Cinéma cinéma

Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 19:44

ivan-aivazovski-monastere-saint-georges.jpg


En vacances en Crète, il y a maintenant cinq ans de cela, je visitai l’étrange île forteresse fantôme de Spinalonga, dernière léproserie d’Europe, pensant tout au long de cette procession dans les ruines silencieuses et oppressantes au non moins angoissant film de Peter Weir, Pique-Nique à Hanging Rock, découvert lors d’une édition du Festival du Film International de La Rochelle, dont la programmation, envoûtante et souvent ténébreuse, n’en finit jamais de me ravir.

Je me demandais, ce jour, sans raison plus apparente que de fouiller le vieillot mais indispensable Peinture romantique de Marcel Brion, tombant sur quelques reproductions de ce cher William Turner, si j’étais capable, sans tricher, de n’avoir rien oublié de la puissance évocatrice des ruelles escarpées de Spinalonga, mêlées à l’onirique puissance des visions endiablées d’un film que je n’ai pas revu depuis peut-être huit ans.

Volonté de retenir, activation de la mémoire morte, valorisation du fonds.

Bon, et certes, un peu d’encyclopédie en ligne.


 

spinalonga


Le dernier être humain, lépreux cela va de soi, à trépasser sur Spinalonga fut un prêtre, en 1962. Pendant près de 60 ans, quelques centaines de lépreux vécurent en parfaite autarcie, à peine approvisionnés par voie de mer par des Crétois apeurés qui ne s’attardaient guère. Si l’île est ceinte d’une mer époustouflante de beauté, aux bancs de poissons qui jouent sous la coque du bateau qui nous y conduit, et toute chatoyante d’ocres lumineux et de verts intenses, les senteurs se chargeant de donner le relief à la trop belle carte postale, elle n’en demeure pas moins terrifiante, et habitée. Je n’ai pas su quitter ce sentiment d’angoisse claustrophobe, alors que le vide des structures abandonnées me sautait au visage, que le silence perturbé de bruissements me poussait véritablement dans le dos, et je me souviens exactement m’être trouvée alors dans un état d’esprit assez pathogène pour envisager de quitter le groupe en innocente balade pour finir de me perdre en ces lieux, y disparaître, m’y fondre, ou sauter de la muraille dans l’eau claire. Comme toujours je n’en fis rien, à part quelques mauvaises blagues pour exorciser l’ambiance. Lourde. Très lourde.


Ce n’est pas qu’il me semblât alors honteux d’avoir parqué ensemble ces lépreux, emmurés par la mer, leurs faciès meubles farouchement protégés du reste du monde. Les clubs de vacances ne proposent guère mieux. Les îles, en général, non plus.

Il se trouvait évidemment dans nos rangs quelques hypocrites pour se charger de s’indigner en repoussant la chaleur suffocante de leur éventail madrilène anachronique et sinistre, tout en pestant sur l’organisation qui ne pensait pas aux végétariens dans ses plateaux repas.

 

Mais le malaise prenait forme et ampleur à mesure que je voyais déferler nos lépreux rouges et pelés de ces clubs de vacances, auxquels, je ne devais jamais l’oublier, j’appartenais corps et âme en cette procession malade, dans les ruelles hantées par les multiples paires d’yeux des décomposés sous terre. Ce fut de ressentir la honte de fouler un sanctuaire comme on visite Auschwitz, sous une casquette insolée et saisi d’une unique envie de retourner à l’apéritif vespéral, tout en participant à souiller la moindre minute de silence qu’aurait au moins exigée la prudence.

 

picnic-at-hanging-rock


Personne ne retrouva les quatre jeunes filles de la pension religieuse égarées en 1900 lors d’un pique-nique à Hanging Rock, irrésistiblement attirées par ce massif de rocher, lieu de cultes aborigènes. Aucune explication ne put être donnée.

Je souris à la classification du film : drame/horreur/mystère.

Oui, drame/horreur car mystère.


Ce film est un film pénible, car traversé d’une pâle esthétique érotico-romantique toute Hamiltonnienne laissant préfigurer le mouillé Cercle des poètes disparus, esthétique accablée de la torpeur étouffante d’une Australie appréhendée sous les corsages serrés et les jupons multiples. Pour ne rien dire de l’austérité cléricale régissant ces jeunes filles blondes et empourprées de leurs hormones naissantes. Pénible mais contagieux, fiévreux. Je me souviens du vertige des crêtes rouges, tranchantes, sombres, sur lesquelles dansaient, folles herbes, jeunes flammes, les insolentes amoureuses immaculées en quête d’une seconde, une seule, de liberté.


