu t’accorder correctement mon cadavre en offrande. Je t’ai porté partout où le monde m’attendait, je t’ai montré, appris, t’ai chanté des chansons, j’ai prié trop de dieux et portés mes regards le long des mers les plus lentes, les plus grises, les plus capables de bercer mes messages vers ton cœur incertain.

 

« Nous régnions. Nous avions la fièvre. Je vais à nouveau tout éteindre. »

 

« Mais il ne fait plus partie de ton monde, simplement.

– Alors c’est qu’il est mort en route, quelque part. Il n’a pas pu renoncer.. Pas lui. Il a dû mourir. Nous ne sommes plus peu. Je suis toute seule. S’il n’existe plus, s’il n’a pas existé, ce n’est pas que nous sommes peu. C’est que je suis seule. Tout le monde ne peut pas se tromper contre moi. C’est que je suis folle et j’ai tout inventé. Mon passé n’existe pas. Je ne suis plus personne. »

 

« Et puis il faut le dire aussi : j’en ai ras le bol de ce destin qui se fout de ma gueule, qui donne et reprend, brouille et éclate un moment tout le petit pour me montrer le grand. Le reprendre. J’en ai marre de rester en vie pour faire plaisir à tout le monde, marre qu’on m’enferme pour des phrases comme cela, et de m’empêcher de les dire pour jamais inquiéter personne quand tout m’inquiète moi, comprenez. Rester en vie est un sport de combat, quelle chance, mes gants sont comme cousus, je prends des coups j’en rends je me couche jamais, alors foutez-moi la paix. »

 

« Je suis foutue parce que je m’inquiète pour lui. J’ai à nouveau totalement disparu de mon collimateur, j’entends pas les signaux d’alertes pour moi, j’entends plus rien. J’entends pour lui, comme s’il était une de mes foutues créatures. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas créé pourquoi alors je m’inquiète ? Je m’inquiète pour lui et il me touche. Son vide me touche. Sa lâcheté, son immense faiblesse. Sa part d’ombre excède la mienne, j’en serais vexée si je ne l’aimais plus encore parce que je suis constamment sur le point de le perdre. Je l’aime comme je l’ai aimé à seize ans, mais sans plus jamais le détester dans les silences, on en a trente et je m’inquiète pour lui, parce qu’il faut qu’il dure, il faut qu’il dure au moins aussi longtemps que moi, même séparés, même pour toujours séparés et même s’il en aimera encore et toujours d’autres il faut qu’il soit quelque part, qu’il respire de mon air, pour le reste, c’est assez. »

 

« J’ai simplement écrit encore une fois pour confesser l’impossibilité d’accepter mes sentences. Je ne sais plus rien, tout vole et va se reposer. Je ne suis pas dans la perspective illusoire de mourir, ce serait fait, ce serait facile. Rien n’est jamais terminé, mort ou non. Pour autant je trouve cela extraordinairement difficile de vivre pour attendre de voir se reposer les particules, sans savoir quel monstre elles vont encore composer, un monstre effrayant de tristesse, que personne ne pourra plus jamais regarder. Tiens c’est drôle, je pense à Alejandra. À ‘She’s so lovely’. Mais je ne suis pas une putain de fiction.»

 

« Non, non je ne peux pas avoir écrit cela : ‘Alors j’apprends à être fière au contraire de tenir à cette idée plus transcendante d’un amour qui te fait et te défait, aussi intense en face des pouvoirs de destruction. En rééquilibre de ces vides à la con. Plus personne ne sait, ne veut savoir cela, je crois que beaucoup ne comprennent même pas ce que l’amour vrai signifie, et de l’avoir appris jeune, je n’en suis que plus isolée de ces mascarades qui ne signifient rien pour moi.

Moi je n’ai peut-être pas accompli grand-chose mais je t’ai aimé au point de m’oublier, de partir, de me brutaliser aussi pour comprendre les limites. Mais c’est toi que j’ai aimé. Pas une image glacée à faire correspondre coûte que coûte. J’ai aimé ta fièvre, tes passions, tes tristesses, tes tragédies aussi. J’ai aimé que tu sois en recherche, en doute, que tu l’avoues, que tu le combattes. Que tu sois faible ou brillant. Que tu ne mentes pas. Que tu sois navré d’avoir cédé aux facilités, ou aux cruautés. Que tu témoignes sans cesse de ta confusion ou de tes certitudes comme des éléments que tu ne maîtrises pas. Mais surtout j’ai aimé ta puissance et tes yeux violents, bleus noirs, d’une fausse douceur, qui sidèrent par les océans démontés qu’ils charrient. J’ai aimé ton cœur, immense, ton égoïsme de protection pour que les rapaces ne te prennent pas tout, j’ai aimé ton rire à la face du monde, j’ai aimé tes libertés, tes insolences.

Mais aussi nous nous sommes échappés encore mineurs et nous avons mendié dans les rues, dormi dans des structures inachevées. Aidés par des anges nous sommes revenus à bon port, perdus presque à jamais dans les vapeurs de shit à Tanger. Je ne me suis jamais pardonnée d’avoir tué notre enfant qui s’était invité. J’ai été sanglée dans des pièces blanches parce que je refusais qu’on nous sépare, je refusais de souffrir et je buvais n’importe quoi pour tout éteindre. Rien de plus. Ils m’ont mise avec des types, fallait voir. T’es venu me chercher. Tout le monde s’en mêlait, tout le monde nous faisait chier, je me suis ratée une troisième fois, j’ai bien vu leurs regards affligés. Cela ne faisait qu’empirer. Je ne pouvais plus bouger, mes moindres souffles étaient suspects, j’avais tout faux tout le temps. Un jour j’ai tout jeté en tas, j’ai giflé ta mère et je suis partie. Je me souviens de cela. Tu n’étais plus dans la pièce depuis longtemps.

J’ai essayé d’écrire, un peu plus tard, sur nous. Raconter une histoire. Je n’y arrive pas. C’est trop, les formules les plus poussives n’y parviennent pas. Et rien en creux n’applaudit notre farouche unité.

Normalement, une fiction, une légende se termine. Souvent mal. J’aurais préféré une fiction.  J’ai été longtemps déstabilisée par l’impression de ne pas finir justement. De devoir muter à partir d’une violence immense de sentiments et de voir la vie cruellement s’écouler à côté, comme si de rien n’était alors que mon monde à moi semblait terminé et donc déjà derrière. Qu’on ait échoué m’a torturée mentalement très longtemps. Quelque chose n’allait pas. J’ai longtemps refusé de te laisser partir dans mon cœur, et pourtant, si jeune, j’ai dû en laisser entrer d’autres. Ces mélanges n’ont rien donné de mémorable, forcément. Tous les autres se sont situés à des niveaux différents, avec des grands bonheurs, encore quelques grands chagrins mais jamais rien qui ne me rappelle que je suis vivante dans un monde parallèle qui surplombe l’autre, et dont la puissance me permet de traverser le réel justement, sans trop d’encombres. Le fameux courage de l’amant, tu vois, qui m’avait fait faire des choses inouïes pour toi, sans me soucier une minute des conséquences. J’avais remplacé ce courage par l’effroi de conservation, disons que j’ai gelé ton souvenir sous cette couche de glace, pour me souvenir que l’amour brut tue, aussi, et que si je voulais vivre un peu dans ce monde réel, avec des semblables etc, et bien j’allais devoir me méfier des hommes comme toi. Je me méfiais pour rien : il n’y a pas d’hommes comme toi, il y a des hommes pour d’autres femmes, mais toi, tu es ta propre espèce, qui reconnait la mienne. Et on ne peut pas éternellement fuir les siens.

Mon amour pour toi m’a menée à ce jour. Il est la ligne invisible qui a fait office de tutelle, que j’en aie conscience ou non. Mais tout a découlé de cela. Que je le vive pleinement ou que j’aie eu à tenter de m’en remettre, de t’oublier, d’apaiser ma peine immense, mes vertiges sans toi, toute seule dans un monde hallucinant et sans donc ce courage que toi seul m’inspirait et que j’ai dû puiser par la suite en me souvenant de ce qu’il avait été, comme un hommage à ce qu’on a fait de plus beau, j’ai réussi à me maintenir hors de l’eau et à trouver quelques moments, parfois longs, de récompense et de pleine lumière.

Je croyais que je m’étais refermée. Entière seule, forte sans éléments extérieurs. Qu’un autre ne pouvait pas coexister en moi. J’avais juste apprivoisé le vide laissé par ton absence. Te revoir a tout rouvert, mais ce n’est pas une vieille plaie affreuse qui se révèle. Il y a cinq ans, sans nouvelles depuis des années j’ai soudain vu naître ton fils ailleurs alors que je mâchais les dernières saveurs amères d’un mariage mensonge. Je refusais d’affronter la terreur de t’aimer encore. J’étais encore gelée dans la crainte, je n’avais pas encore pris acte que mon relatif bonheur passerait par le fait d’affronter mes dossiers, et d’incarner surtout, même si c’est au prix de sacrifices sociaux ou de conventions actuelles, d’incarner au maximum dans le réel tout ce que me dictent mes idées d’une vie vécue, assumée, toujours libre si l’étau devient trop contraignant, et ceci parce que j’ai commencé ma vie avec toi, ma vie folle et forte, dingue et belle, et que je n’entends pas la trahir.’

 Non, non je n’ai pas pu écrire cela. Non, non, j’ai dû rêver encore, je n’ai jamais envoyé cette lettre. Je n’ai jamais reçu de réponse. Nous n’avons jamais existé. Je ne suis pas celle que je croyais. »

 

Je ne suis pas celle que je croyais. Moitié patiente de ton armée dissidente, non, non, plus rien. Je ne suis rien de mon passé.

 

« Je t’aime, je vais rester dans les parages. Je suis heureux. J’ai comme un abîme qui s’ouvre quand je pense  à toi mais je vais sauter. Tout, à côté de toi, paraît fade. Avec toi on ne s’ennuie jamais. / Ce n’est pas le moment. Il n’y a pas de « nous ». Je voulais être seul. C’est le bordel tout autour. Je refuse d’être distant avec toi. Je vais m’en tenir à rester seul.»

 

Comprends-tu donc ces dimensions, ce réel italique et surfait dans lequel chacun de nous se couche, et les cercles supérieurs, droits, assurés ? Comment savoir quelle inclination prendre, laquelle croire. Nous ne sommes que mensonges à nous-mêmes. Nous vivrons désossés de l’autre, alors, puisque c’est ainsi, carcasses pantelantes et amnésiques, mais nous serons encore fiers de vivre dans ce monde étriqué. On nous dira que nous avons eu raison d’y vivre. Qu’il faut toujours nous séparer pour y vivre. Nous serons ceints des lauriers fanés des braves qui ont enfin renoncé. Mon pauvre amour, bientôt, nous ne serons plus que de pauvres mots épuisés, éparpillés et sans mesure, il est trente ans passés, et nous n’avons toujours rien fait de nous deux que leur donner raison.

 

Demain, si je traverse cette nuit, si elle consent à se partager en deux pour que j’y puisse marcher, j’écrirai une lettre morte au monde et je retournerai dormir contre ton sein froid, souriant de tes promesses vaines, caressant tes faiblesses souveraines, dans mon tombeau d’enfant éteinte par tes yeux, rallumée par tes yeux, seule aux cheveux et aux ongles refusant de finir.

 

« Et le bruit de la rue fait irruption derrière moi, j’avale ma salive en secouant doucement la tête, un sourire indéfectible aux lèvres. J’ai encore écrit trop fort, mais personne n’a rien entendu. Le monde s’écoule, on me parle, je racle ma gorge et soudain aucun son ne sort. À la bonne heure. Ce cher honneur est sauf. Le calme que tu cherchais triomphe enfin, ultime épreuve à supporter. »

 

 

 


 

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Lundi 8 août 2011 1 08 /08 /Août /2011 23:26

5978426978_cceb1dd6bb_b.jpg

 

 

 

 

 

Elle reposa son verre en souriant. Elle ne voulait plus dire « je », à nouveau, pour se distancer, un peu comme courir plus vite en vain, sur place, comme une folle qui regardant par la fenêtre pense que c’est elle qui pleut, qui pleut à lier.

 

Il y a plusieurs problèmes, se dit-elle. Elle décida de s’y arrêter par désœuvrement.

 

Le premier, le plus ennuyeux pour ses affaires, étant cette raison refusant de céder. Au contraire, elle était de moins en moins perturbée, bien que consciente d’être et pour toujours partiellement consumée. Bien sûr que sa force monstrueuse était une composante de taille. Rien ne cédait jamais trop en elle, tout tourbillonnait et se reposait à nouveau, en place, ironiquement. Les distances parcourues pour trouver un point de rupture la laissaient épuisée, ravagée de douleurs diverses, alcoolique mesurée, enfermée des jours durant par défi, mais toujours saine. Elle glissait alors vers les nuits tranquilles, le thé vert et la mesure, les sourires polis et les sorties patientes, elle reposait à nouveau son verre en souriant n’ayant aucune volonté de se supprimer à petit feu par des pratiques indignes de son QI.

Puis elle s’effondrait. D’une certaine manière, de moins en moins, et surtout pour le geste. Parce qu’il le fallait pour marquer d’une référence précise ces vides inouïs insérés dans son cœur, ces vides qui viennent effacer d’un coup de gomme un territoire connu pour le remettre en jeu. Elle pouvait alors les justifier humainement, comme un animal terrestre fouille le piège où est retenue sa patte brutalement arrachée, puis lèche le moignon en gémissant doucement. La vérité froide s’approchait pourtant probablement plus d’un coup de gomme peu douloureux mais libérant la pâleur d’un écho frappant contre le torse, une légère absence qui prendra plus de place. Elle le savait, elle s’en débattait. Il lui était encore important de marquer chaque coup d’une entaille sur sa crosse, comme elle pensait encore, sans finalité aucune pourtant, qu’il fallait arrêter de boire, moins manger, dormir et se purifier, ce qu’elle faisait avec une régularité rigoureuse en regard des excès. Toujours, elle avait maintenu fermement ses chiens de l’enfer en laisse leur permettant d’humer parfois la lumière, et de se dénouer les muscles. Ses bras au bout des poings serrés sur le cuir avaient la taille des cuisses de ses pauvres congénères. Elle décidait aussi, c’en devenait dramatique, quand les lâcher sur elle, sur les autres, sur le vide, quand les reprendre. Même au plus profond des comas infligés par les substances légales comme illégales, cerclée « pour son bien » dans les hôpitaux de jour et les boîtes de nuit, elle n’avait jamais une seule seconde perdu le contact avec la laisse.

 

Le deuxième problème, c’était lui. Elle l’aimait avec l’assurance de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Sans espoir, mais sans drame. Résignée devant l’étrange choix du commandant en chef de sa bâtisse ingénieuse. Lui venait rompre ces boucles parfaites égotistes par la possibilité de sa présence. Il la maintenait à distance tout en se rappelant sans cesse à elle, limant consciencieusement ses nerfs dans une caresse à peine promise, toujours reprise, et cette absence que le fossé de leur intimité sans cesse lacérée de retraits et giflée de replis stratégiques creusait, lentement, comme une maladie, une grande roue broyant sous terre un tunnel qui ne trouve aucune sortie, cette absence menaçait doucement l’équilibre de tout un complexe balancier.

L’horreur, l’excès, l’absurde, l’injustice, la trahison, elle connaissait. Comme un flic a besoin de ses contacts, elle savait leur parler, fermer parfois les yeux, manigancer, fricoter, et repartir avec les informations nécessaires au bon déroulement de sa survie et de sa subsistance.

Mais elle se trouvait malheureusement en présence d’une simple et immense tristesse. Elle gonflait déraisonnablement ses vides. Elle l’aimait vraiment, pour ce qu’elle en savait. Perplexe et insoumise, elle résistait à l’envie de le rayer par confort.

Il la laissait seule face à son système fermé, huilé, digérant les atrocités, lavant les machines de mort au jet de la joie pure dont elle n’avait jamais douté. Elle ne savait plus très bien où se situer en elle-même. Car elle l’aimait. Qu’il était autre. Et qu’elle n’y avait jamais pensé. Comment faire entrer l’autre, non, jamais. Plus depuis qu’elle s’était hermétiquement enfermée. Maintenant il était là, en dedans, ayant déjoué sa surveillance, s’immisçant dans le sang, et ni lui ni elle ne trouvaient plus la clé du portail pour sortir.

Elle disait tout trop vite, et trop tôt, frappée en amour de la même lucidité que dans l’horreur. Et de l’urgence du condamné.

Elle savait, en regardant au fond de son ventre, au fond de son verre, elle savait qu’il était déjà mort pour le monde, qu’elle ne l’aurait jamais. Elle l’avait toujours su. Ses aveux n’en étaient que plus désintéressés. Il ne l’avait pas cru. Trop rapide, trop facile. Elle se tairait, donc.

Elle savait qu’elle était enfermée en elle-même à présent avec un avatar hostile, une présence solide et belle. Qu’elle lui serait pourtant fidèle. Pour rien. Pour le geste. Pour la marque humaine sur son vide.

Elle trouvait cela singulièrement triste à en crever. Chaque jour la victoire de respirer toujours, l’échec de respirer encore, l’avenir obscur, strié de quelques traits pourtant éclatants et superbes, lorsqu’elle apercevait son visage au bout, tout au bout de l’avenir qui compensait en avançant les pas qu’elle faisait, reculant. Le vertige la poussait à s’exiler pour de bon, mettre autant de distance réelle que possible pour justifier l’impossible, le garder contre elle isolé du lieu, du temps, l’emporter et le faire grandir et vivre proportionnellement à l’intensité des vides qui naîtraient entre leurs deux foyers séparés.

Mais elle était forte. Elle ne crevait pas. Elle poursuivait sa route silencieuse et cyclique dans ses mondes inversés, la laisse incrustée dans la paume. Triste à en crever. C’était bien un deuxième problème lié au premier. Elle recherchait  la solitude qu’impliquait sa structure parfaite, incassable. Au loin, dans le fer incorruptible, son cœur se débattait. Je sais aimer toute seule, se dit-elle, tais-toi donc, monde bruyant, je n’ai plus rien pour toi.

 

Le troisième problème, se dit-elle… mais elle pleurait honteuse, retardée dans sa fulgurante ascension vers tous les possibles par un simple homme qui lui liait les poings à terre. Elle était plus avancée, plus radieuse, plus pleine et utile lorsqu’elle n’aimait que son dieu.

Il avait fallu qu’elle foute tout le plan en l’air, que les perspectives se déforment dans des boucles d’antimatière lugubrement silencieuses. Etouffées par la gifle gigantesque d’une galaxie entière qui s’embrase en dedans. Elle pouvait conserver le monde entier dans son atmosphère parfaitement immobile, seules ses joues rougies trahissaient les éclats tombés de l’orbite.

 

Elle regarda la pluie battre le lampadaire impassible. Tout était calme et frais, et se tenant dans le noir, elle pouvait observer par la baie vitrée les mouvements souples et gracieux de ce banc de gouttes comme vivantes, pourchassant les autres pour aller apaiser le sol surchauffé. Sans être vue de la pluie, se prit-elle à penser, avant de se trouver bien stupide d’une image si niaise. Toute douceur devenait suspecte, il devenait indécent qu’elle en manque. Elle n’en supportait plus les symptômes depuis qu’elle l’aimait. Elle craignait de s’y engloutir et de se perdre dans le chagrin monumental que déclencherait l’appel timide de la douceur conjoint à la stridence de l’absence de son objet adoré.

Ah mais elle le sentait vivre, elle était faite pour prendre acte des vibrations de l’autre, elle se rappelait enfin, et constatait avec effroi les sangles inhumaines que son amnésie avait tressées en son absence. Non, elle n’avait pas toujours eu la laisse, ni la force, ni la structure parfaite, elle avait jadis rejeté sa sécurité personnelle pour prendre l’ultime risque de défaillir pour un autre. De lui succomber. De le sentir croître en elle et s’affoler de ses disparitions, l’appeler et sangloter, mais surtout surgir, enfin, dans un déferlement de cordes et de cuivres, en point d’orgue frénétique et puissant, de surgir de sous terre magnifique et parée des couleurs de l’amour nu et vif au centre de sa vie, et y prendre une place reine, applaudie et vénérée. Lui poser la couronne lactée des fidèles sur le front.

Mais elle s’éveillait saine et sanglée. En toute sécurité. La chair gonflée de ses emportements imprévus, qui luttait pour sortir.

Magnifique pour rien, chuchotait-il tristement, loin.

Cet équilibre terrible, cette tension ne sauraient jamais se libérer, puisqu’elle ne parviendrait plus à déjouer les codes afin de perdre la raison. Elle venait de comprendre à quel point le piège était tranchant. Elle allait se saigner d’un bras pendant qu’on lui perfuserait l’autre, et les vocalises gutturales des prêtres passés l’envelopperaient dans son tourment sans fin, sans qu’elle n’arrive à entendre, en se concentrant sur les voix, les raisons de sa malédiction ni comment la briser.

Elle tendit son bras vers la pluie en respirant plus fort.

 

 Je suis née pour l’amour. Je peux tout supporter et suis en train de le prouver. Se dit-elle, reprenant peu à peu possession de son « je ». Ce n’est qu’une question de temps. Je promets des désastres enfiévrés et des laisses coupées. Je saurai finir par tromper ma propre vigilance.

 

Elle saisit à nouveau son verre et jeta le reste du liquide dans l’évier, prit la décision de tenter de dormir.

Demain, rien n’y paraîtrait.

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Samedi 16 juillet 2011 6 16 /07 /Juil /2011 00:11

 

 

DSCF1488.JPG

 

 

 

Il existe un chemin qui ne paie pas de mine, à Bandol, qui descend de la résidence de mon grand-père à la plage. Un chemin constitué à la va-vite par la rigole d’évacuation des eaux et qui descend en passant sous la voie ferrée derrière des habitations sommaires ; une voie d’égouts asséchée depuis longtemps, qu’une végétation luxuriante à l’odeur parfois suffocante a recouverte ne laissant de béton que de quoi poser ses pas l’un devant l’autre. Un raccourci miraculeux dans les plantes et les cigales, les arrière-cours et les chatons sauvages qui nous observent, méfiants. Des chatons comme figés dans l’âge, comme toujours les mêmes années après années, qui dorment ou se battent, grognent et feulent, les adultes abonnés absents.

Il y a l’odeur, et le silence bruissant, mais aussi la lumière, qui semble reprendre ses droits.

En arrivant vers le  mince croissant de sable léché par la splendeur, la mer adorée et salie, tôt sous la caresse encore amie d’un soleil dépouillé, seul, on croise les corps noueux et magnifiques, cuivrés, ornés, des vieillards d’ici qui nagent à l’aube. Et ce regard du sud impossible à révéler sur un négatif, qui plonge direct et droit, noir mais radieux. Des diamants d’existence pure conscients d’un terme prochain.

 

On a derrière nous, en ombre qui attend sur le chemin, l’année. Cette année d’impatiences, de labeurs, de souffrances, parfois. Une année d’éclats de voix et de rires, de peurs paniques, de nausées du décalage. Une année de crashs et de festins lugubres, de discours mécaniques dans des postes éreintés, de regards vides et parfois, dans une fulgurance, tristes à n’en pouvoir plus supporter. Une année d’amitié, de conflits, d’atmosphère qui enflamme les objets projetés de l’orbite. Une année où le cœur, malgré l’aridité, n’a pas encore lâché.

Tout nous attend pour nous reprendre, mais passé le chemin, et les chats, et les plantes inconnues, la mer lisse et fidèle se montre à toi, se découvre et t’emporte dans son apparente immobilité.

 

Le corps presque nu palpite sous l’inquiétude respectueuse d’affronter la masse d’eau, d’éviter les roches saillantes et coupantes, cruelles, dissimulées. Je connais l’impossible traversée vers l’Île rousse, celle qui me noierait assurément, je rêve doucement, l’eau aux genoux, que je peux y arriver. Je pense aux failles, dessous, qui ne me feront jamais aucun mal tant je les ai chantées jadis, sincèrement, leur sacrifiant des années, oui, des larmes et des articulations. Je murmure au souffle de sel qui s’échappe du mouvement ma déclaration inconditionnelle, il m’entend et me berce. Ici, je suis aimée.

 

Il a fallu tisser de nuit, toute l’année durant, une présence impossible pour la journée féroce, une protection dorée, insoluble et forgée dans l’inoxydable, pour préserver les flammes à nu. Ici, tout peut s’enlever. Le trop-plein est immédiatement absorbé, la peau tannée et brûlée, trempée comme une épée brillante, inusitée. La béance du monde, ouverte chez les Anciens quelques jours dans l’année, durant laquelle l’on craignait de partir au combat ou d’épouser, est refermée.

 

Plus tard on retrouve l’appartement vacant, peuplé de songes elliptiques, de varicelles, de Pastis, de fumée. De téléviseur au volume faible, qui crachotait dans sa neige des vidéoclips périmés et mélancoliques, où de grandes dames belles embrassaient, alors que je me tenais au fond et couchée, petite, des hommes bruns et gominés. De coupelles de lait qu’on descendait avec ma sœur aux chatons pelés et affamés réfugiés sous les buissons de lauriers roses. Les crapettes et les réussites alors que le plomb fondu coulait du ciel sur les volets rouillés. Les cigales qui s’arrêtent brutalement, nous plongeant seuls dans nos angoisses d’enfants. Les trains qui s’égrainent du chapelet de la gare dans une litanie ronflante, les cigales qui reprennent, et notre souffle avec, le jour est revenu, la mer promet de nous revoir.

 

Appuyée au balcon du sanctuaire, où jamais personne d’impur n’a pénétré, mais toujours les cœurs dignes de supporter la lignée, je regarde les visages souriants qui m’accompagnent. Je ris et remercie très profondément, rien en surface, car ce n’est pas le même rire que je convoque alors pour les parades du dehors. Mon sourire cache, mon absence de sourire cache, je suis emprisonnée et seul ce balcon me libère. Il me rappelle qui je suis, d’où je viens, loin des mots abyssaux, des incroyables turpitudes des phrases alambiquées que je lis trop, l’année. Toutes ces années terribles au sein du monde tel qu’il est, je dois affronter l’urgence pathologique de trouver un refuge pour pleurer à l’abri des commères. Ici, je ne pleure plus. Je savoure, j’anticipe, je suis au-dessus et dedans, j’appartiens à cette ville moche, balnéaire de béton et dont je ne sais rien. Car là n’est pas le lien.

 

J’enfile un pantalon léger et un débardeur trop petit, je sens sous mes pieds le marbre rafraîchissant qui embrasse et souffle sous les plantes, sur les irritations du sable trop chaud. Les cheveux mouillés je suis tout à ce que je fais, et sens, dans ce canapé dont le plastique du revêtement me colle et m’empoigne au moment où je m’y abandonne, un livre dans une main, un verre de rosé de l’autre. Jusqu’à ce que mort s’ensuive, me dis-je toujours quand je commence un livre et une bouteille. Les deux finissent, je suis toujours vivante.

Et finalement assez heureuse de l’être, même si je ne sais plus combien d’heures ni de pages sont passées dans la fracture de temps que propose l’ivresse. Je n’ai probablement rien compris à ce qui vient de se dire, aux secrets qu’on s’évertue à me susurrer au moment où je suis le plus disponible mais qu’une tragique diversion ne me fait pas encore entendre.

J’écoute les trains, et l’absence des cigales. Je n’ai plus peur. Je suis toujours vivante, moi, mais la crainte s’est déplacée : certains manquent à l’appel. Je ne traverse pas le temps. Je suis debout au milieu d’un paysage qui défile, de personnes qui bougent en accéléré, le temps me traverse, et je rate des stations. Le vertige est réduit lorsque j’écoute revenir les cigales et que les rayons saumonés dansent enfin sur le plafond, alors que je repose un corps qui n’est pas fatigué. Je géolocalise alors très nettement ma place fixe dans l’univers, que parfois, au gré d’efforts insoupçonnés, je fais se mouvoir avec moi, comme un grand cercle dont je déplace le centre.

 

Concrètement, tu vis comme tout le monde. À cette différence près peut-être que rien n’est trop subi, car il a déjà été évacué. Tu as fait des choix construits suivant ta logique, qui aura soigneusement échappée à la plupart. Tu as canalisé les forces vers des éléments fournisseurs d’énergie plutôt que de tempêtes, et même tes tempêtes éclairent des régions. Tu refuses les médicaments parce que tu as compris, enfin, la différence entre la maladie et le don. Quitte à trouver parfois extrêmement difficile de respirer ou de dormir, tu te concentres sur le minimum vital en attendant les festivités d’une perception assagie et rassérénée de ton avenir inclus dans celui des autres.

Tout semble enfin en place, tu dois maintenant apprendre à manier l’appareil.

Mais présentement, allongée sur le lit de tes promesses juvéniles, tu trouves que tu ne les as pas outrageusement trahies et ce sentiment surpuissant en vaut mille médiocres autres, ceux dont tu manques tellement la plupart du temps.

 

Lorsque tu mets tes jolis talons pour descendre à la place de la République, le corps gainé de soleil et de sel, à peine entravé de peu de tissu, tu penses que tu ne sers à rien. Ou plutôt, que l’homme qui pourrait te serrer par la taille est resté plus loin, sur le chemin de l’année.

Qu’il ne peut percevoir, de sa tour hermétique, les bouffées extatiques que tes seins promettent en gonflant sous l’étole, les profusions véritablement aimantes que tu prodigues en lançant tes bras vers le ciel, qu’il devrait recevoir et presser sur son cœur. Les étreintes proprement délirantes que tes cuisses pressentent, que ta peau réclame alors que le soleil éteint a passé le flambeau aux trainées obscènes et lactées. Tu tentes dans une fusion évidente avec les sphères qui dansent sur ton plafond, de lui transmettre ta langue fraîche et ton haleine intense des odeurs de son corps mêlées aux tiennes, le baiser qui boucle les contorsions entre son aine et son ventre, ses aisselles et son torse pour revenir à la bouche première, réceptacle prodigieux des paroles et des fluides.

Lui, l’honneur, qui pérore tout son temps humain à regretter l’absence et refuse de te voir, qui lui tient la main. Qui te voit mais malgré l’atroce évidence de vos points de jonctions proprement orgasmiques, refuse la joie et parie sur le rien d’un éternel vidé.

Alors tu reprends tes seins tendus, tes bouches pleines et tes cœurs explosifs, tes absolues certitudes d’implantation dans cette rizière aux multiples plateaux, tu caresses tragiquement les lotus couchés et tu repars toujours aussi seule au centre de ton univers. Giflée par la crainte et le délai des plus malins, des blablablas sur mesure, incapables de venir et tu souris encore, assurée, isolée, que l’homme se trompe et s’enlise et que tu ne peux rien pour lui, car tendre ta main, ton cœur, ton avenir et tes seins ne suffit toujours pas, et tu retombes, essoufflée, éviscérée, humiliée mais toujours reine. Toujours, l’amour te redresse, te démaquille, dénoue ton ventre et te remet en selle, et il est toujours devant toi, le prolixe hidalgo qui refuse l’offrande. Que tu ne fustiges même pas, que tu protèges et comprends, chéris et caresses en secret, alors qu’il trépigne et virevolte, incapable de t’appréhender dans son monde fantasque.

 

Toi, protégée par le sanctuaire, assurée sur le lit de tes quinze ans, tu le contournes, le dessines dans l’air, lui chuchotes des insanités, écartes tes tissus et tes genoux de peau douce, et le convoques en des noces furieuses, électriques et fulminantes. Il n’en aura rien su.

 

Lui reste le roi, pénible et puéril oui mais le roi, et tes guitares hispanisantes virtuoses l’enveloppent de mélopées vertigineuses, il est toujours le roi en toi, dressé et immortel, invisible mais senti au plus profond des chairs. Tes fuites ne te méprennent pas, il est le seul à te rattraper sur le balcon de la citadelle imprenable du sanctuaire. Et tu comptes sur tes doigts les heures saines qu’il te reste avant que le grand feu ne te laisse tas de cendres, incapable, consumée, défigurée du chagrin de le rater.

 

Mais le matin les cigales reviennent. Le sentier des douaniers offre des promesses autrement accessibles. Les crêtes et les calanques s’enlacent et génèrent la beauté sans la chair, les ahurissantes descentes d’organes sur un pneumatique instable qui dépasse les roches roses, défile les côtes qui nous font dévorer un littoral sacré, taillé par la main des dieux. La plongée vers les lieux interdits, les flancs de montagne qui menacent de combustion spontanée.

 

Tout ici s’oublie. Tout prend de la mesure. Tout s’élève et ne retombe qu’avec la délicatesse des plumes au vent. Pas de fracas ni de puanteur urbaine, pas de frénésie pixellisée, le temps d’aimer, de voir, de souffrir, de désirer, de sentir. Une semaine d’arrêt qui commence sur le chemin damé de chats abandonnés et de plantes improbables. Puis la mer, puis le feu dans les cheveux, puis la peau abrasive, les délires d’amour imputrescible, les ivresses, les romances, les souvenirs, les dalles marbrées, les douches glacées, les livres graissés par les huiles, les cœurs bombés, les larmes contenues, les appels à l’immense, les descentes sur les roches, les festins de poissons, les cocktails de trop, les quais et les grand bateaux tristes amarrés, les casinos vides, les escaliers glissants, les pins envoûtants, les eaux bleues, les eaux si bleues qu’on donnerait son sang, les feux, les silences, les cigales, les trains, et le roi, toujours planté profond, où qu’on aille, malédiction divine, un jour brisée, un jour célébrée en une noce heureuse, qui sait.

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Vendredi 1 juillet 2011 5 01 /07 /Juil /2011 00:13

 

Oiseau-de-feu2

 

 

 

On est loin des amours de loin.

Alain Bashung, Madame rêve.

 

We are – the Birds – that stay.

Emily Dickinson.

 

 

Je porterai tous les mondes, je marcherai en silence à travers les déserts pour que tu vives, et j’accepterai la sentence pour avoir osé voir ton visage à la lueur de ma lampe.

Un point, une pause, une braise dans le foyer sur laquelle je me concentre, montée sur le grand loup gris qui m’entraîne dans les vingt-neuf royaumes, punition de mon impatience à toucher la cage de l’animal en flammes.

 

Je ne déraisonne pas, ange, je préserve, j’emmure, j’abrite et signalise mon oiseau. Je le bague pour le suivre, il m’échappe, magique, superbe, surprenant, il me nargue et je saute sur mes pointes, agrandis mes talons, rallonge mes cheveux pour le toucher de la pulpe des doigts tendus, effarée, élancée, mais assurée de le perdre.

 

Je retombe calcinée, régénère, relève mon menton vengeur, mes sourcils frondeurs, je te sais dans l’azur quelque part et te sens, j’hume le sillage de ta sueur animale. Je tends mes muscles vers le chemin qui se resserre de ronces, déchire mes prétentions, et mon joli visage.

 

La première fois que les pommes d’or ont commencé à disparaître, j’ai trouvé dans le jardin une plume étincelante qui rougissait doucement, terrassant autour d’elle l’herbe dans un cercle parfait. Chaque matin, oui chaque matin sonnait ma défaite et une nouvelle plume semblait rire en mourant dans ma main expirant un crachotement secret, un sifflement qui s’éteint laissant imprégnée l’odeur de sa parfaite insolence. Je te devinais, bel ouvrage d’une nature furieuse, animé par l’inhumain. Je ne te voyais pas. Toujours, tu me narguais de ta superbe traîne qui laissait sur le haut de l’arbre quelques cendres crépitant, et un voile de sang dans la touffeur de l’air.

 

Chaque matin chaque plume frappait un léger coup qui éclatait l’écorce, comme une lèvre se fend soudain et libère un filet coupable de se loger dans d’aussi tendres parties. Fragiles, douces, exposées aux ardeurs d’une guerre invisible.

Et puis les coups sont devenus incises, la plume a pénétré, rongeant les chairs placides, j’ai alors bien compris. Nous ne cicatrisons jamais, nous emprisonnons dans l’ambre, sous la strate, la maladie infantile aux fièvres ravageuses qui défigure l’adulte.

 

Depuis la tour, je guettais l’oiseau. J’envoyais au crépuscule moqueur un sourire inaltéré, je savais que dans ce monde de mauvaises pierres grossièrement taillées je ne trouverais pas de roi auquel obéir, ciselé dans le métal pur conducteur de chaleur.

J’attendais mon oiseau, qui m’emporterait dans les vallées jusqu’à l’Un. J’étais figée, gentille, dans la statue polie de la promise. Il ne venait jamais. Un jour pourtant que je dormais il vint.

 

Le conte se délite alors. Et la farce stridente des cauchemars s’en mêle. Il faut se jeter par terre et s’éclater les rotules, gratter dans les plaies les cailloux qui collent au pus et au sang et t’arrachent la peau de l’acide injuste qui déglutit dans un gargouillis immonde la princesse. C’est la peur panique du survol des charniers, des comptes à rendre des massacres passés qui tous se dressent ensemble et assènent leur reproche. Tu voulais qu’il t’envole, l’oiseau aux plumes chauffées à blanc, et il le fait. Tu vomis ton quart d’heure de gloire terrestre le regardant d’en haut, tu prends la décharge du soleil précipité du miroir vers tes ailes qui fument et se détachent, tu tombes et rampes dans l’indicible humiliation des insectes mutilés. Je tentais de me récupérer en vain, la fissure sur mon dos noué de douleurs serpentait jusqu’aux reins promettant d’ouvrir comme un pain frais mon corps, d’en laisser dégorger les déluges sales de pleurs, de plaintes, d’angoisses suprêmes d’un appel resté muet. Je sentais les épines, les écailles surgir du rose de l’épiderme préservé jusqu’alors. Il me prit me serra m’empêcha de me taire. Il se tatouait les joues pour me faire peur, recouvrait sa chair vive et fraîchement gravée d’un maquillage épais, masque de catch coulant sous la sueur. Je soutenais le regard de l’homme perçant sous l’animal, l’hideuse lueur mortelle éclairant son faux bec, elle m’attendrissait plus encore que l’affolante éternité dans la pupille divine de la créature brûlante. Il avait allumé mon sang, qu’importe, je l’emportais partout, moins oiseau et plus homme.

 

Alors dors, quand nos corps rassasiés retombent de mes pages froissées, moins blanches, plus pleines. Je veille. Je sais encore voir l’oiseau lorsque tu craquèles. Tu ne cesses de passer à travers moi, solide et épineux, sismique et perpétuel. J’en crève, mais j’en sais gré devant l’immensité de crever de la sorte, sous les talons aiguilles des brûlures de ces gouttes qui tombent dans le vertige et l'écho de ma gorge; ces gouttes de ton or, liquide, qui a un jour coulé mon ciel.

 

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés