Mardi 26 mai 2009



C’est déjà la fin de ce qui ne commence nulle part.


C’est plus efficace que les pierres dans les poches de Virginia Woolf.


Plus violent que le silence après le « Voulez-vous ? ».


C’est une sentence, un arrêt de mort, anticipés et grotesques.


Et ce serait un scandale, la fin du monde, l’injustice suprême,

Si seulement il me restait encore un peu de ce cœur formolé.


Je pourrais être éplorée, comme je le fus, mais je n’ai plus de larmes. Dépourvue, je le suis depuis tellement de temps, tellement longtemps, qu’en remontant la spirale je ne retrouve qu’un embryon précaire, mais jamais l’insécable, jamais la lueur d’une ébauche de source.

Alors non, je ne ferai pas mieux ce soir. Je n’irai plus pleurer nulle part, je caresserai doucement les étoffes pour les remettre en place, j’ajusterai les mèches autour de mon visage, je redresserai l’échine et je rentrerai sur scène, radieuse, brillante, aveuglante de sérénité, pour le salut du plus grand que moi. Je n’aurai pas de médailles, ni d’applaudissements, mais la reconnaissance muette des regards atlantiques, la complicité des vivants planqués entre les morts.


Ces morts inutiles, dont il aura fallu constater le décès en inventant une heure. Ceux-là même que sans combat il aura fallu rendre à la facilité, et qui nous honoreront de mépris pour nos liesses.


Nous les sanguins, les fous furieux, les mal-réglés sur pause, qui interrompons les cycles de silence forcés en riant dans les charniers, réticents aux figures imposées. Nous sommes la honte des citadelles, les profanateurs  des sépultures  de résignés, les terroristes des façades lisses, surgissant du vide cimenté de leurs abîmes.


C’est déjà la fin, peut-être, de ce qui n’a commencé nulle part. Mais je ne suis pas, jamais, l’enterrée vive qui se débattra pour sortir.


Je suis déjà sortie des flammes.


Méfie-toi, mon amour, des entraînés des heurts.

Ils connaissent des issues que les prudents ignorent.
Ils survivent sur les poussières des pétrifiés de peur.


Tout ceci n’est qu’un exercice d’évacuation que je connais par cœur.

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Vendredi 8 mai 2009

Fragments (Œuvre inconnue, apocryphe, anonyme et posthume)

En regardant l’immense voiture dans la petite vitrine, je fus prise d’un vertige fondamental : comment avaient-ils fait, comment avaient-ils réussi à la mettre là ? – à ma question, et je n’en demandais pas tant, j’eus ce que je qualifierais de changement de conversation cosmique. La devanture du concessionnaire explosa, projetant un amas de tout vers moi puis de moi quelque part entre plus loin et plus tard.

Un singe désespéré, descendu pour une saison à la capitale, pensa soudain que le temps était venu, pressant, de rencontrer les siens, faisant le compte des individus de basses branches, parfumés et pressés, auxquels il s’était jusqu’alors offert dans des contorsions lisses et techniques.

Il grêlait du gros sel. Je me demandais sincèrement si ce n’était pas un peu exagéré. Quelle emphase, pour cette banlieue banale. Lorsque l’éclair frappa trop proche, j’eus la désagréable sensation que mes lectures et mes jugements avaient fait de moi un parfait conducteur de chaleur.

On ne dit pas « je te l’avais bien dit » à quelqu’un qui sort de chez le coiffeur.

Joseph-Frederik et Peter-Thierry s’aimaient tendrement lorsqu’une tragédie survint, entamant un irréversible déclin vers les aisselles non épilées et les flatulences nocturnes : ils déclarèrent leur amour à un greffier taciturne devant une tasse à café aux souillures sèches.

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Mardi 3 mars 2009

« … et des études montrent que les enfants sont traumatisés par les poussettes actuelles : ils sont seuls face au monde, ils ne voient plus leur mère.

 — C’est intéressant, je n’y avais pas pensé. »

Je n’écoute qu’à moitié et pourtant elle a probablement raison. Perte de contrôle, sensation de projection sur le tout-venant, virages et perturbations…J’ai pourtant du mal à compatir, les enfants m’émeuvent rarement, et le traumatisme est partout.

Pour l’heure j’ai bientôt froid, mon dos refuse de m’obéir, je tente vaguement d’oublier que je ne veux pas oublier, obstinée, revêche, Alceste que je suis.

Forcenée.

Epouvantablement libre.

De toutes façons, je n’ai jamais aimé l’art contemporain, j’observe ces formes grotesques, perplexe devant leur obscénité, qui s’apparente à une visite des toilettes de celui qui les a commises, et les étale sur les murs pour que sa maman l’aime. L’écriteau ne précise d’ailleurs pas quelle poussette il a eu.

J’imagine que c’est parce que c’est obligatoirement formidable. Je n’aime que les causes perdues. Démodées. Ambitieuses.

Epouvantablement spectaculaires.

Je traîne un peu les pieds, essaye de plaisanter, mais la vérité me taraude, cet écœurement des vanités, cette insupportable nausée des guignols, le vertige tourbillonnant de la grande mascarade. Il me faut un tout petit peu plus d’air. Je le sais bien pourtant, ce qui se trame dans mes tréfonds, ce qui va s’annoncer aux portes du dégoût : les gens m’étouffent, et je voudrais qu’ils fondent en une masse informe qu’ils sont, pour couler loin de moi.

« … ils n’en parlent pas. Mais Sarkozy, prix Nobel de la paix, c’est  une blague, dites-moi que c’est une blague. »

Je soupire. Affliction. Non, ce n’est pas une blague, mais vraiment, comment feindre encore la stupéfaction, ou pire, la révolte ?

Tout me paraît si lointain, et si crève-cœur lorsque je tente de me rapprocher. Et oui, tu as raison, bien sûr que les homosexuels devraient pouvoir avorter. Adopter. Ton lapsus lui-même se charge de la conversation, je n’ai plus rien à rajouter.

Sur les quais, là-bas, un peu plus tôt, j’ai décroché. J’ai revu sa casquette limée, ses cigarettes coupées, son regard plein d’envie. J’aurais marché des heures pour le suivre dans les ruelles étrangères de la capitale hostile. Je ne savais pas ce qui allait se passer, pour la première fois, je ne savais pas ce que je penserais, bientôt, de tout cela. Je gonflais mes poumons d’une espérance neuve, d’une force sans précédent.

De retour sur ce quai, j’ai brutalement compris qu’il n’en restait plus rien.

« …me rends compte que la situation des trentenaires actuels a régressé. La crise n’arrange rien. On vit comme des étudiants, l’insouciance en moins. »

Mais l’insouciance, moi, je n’ai jamais appris ce que cela voulait dire. Surdouée de la vie réelle, je change les plombs, remplis mes attestations, connais les horaires de la Poste avec une facilité décourageante. Attentive et sociabilisée, je fouille mes habitués pour en tirer mon or. J’arrache jusqu’au dernier mes lambeaux coronaires, je les tends en offrande à mes bourreaux intimes.

Parce que rien n’est égal. Tout est important. Prioritaire. Irremplaçable.

 

Epouvantablement mémorable.

 

Toutes mes excuses alors, si parfois au détour de vos présences amies, la tête emplie de mes turbulentes furies,

je ne vous écoute pas.

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Dimanche 16 novembre 2008


« Il s’agit d’être droit, non redressé. »

Marc Aurèle, Pensées.

 

À combien de chances a-t-on réellement droit ?

Combien de temps peut-on encore se décréter en devenir ?

Pour être patient, il faut croire que nous n’allons jamais mourir. Remettre à plus tard est une aberration, une insolence, une déraison.

Si j’échoue à rester calme,

Si je ne tiens pas une place que je ne reconnais pas, jamais,

Si j’ai l’impatience aux tripes d’accomplir quelque pas, en dehors de la sphère,

Si je n’ai pas la sagesse d’accepter mes douleurs,

Que je les défie, les rejette, m’en insurge, la politesse de mes sources noires dictant à ma surface une immobilité relative,

Mais si j’échoue, encore, à vous ressembler, à être sage,

Que mes humeurs débordent, et retentissent,

Si je veux vous tenir, vous avoir, vous sentir,

Mais que ma frayeur paralyse même mes envies,

Si les poses des imposteurs ont galvaudé des notions phares,

Qui auraient pu soulager mes défaites,

Me donner à sentir, et à dire ces merveilleuses choses,

Que je ne peux que tarir, ou bien souffrir de taire,

Si ces dernières douceurs me sont de la chaux vive,

Si je veux que maintenant, tes bras absents s’ouvrent et me serrent,

Sachant trop bien que rien de tel ne se passera pourtant,

Parce que je ne peux plus être première, irremplaçable, éternelle,

Que ta fidélité et toutes celles des sages ne peuvent m’être appliquées,

Moi la tardive, inadaptée, impure.

Si j’aspire au repli, que la mélancolie me broie,

Si je connais la fin, mais que je jure d’attendre

Si je sais que plus personne ne me prendra sous son bras,

Ne me dira que tout va bien, qu’il reste là

Si je suis trop jeune pour me résigner

Trop avancée pour reculer, ou m’extraire

Dans ce corps qui m’empêche

Atteinte et désolée

 

Suis-je perdue pour le monde ?

Va-t-il attendre qu’enfin, et encore une fois, je renaisse ?

Combien de fois, assuré de survivre, il m’a regardé me débattre, assurée de perdre mes occasions de vivre,

Terrifiée par l’immobile, manquant d’air, mais respirant de travers, épuisée de torsions inutiles.

Il m’a regardé faire.

 

Je n’en suis que plus vaine.

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Dimanche 2 novembre 2008

A la surface gît l’impatience avortée, une sourde pulsation qui trace sur mon visage ses cercles concentriques. C’est le retour au calme. L’hommage aux sens versés.

La buée me caresse, je me répare sans cesse et ne me lasse pas.

Toujours pas cassée. Toujours pas sanctionnée, repêchée des hauteurs.

Le rire m’époumone, la lumière me lacère, je souffre mes passions sans regretter le tiède.

Toi tu pousses un peu plus dans ma chair, tu t’imposes, repousses mes viscères, t’installes, et me libères.

Je suis reine dans tes mains, chienne sous tes reins,

Tendre, souple et facile,

Mienne, enfin.

 

Je me retourne alors pour contempler la ville en feu, les globes oculaires en fusion, les gens qui implosent, et dégoulinent en purée violente, lave et cendres, débris, et cet immense silence. Les immeubles étincellent, leurs vitres purulentes jaillissent de mille veines contenues, la face hideuse du désastre me contemple, surgit des gerçures, m’asperge de poix.

Je danse sur un charnier, légère sur toutes les bombes, imperméable à l’acide.

J’ouvre ma main et je repeuple toutes ces terres brûlées, j’embrasse mes insanités, et n’ai plus peur de rien, enfin.

 

J’ignorerai sciemment la détresse, je la tordrai sans la voir, j’irai doucement dans tes pas, sans en effacer la trace, c’est à peine si tu me sentiras.

Je soufflerai sur ta nuque les directions des vents, j’applaudirai tes danses.

Je calmerai tes noires insuffisances.

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