Cette image générée comme peu d’autres ne s'effaça jamais plus de ma frêle conscience et force est de constater des années plus tard qu’elle reste intacte à illustrer le danger imminent.

Quatre d’entre elles s’aventurent trop loin dans ce paysage de soufre, englouti d’imperceptibles murmures convoqués par les rites ancestraux, elles n’en reviendront pas. Châtiment suprême ? Enlèvement, métamorphose ? Accident ?

L’amnésie de la seule revenante ne nous apprendra rien.

Le peur primitive de ne rien comprendre, de ne pouvoir savoir, d’être impuissant face à la roche muette et imposante, viendrait probablement en ce qui me concerne d’une de ces rencontres minérales au détour de la fausse langueur de cheminer, oisif et léger, vacant.

Car tout de même, que sont-elles devenues ?

 

J’ai cherché, à Spinalonga, la transe qui les avait saisies, ingénues fracturées, pour aller se jeter dans la gueule béante de la bête de pierre. J’ai immédiatement pensé les retrouver terrées dans une maison branlante de l’île, le visage dégradé, les yeux enfoncés sous le coup d’une horreur au relief trop concret, la voix brisée à jamais d’avoir dû taire leur secret.

J’ai pensé qu’en poussant la porte du monastère de l’île, le prêtre m’indiquerait un passage menant à Hanging Rock. Mais je ne fus pas élue, à mon grand désarroi, pour être initiée enfin aux plus infimes subtilités de ce monde. J’ai bien poussé des portes, ressenti l'effroi, imaginé les ombres. Je n’ai rien vu de spécial ce jour-là, à Spinalonga, entre les groupes benêts qui la trouvaient si belle.

 

Spinalonga, Hanging Rock.

Mais pourquoi avais-je alors rapproché ces deux lieux ? Pourquoi y repenser soudainement aujourd’hui, ébahie devant les marines d’Aivazovski, qu’entretemps je retrouve ?

 

Drame et horreur : mystère.

 

Addendum

Je n’ai pas trouvé trace non plus d’une créature-littérature que ces lieux atteints et reculés auraient engendrée. Je paierais cher le renseignement, avis aux philologues.


 

 


Publié dans : Cinéma cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 27 janvier 2009 2 27 /01 /2009 23:11



Intéressante surprise au détour d’une soirée s’annonçant peu prometteuse, France 2 en fond sonore permettant de meubler les préparatifs d’un dîner dissolu : l’Abolition, avec le brillant Charles Berling, m’aura retenue jusqu’au bout. Son réalisateur, Verhaegue, n’est d’ailleurs pas un débutant, à en juger sa précédente et notable Controverse de Valladolid.

La télévision s’étoffe, et se distingue en ces périodes de disette littéraire et de désespérance musicale (comme dirait ma mère au sujet des chansons actuelles : « voix mourantes, instruments sommaires, textes inexistants »).

Après la mémorable Apocalypse, contée en douze épisodes sur Arte avant les fêtes, voici un morceau fignolé et sincère, qui nous rappelle, pour ceux qui dormaient au fond, qu’hier encore, aux portes même de notre mémoire collective si prompte à bondir sur la Chine incendiaire ou les Russes sanguinaires, qu’hier donc, dans l’arrière cour des prisons de Clairvaux et de Navarre, nous exécutions les coupables, nous les prenions « vivants, pour les couper, vivants, en deux » - s’étrangle encore, écumant de panache, un Badinter plus cinglant encore sous les traits du prodige français, s’il en reste, Berling. « On ne tue pas un homme qui n’a pas tué », répète inlassablement l’avocat stupéfié. « Si tu crois profondément qu’un homme peut être un salaud, un perdu, un lâche, mais jamais un coupable, alors tu peux être avocat », sermonne le colosse Depardieu en clair-obscur, d’outre-tombe. Et de conclure « Et si tu décides de défendre l’homme que d’autres hommes ont désigné coupable, alors c’est prodigieux ».

Mais le couperet tombe, la foule aboie, et la première partie de ce téléfilm s’achève sur un Badinter hébété, gris et défait.
Circonspecte, j’éteins le poste encore un peu sonnée de m’être fait surprendre comme une débutante de l’image et de la viscère que je ne suis pas, mais reconnaissante au service public d’utiliser parfois mon argent comme il se doit.

Mardi prochain, soyez-en sûrs, je serai là.

 

L’Abolition, téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe avec Charles Berling et Gérard Depardieu, mardis 27 janvier et 3 février à 20h35 sur France 2.
Publié dans : Cinéma cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 20:18


Il faut sauver le soldat Watson

 

 Sharkwater, Les Seigneurs de la mer , du jeune et couillu Rob Steward, c’est un peu le film que j’attendais depuis quelques années pour prouver à certaines oreilles amies que je ne fabulais pas, ces longues soirées alcoolisées où je n’étais pas encore trop fatiguée pour m’énerver devant ces « singes nus », ces « primates déchaînés » faisant des requins, animaux démiurges et magnifiques, des proies traquées et décimées dans une impunité plus grande encore que pour les phoques, par exemple, puisque tout le monde se fout bien que l’on saccage des monstres.

Le sang froid se réchauffe vite, tout engourdis que nous sommes devant certaines responsabilités qu’il reste indéniablement ringard de pointer (cynisme de rigueur, tenue découragée et désintéressée correcte obligée).

Cependant, si vous détestez Bardot, qui vous le rend bien, si votre conscience suprême est trop élevée pour se vautrer dans la contestation naïve de faits pourtant déplorables, et si vous aimez l’action gonflée et énervée, si vous aimez les survivants, et les plus forts que vous, vous serez certainement exaucés :

Le Capitaine Paul Watson est le défenseur de la nature le plus agressif, déterminé, actif, et effectif au monde. - Farley Mowat.

 

Pour M. Watson, la baston est élémentaire. Dans l’impossibilité de se faire entendre, cet activiste franchement jubilatoire a depuis longtemps choisi la manière forte. Défoncer des baleiniers, foutre le bordel au sein de la mafia taiwanaise, ce baroudeur des mers, ce Sea Shepherd et son Ocean Warrior s’est fait une profession de foi d’être le justicier des mers. (De plus il ressemble à un croisement entre Gilles Leroy et Benicio Del Toro, ce qui avait tout pour me plaire.)

Et lorsque l’on assiste, sidéré, à une scène même pas sacrificielle de mort à grande échelle sur un bateau costaricain, il est bon, certes, de le voir débarquer comme un superman des flots inespéré et canarder tout ce petit monde.

Suspendus dans le temps au milieu d’un banc majestueux de thons (oui, je persiste, après le requin le thon est certainement le poisson le plus beau du monde, n’en déplaise aux petits malins des cours de lycée…), touchés par un requin se laissant câliner, mort de peur, on essaye d’oublier un moment les inepties d’une stupidité crasse que les Dents de la mer ont planté dans nos culs (pardon, dans nos têtes).

Et le générique défilant, la boule dans la gorge et l’humain en dégoût (mais on finit par s’habituer), on repense à quelques arguments encore trop bienveillants de ce réquisitoire incomplet mais inédit : il ne faut pas sauver le requin pour nous sauver nous, non, ce n’est pas un but assez grand ni méritoire, il ne faut pas sauver le requin plus qu’un autre peut-être, non plus. Mais il faut tuer l’homme, et vite.

 

J’apprends en rentrant que Paul Watson est mort l’année dernière. Et là, vraiment, j’ai peut-être envie de m’énerver et de pleurer, ou l’inverse et peu importe oui, et de me remettre à jour dans mes cotisations à SOS Grand Blanc. Après tout, j’ai un utérus et du sang vert et basque dans les veines, il est parfois difficile d’y réchapper.

(Mercredi 15/04) - J'apprends en rentrant que Paul Watson n'est pas du tout mort. Il faudra que j'apprenne peut-être à vérifier certaines sources. Cela dit c'est une foutue bonne nouvelle. Eh oui, que voulez-vous, c'est aussi cela les joies du direct.








Publié dans : Cinéma cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /2008 00:18

Saignant, tendu, désespéré...mais résigné : la sagesse d'une vie à laquelle on n'a rien compris, en somme.
Le monde est absurde et bien trop violent, peut-être, et Javier Bardem, taureau sans bride, indestructible et dangereux rôde toujours. 
Les méchants gagnent, les gentils n'ont qu'à s'aligner et personne pour venir rallumer la lumière. 
Démerdons-nous, en somme.


undefined

"Ok, I'll be part of this world."

undefined

Publié dans : Cinéma cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 27 novembre 2007 2 27 /11 /2007 22:18

 

Publié dans : Cinéma cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés