Cinéma cinéma

Vendredi 25 février 2011 5 25 /02 /Fév /2011 19:36

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Et voici donc un film qui brise, enfin, et qui s’insinue. De ceux bien rares dans mon parcours burlesque à se dresser avec affront comme un fier if au milieu des fourrés. Mais, fait plutôt rare, plutôt que de morceler vainement l’être en prônant l’absurde d’un monde incontrôlable, il ressoude ce qu’il casse, par le passage nécessaire de la douleur et non dans la complaisance d’une douleur qui s’éterniserait pour rien, il insuffle à son ensemble rendu moins lisse la sérénité reine émergeant de toute grande angoisse vaincue.

Il fallait qu’il surgisse enfin et impose la beauté tragique (enfin ! enfin tragique et pas simplement sale et morne) de son appel : nous n’atteindrons la perfection qu’en nous laissant rompre, nous n’obtiendrons satisfaction parmi les frêles innocents et les fragiles hyènes ricaneuses qu’en autorisant la bête à venir fouailler notre blanche colombe, puis en la faisant plier à notre impératif d’immensité, nous avalerons en retour cette bête et nous recracherons contre une longue vie blanche une mue sanctifiée, preuve d’un rôle qui nous aura tout pris. Mais à la mort qui ponctue dans ce film une fable arrêtée dans un temps de fiction qui permet d’embrasser un ensemble rassurant, nous substituerons un lever de rideau sur une façade solide, la victoire sur un rôle déchirant le costume, nous rendant nus et certains, absolument certains non seulement de vivre, mais d’être devenus plus qu’un rôle. Un être. Complet, transcendé, grandi, maculé donc superbe. Ce qui rassurera moins sous les lampes rallumées, le maintien d’une transformation réussie étant sans cesse remis quotidiennement en question par les bassesses à observer une fois la scène quittée. Ce qui rassurera moins, car que faire ensuite, de la bête réveillée ?

L’abîme promis par le bon cinéma se vérifie ici. La performance physique de la magnifique Natalie Portman lui accorde de plein droit une dignité bien plus importante encore qu’une légitimité à accomplir, jusqu’à la tombée de sa mue, cette transformation douloureuse et spectaculaire. Celle d’une actrice novice en pas de deux un an auparavant et qui par le jeu d’une discipline exemplaire, certes, mais surtout grâce à l’abandon requis, proche de la transe d’une possédée qui veut de toutes ses forces, qui va, par le biais de toutes ses forces ici convoquées, incarner cette danseuse acharnée qui veut être parfaite. Danseuse qui, au prix de toutes ses forces, fussent-elles vacillantes mentalement, croulant sous les impulsions, les saccades, les violences répétées qui tentent, pour l’accrocher définitivement à son étoile, de l’arracher de terre, va triompher d’elle-même, se hisser pour tomber, mais de haut. Tomber du plus haut possible.

Devant ce corps noueux et envoûté à la recherche de la perfection du geste, de la sensation suprême de se dédoubler pour se regarder faire, chacun fera silence et comptera ses succès. Aronofsky lui-même, par le passé plus chahuteur, formellement typé et esthétiquement rodé, promet de disparaître dans le jeté de sa belle et y parvient, renoncement méritant pour ce clippeur surdoué. Son image est happée dans le sillon du mouvement perpétuel de Nina en recherche, en labeur acharné. Il observe sur son visage la moindre trace du changement terrifiant, qui l’abandonne à la pénombre, elle si fragile, si pure et préservée. Il fait décaler par son comparse Mansell la partition du cygne pourtant bien éculée pour la teinter du sang qui coule du costume, des doigts, des ongles, des yeux de sa poupée cassée. La musique et la danse, la terreur du combat interne, incompris, isolé, l’imploration sur scène d’un répit, puis l’assurance larvée, enfin délivrée et matée, l’humaine fébrilité, le doute et la douceur, puis toujours liée cette beauté viscérale, tissent sous nos yeux ébahis un final bouleversant parce qu’aidé, porté par les mains bienveillantes mais mortelles de l’invisible sous le monde. La renaissance d’un art total, sérieux et surhumain aura élevé une élue, s’il n’y en a qu’une seule. Ce sera Nina, Natalie, Natalie, Nina, qu’importe, ce sera le cygne noir. Celui de la portée qui par son incroyable singularité et son acharnement à survivre, aura dépassé en puissance, surpris et cinglé de plein fouet ses congénères blancs d’un blanc dont ils n’auront pas assez, les fous, osé douter.

Lorsque Nina succombe dans le paroxysme de sa perfection mêlée, elle aura arraché, subi, sacrifié son plumage, puis, étape trop souvent occultée chez nos conteurs de belles histoires pour dormir, elle l’aura défendu, qu’il repousse sur le noir un blanc plus éclatant encore. Son génie a surgi du dosage parfait de la lutte, et de son abandon.

Le film n’en est pas pour autant génial, ni parfait. Il n’est que l’habile témoin d’une femme qui l’est devenue, consciente du péril.

Et cela m'illumine, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué.

 

Black Swan, de Darren Aronofsky, avec Natalie Portman et Vincent Cassel, 1h43 min, Twentieth Century Fox, sortie française le 9 février 2011.

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Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 01:13

 

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J’ai enfin, après les nombreux appels du pied que me faisait ce programme depuis mes plus jeunes années, consacré une demi-journée à cette culte expérience: m’immerger dans le Fléau de Stephen King, mis en scène pour la télévision en 1994 par Mick Garris en quatre parties d’une heure et demi environ chacune. L’histoire du début de la fin et du renouveau d’un début à partir d’un simple mais universel contrevenant aux règles qui ne ferme pas la grille et laisse s’échapper une épidémie à nulle autre pareille.


D’abord, et comme toujours, il est indispensable de regarder ce grand film en VO. On y retrouvera, martelé comme une litanie puissance, cette expression : the stand. Tenir debout, résister, se lever, se trouver contre, se tenir ensemble, nos sous-titreurs peinent et pourtant : the stand, point barre. Pourquoi titrer en français Le Fléau ? Parce que c’est le point de départ, certes, mais enfin, La Resistance, comme l’ont osé les compères Muse récemment, aurait autrement claqué. Le Fléau indiquerait que celui-ci est central et prend le dessus, que nenni. Il se fait salement dépecer au contraire, par ces 0,5% de survivants, réunis dans la Free Zone au cœur du Colorado et bien décidés à en découdre avec ces 0,5 % (si j’ai bien compté cependant) de survivants réfugiés à Las Vegas sous l’égide d’un apostat de l’Enfer qui a le même coiffeur que Meat Loaf (et le même styliste, méfions-nous des rockers, bonnes gens).


Casting fort sympathique, qui permet de profiter en long large et travers du très adorable Gary Sinise (avant que celui-ci ne fasse une violente dépression le conduisant sur les plateaux de la morte et froide série des Experts à Manhattan, il lui arriva de jouer dans de bons films, le plus marquant à mon sens restant Of Mice and Men accompagnant l’époustouflant Malkovitch qui me fit verser toutes les larmes de mon corps), qui permet aussi de redécouvrir l’appétissant Rob Lowe en jeune sourd-muet,  le rare Parker Lewis, pardon, Corin Nemec, Jamey Sheridan en devil himself (Christopher Walken ayant malheureusement décliné) et ses lentilles qui brillent dans la nuit, Ray Waltson, Ed Harris (trop bref) en général citant Yeats, probablement gay, assurément dépassé, et la vénéneuse Laura San Giacomo aux cheveux blanchissant à mesure qu’elle se rapproche du mal (bon à savoir, excellente campagne de prévention pour bon nombre de coquettes). On croisera également Stephen King bien sûr, mais aussi John Landis, Kathy Bates, Sam Raimi… et l’on regrettera Romero, précédemment prévu, aux commandes de cette vaste et bénie entreprise.


Attention, rien n’est subtil ici. Il s’agit de réviser son catéchisme accompagné de la meilleur bande-originale d’Americana so far, aux envolées country épique (un concept percutant) sur des paysages désolés, jonchés de cadavres, de grands espaces de putréfaction maintenant quelques hommes en Levi’s debout, l’Amérique éternelle.


Tout est là. L’épopée est servie à grand renfort de travelling et de montage oldschool, tellement efficace. Magnifiques plans à l’esthétique Bon Jovi, les corbeaux sur les boîtes postales branlantes, les jeunes filles nombril à l’air et thé glacé aux lèvres gambadant dans le jardin envahissant les bow-windows, les grilles « No trespassing » dans le désert, les mirages de chaleur derrière des bikers empressés de fuir la Mort. L’épouvantail maléfique dans le champ de maïs où pullulent les rats. Une sage centenaire sur le perron. Un prophète.


Tous les états sont traversés, et il ne s’agit nullement d’une métaphore. Les élus, appelés en rêve par Mère Abigail, se rendent dans le Nebraska puis le Colorado immunisés par la grâce contre une grippe farouche tuant en quelques heures la presque totalité des Américains sur lesquels il faut toujours que cela tombe. New York ne répond plus, et les plans de la Grande Pomme pourrie sont simplement mémorables.  De son côté, le diable choisit les siens et monte son armée à Las Vegas (très drôle, non vraiment, très drôle). Les pyromanes et les tueurs récidivistes, les sombres brunes (toujours les brunes) d’un côté, les belles des champs (blondes, donc, je ferai mine de ne pas m’en offusquer encore), les retardés, les rednecks au grand cœur, les musiciens (quel défaut d’appréciation étrange !), les surdoués (futurs Judas, bien sûr) de l’autre. Et tout ce beau monde de tenter de décider pour l’autre. Triomphe du bien, ouf, pour une fois depuis longtemps (ce n’est certes plus la mode). Des charniers, un coup de Bombe A, pour le geste. Tout-va-bien, vous dis-je.

La solidarité, l’anarchie, l’amour, la trahison, la rédemption, mais-que-fait-la- polis, la lutte, et la procréation finale pour un nouveau et retentissant départ, tout est là. (Inutile de préciser que la petite s’appellera Eve, mais enfin, lorsque l’on sait ce qu’il advient d’Eve, pas de quoi se féliciter).


Oui, mais justement. Treize ans d’adaptation auront été nécessaires à ce cher et inégal Stéphane Roi pour enfin développer sa vision en panoramique large, grand clip des Gun’s and Roses, au message si pur (très souvent imbécile, donc, tant la frontière est mince), si profondément attaché à une image belle et vide, peignant cette impressionnante fresque post-apocalyptique de synthèse transpirant de fébriles  et insensés élans. That’s entertainment, folks. That’s America. Et je me laisse absorber sans plus aucune conscience du temps, traversée d’un frisson incrédule quoique légèrement envieuse lorsqu’une communauté regroupée après l’Apocalypse (évidemment, what else ?) se lève et entame en chœur non pas Amazing Grace (une jeune fille en deuil s’en charge un peu avant), mais  l’hymne, oui, l’hymne national, car il restera des patriotes, des vrais, pour lutter contre ces fascistes de rockers narcissiques et lubriques. Nous sommes sauvés !


Oui, mais quiconque connaît un peu le pays sait que c’est cela, l’Amérique. On l’aime ou on la quitte.


Séduction facile et gratuite du Mal. Représentation de l’abject sous les néons. Folklore et magie blanche. Buffy et Twilight peuvent embrasser leurs parents. Nombreux enseignements. Levez-vous, résistez ! Brisez les mauvaises icônes, et si vous devez boire, Dieu enverra la pluie. Pour qu’une communauté se reforme, il est nécessaire de faire confiance à son comité et sa première cellule : le renseignement. Logique. Subissez, souffrez, marchez dans le désert, aidez-vous, mais aimez-vous les uns les autres, nom de dieu, depuis le temps qu’on vous le dit. Votre homme est mort ? Vous portez son enfant, alors qu’importe, une femme est mère avant d’être épouse. Tout est effacé. Les faibles d’esprit reconquièrent leur royaume. Les hommes aiment leur chien et boivent des bières. Les hystériques sont habillées comme Cindy Lauper. L’on préfèrera la défenestration à la délation. La contraception n’existe pas et l’enfant naît au premier rapport. Le Diable écrase des cafards sous ses santiags en croco. Les morts parlent aux vivants pour leur indiquer la pharmacie la plus proche. Quelques exceptionnelles images du Kansas, du Maine, du Nevada où pourrissent tranquillement les Judas.



Je n’ai rien vu d’aussi plaisant depuis ma dernière visite à Disneyland.

 



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Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 22:13

 

Bardem-biutiful

 

Je viens annoncer une mauvaise nouvelle, pardonnez-moi: on a perdu Alejandro Gonzàlez Iñarritu dans les ruelles de « L’Espagne du bas », vu pour la dernière fois en éco-cinéaste dévoué à la cause des plus démunis,  ces pauvres vertueux et dignes comme chacun le sait, tous  solidaires comme il se doit. C’est bien dommage.


On a perdu le Mexicain couillu de film-chorales, à l’impertinence musclée toujours servie par des acteurs impeccables, des scénarios plutôt fins, des obsessions originales. On a perdu la rédemption, la sauvagerie et la solitude, l’impossible communication, la ferveur et la trame. On a perdu le propos. On a troqué le tragique qui demanderait un peu de travail pour le commode sordide, cette mode morbide qui confond caméras de surveillance et art filmique, discrétion de l’auteur avec paresse de rôder un seul discours un seul, une vue, une sensibilité, une voix. Il y a clairement abandon de poste. Cela nous donne un film bruyant mais muet, pathétique à la surenchère, vaste rayon Tuiles d'un Leroy  Merlin ouvert sans interruption, une exploration du réel dont la justesse dans la noirceur serait l’idéal miroir inversé du bonheur vu par Disney. Iñarritu semble connaître ce qu’il en est vraiment d’élever deux gosses avec une femme bipolaire, un cancer de la prostate, un chantier de clandestins sénégalais et chinois sur les bras et un frère véreux, et il nous le montre. Portrait d’un père-courage, « intermédiaire des ombres », comme j’ai pu le lire dans une « critique » vraiment tout à fait sur la plaque. Rien ne se passe, car dans la vie, à part dégénérer sur pied en attendant le grand trou, rien ne se passe. Ben tiens, comme c’est pratique.

 Et ceci durant 2h17 interminables, car bien sûr, le montage, c’est vulgaire. Tout est triste, tout est lourd, compliqué, douloureux, tout  le monde meurt, pleure, les murs pourrissent, les chinois sont gays (une petite touche de réel tellement réel), les hiboux morts jonchent la neige (encore une obscure image qu’il faudra qu’on m’explique). L’indigestion de pathos n’a jamais eu pour effet pourtant escompté, qu’on se le dise une bonne fois, de déclencher une immense compassion pour son prochain. On attend qu’ils finissent tous par crever, plutôt, et vite, pas pour leur délivrance à eux, non vraiment, plus rien à foutre à ce stade-là, mais pour la nôtre.

J’aurais dû me méfier d’un pitch frôlant l’attraction d’un parc de loisir pour membre du Front de Gauche: « C’est l’histoire d’un homme en chute libre. Sensible aux esprits, Uxbal, père de deux enfants, sent que la mort rôde. Confronté à un quotidien corrompu et à un destin contraire, il se bat pour pardonner, pour aimer, pour toujours. »

Wow.


Reprenons calmement les termes, voulez-vous, et observons cet étrange langage semblant pallier le silence total émanant de ces images mornes. Chute libre ? L’homme est né pauvre, s’est marié à une fébrile et ne joint presque jamais les deux bouts, à partir de quand exactement le déclin s’est-il mis en marche ? Un petit cancer pour accélérer le tout, d’accord, mais enfin, n’est-ce pas pour terminer le film en 2h17 plutôt qu’en deux ans et demi ? L’issue sans cela aurait-elle  eu l’once d’une luminosité accrue et les douleurs plus faibles ne se seraient-elles pas  étalées sur des décennies d’alcoolisme et d’avortements, d’expulsions et de Sida ? Heureusement,  puisqu’on a déjà vu ces films-là, qu’ils se déroulent déjà en bas de chez nous d’ailleurs, on nous rajoute un petit bonus. Un cancer, alors, admettons, c’est vrai, c’est original à cet âge-là et sur cette force de la nature, un cancer. Sensible aux esprits ? C’est peu clair, il tripote des morts pour recueillir leurs dernières paroles, et l’on ne sait trop bien si c’est du lard ou du cochon. Superstitieux tout au plus, imposteur probablement victime de ses propres croyances, comme tout pauvre bougre mal cultivé, pas de quoi l’inscrire sur son CV, si ? Et- puis cela ne sert absolument à rien dans cette déjà parfaite absence d’intrigue, il aurait pu chuchoter à l’oreille des tortillas, ou imiter le cri des moutons que cela nous aurait tout autant avancé.  Il sent que la mort rôde. Il n’a pas tellement besoin de le sentir, serais-je tentée de rétorquer, le film s’ouvre sur la révélation médicale de son cancer en phase terminale, il pisse du sang, il doit bien avoir quelques indices qu’effectivement, la vie s’annonce plus courte que prévue. Confronté à un quotidien corrompu, doit être mon passage préféré. Confronté ?, non, partie intégrante du système qu’il huile à coup de pot-de-vin, il est aussi salaud que les autres, mais on n’a pas le droit de le dire parce qu’il a un cancer, et deux enfants qu’il aime énormément. Tout est donc pardonné. C’est une victime digne, confrontée à un quotidien corrompu, le pauvre, mince alors. Et à un destin contraire. J’ai beau lire et relire, je ne comprends pas très bien le contraire d’un destin qui doit avoir alors un sens clair dans son cas, qu’on nous explique un peu lequel, donc. Il devait vivre et il va mourir ? Je ne comprends décidément pas grand-chose, ce doit être un très bon film d’auteur. Il se bat pour pardonner. Euh… à sa femme d’être folle ? Quelle grandeur d’âme, n’en jetez plus ! Pour aimer. Sa femme folle, oui, on le sait. Les hommes courageux ont toujours des femmes folles qu’ils aiment éperdument. Notons que dans son cas, il y arrive moyen, et finit toujours par la virer et l’interner sous les yeux cernés et mouillés de ses enfants tout à fait matures et conciliants, comme tous les enfants de pauvres qui grandissent trop vite et fument des cigarettes à sept ans, mon dieu, dans quel monde impitoyable et absurde vivons-nous donc. Pour toujours. Ah, ah ! Non, mais excusez-moi, « pour toujours » c’est déjà plus facile pour un type dont la vie s’arrête demain.


Le problème de ce résumé, c’est qu’il résume parfaitement le film. Je ne sais pas où Iñarritu est allé chercher qu’il ferait de meilleurs films sans se prononcer et sans même les écrire, en glorifiant le quotidien de salauds de pauvres magnifiés par un Javier Bardem anorexique et épuisé, qui peut au moins se targuer, après Mar Adentro et No Country for Old Men, de savoir parfaitement imiter les malades. Mais ensuite ?

On fait pleurer le badaud à coup de « Pas de bol quand même », de «La vie ça pique un peu quand on n’a pas d’argent », de « Ne m’oublie jamais, ma chérie – Oh non mon papounet adoré ». Ouais. On a tous un père, ou une idée au moins de ce à quoi cela peut ressembler, un cancer quelque part dans la famille, on rapproche les deux et on pleure tous à chaudes larmes contre le destin (contraire, et corrompu comme le quotidien). Il va falloir retourner transpirer un peu et oublier les ficelles de boucher discount. La lumière se rallume, on ne nous a strictement rien raconté, rien appris, rien donné comme matière même à réflexion, on a planté salement un Loft dans cette Espagne qui ne pourrit ni plus ni moins qu’ailleurs mais enfin il fallait bien choisir, et l’Espagne, c’est exotique pour un Mexicain, pour regarder avec complaisance la police taper sur les pauvres clandestins, Javier Bardem porter des couches, des chinois s’intoxiquer au monoxyde de carbone, et des gamins faire des fautes d’orthographes sur de mauvais dessins. La vision d’un panaméricain sur les pauvres de notre Europe nous indique qu’il voit la même chose que nous sur nos pauvres, à la bonne heure, tout en leur donnant des intentions chevaleresques que même nos plus romantico-dépressifs- engagés de faiseurs de faux films européens n’osent plus imaginer. Si ça c’est biutiful, si un homme qui n’a pas d’autre choix que de se regarder crever en ne trouvant aucune solution miraculeuse pour sa progéniture est grand, est héroïque par le simple fait qu’il souffre, et non pas des affres d’une conscience qui pourrait trouver un chemin, mais par les infirmes turpitudes d’un corps, excusez-moi, simplement malade, alors tout est terminé au royaume des fenêtres sur le monde. Même Dexter en personnage réel est plus convaincant, et une chose est sûre, il sait faire quelque chose de vraiment plus amusant de sa merde que de l’étaler sur les murs pour qu’en hochant la tête l’air catastrophé de rigueur, le spectateur des jours fériés lui accorde qu’elle pue. On a bien compris l’unique message : la vie est dure, quoi. Ah bon.

La lumière se rallume, donc (enfin !) et le film en jolie construction circulaire pour ceux du fond qui ont eu raison de s’endormir, s’achève en nous offrant le constat navrant que ce que l’on vient de voir n’était même pas mauvais. Si seulement. Ce n’était rien, à part du temps perdu ce qui peut déjà agacer. On se déplie, on se regarde et la sentence tombe :

« Ouais. Bon. »


Plus tard, sur le chemin du retour en repensant aux magistrales Amours chiennes, au poignant 21 grammes, au désarmant Babel, on rajoutera un faible, coincé entre les dents serrées :

« Fais chier, tiens ».


À cinéma-réalité, critique-réalité.

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Lundi 7 juin 2010 1 07 /06 /Juin /2010 17:14

« Il faudra me tuer, car je refuse de terminer comme eux, à pourrir vivant, seul, sans savoir si je suis encore vivant ou déjà mort. »

Brian, dans Infectés.

  

Infectés, Alex et David Pastor

 

 

 

Infectés (Carriers)

Drame américain de Alex et David Pastor (2008)

1h24

Avec Chris Pine, Piper Perabo, Lou Taylor Pucci et Emily VanCamp

Metropolitan FilmExport

 

Bande-annonce, fiche technique complète.

   

Sortie France : 26 mai 2010.

 

 

 

 

 

  Infectés est un titre assez sale, qui rend bien le double sens de l’original Carriers. Porteurs, oui, infects sont ces quatre adultes non pubères qui dévalent à train d’enfer les routes désolées du Nouveau Mexique lorsque s’ouvre le film.

 

Ils fuient le monde, ravagé par une pandémie dont nous ne savons presque rien en dehors des symptômes assez banals d’insuffisances respiratoires, de plaques épidermiques et d’exsudation de sang par les divers orifices offerts à ce débordement.

Persuadés qu’au bord du Golfe du Mexique, sur une plage isolée dont ils se remémorent la cabane de surfeurs de leur enfance, ils pourront se replier en attendant que le monde, assaini, revienne à eux, ils ont pris la route, impuissants face aux proportions de la catastrophe sanitaire. Ils ne sont, pour le moment, pas eux-mêmes malades, physiologiquement, j’entends.

Ils ont, comme toute communauté qui se respecte, des règles. Elles sont très simples : éviter tout autre être humain, en présence d’un infecté ne rien toucher, s’éloigner de son haleine hautement contagieuse, tout désinfecter ou brûler, fuir. Les enfreindre les tueront.

Tout est, déjà, dans cette présentation et ses termes nullement choisis au hasard.

 

Dans cette voiture qui roule trop vite, écumant bière chaude sur bière chaude, Brian conduit en débitant connerie sur connerie. Inconscient et incontrôlable, de la trempe de ceux qui se tuent pendant un apéro géant Facebook, il domine le groupe, composé de sa petite amie Bobby qui a autant de couilles que lui, de Danny son jeune frère qui « porte le cerveau » et d’une amie de lycée de ce dernier, Kate, réservée et plus snob. Parité, ardeur et jeunesse rassurent, imbécillité, immaturité et inexpérience consternent.

Sur cette route, dont on nous apprend dans le résumé consacré qu’elle conduit bien entendu les protagonistes aux limites de l’humanité, des embûches bien entendu vont surgir : des gens.

Doit-on les aider, doit-on les fuir, comment leur échapper ? Autant de questions vitales auxquelles ne cessera de répondre un postulat bien connu du cinéma américain depuis qu’il fut inscrit en balles d’or sur ses tablettes par Clint Eastwood : « Dans la vie, il ya ceux qui portent le flingue et ceux qui creusent. Je porte le flingue. »

Un amoncellement de clichés, de perches tendues dans le cadre, de dialogues accablants et d’effets poussiéreux s’enchaînent alors, jusqu’à la fin qui somme toute, est seule à  nous intéresser depuis que le genre apocalyptique existe : que dire d’elle qui ne trahisse un survivant, comment raconter la Fin ? Quels seront les Élus, le cas échéant ? Qui donc, aux yeux de nos grands refaiseurs de monde que sont les réalisateurs, mérite de vivre, de reconstruire ?

 

Il n’est pas facile d’être sévère, pourtant, avec ce film, c’est bien tout là l’ennui et la difficulté qui me poussent à en proposer cette note.

Soyons honnête, qu’en attendais-je ? Rien. Un samedi saturé aux Halles, une salle fraîche aux relents, fussent-ils moisis, de fin du monde me semblait un refuge appréciable et même ironiquement salvateur. Difficile, en effet, de ne pas primitivement souhaiter une extinction anticipée de l’espèce face à ce regroupement hystérique dont la tragique essence nous empêche parfaitement de nous en exclure.

J’avais même espéré le frisson abominable qu’une visite impromptue dans la salle de La Colline à des yeux, à l’époque de sa sortie, m’avait procuré, outragée devant tant d’immondices éculées mais fascinée par le dégueulasse sans plus de noblesse aucune déversé sur un écran à jamais souillé par cette honte.

Non.

Rien de trop, ici.

Quelques corps pour l’exemple, mais aucun effet concentrationnaire, quelques pudiques sacs mortuaires entassés dans une benne.

Un panneau : Restes humains. Un signe : contagieux.

Un masque respiratoire tâché de sang.

Un chien, qui doit bien manger quelque chose.

Le sensationnel est le cadet des soucis de nos deux frères Taylor, ici aux commandes. L’on sent bien que des histoires de frangins, par contre, ils en ont à revendre, et ils nous attachent tant bien que mal à la putréfaction des rapports du petit groupe plutôt qu’à celle de leurs semblables contaminés.

Filmé entièrement de jour à une scène près, le film ne cherche pas tellement à nous faire peur, mais, et c’est là que le bât blesse, à nous faire réfléchir sur ce virus brutal qui ravage le cœur de l’homme plus dangereux même (vraiment ?) que les bactéries tueuses contenues dans leur air.

Or, il est important de choisir son style dans cette course contre la mort : survival pur ? auquel cas pas le temps de réfléchir pendant, mais, à la limite, après. Or les pauses sur cette route sont multiples et longues, les états d’âmes propices mais toujours avortés, bâclés. Recherche de solutions, volonté d’enrayer, de se battre, d’affronter ? Pas plus : la fuite est annoncée, aucune intention de sauver le monde. Nos héros dépassés se raccrochent à cette chimère en bois au bord de l’Océan, nous n’en saurons pas plus de leurs projets futurs. Alors quoi,  fresque philosophique d’une initiation musclée et désabusée de cette jeunesse en décomposition ? Pas plus, car en dehors de cette potable saillie en exergue par l’un de nos héros, aucun ne semble prendre une conscience particulière de la portée de ses décisions, se justifiant toujours derrière le geignard « C’est pas ma faute à moi » ou l’autre « survivre justifiera tout ». Survivre, certes, mais dans quel état ? Personne n’en arrive jamais jusqu’à ces contrées reculées de la conscience.

Pourtant les épreuves sont rudes, et le bon sens se déplace vite sous la menace et la crainte perpétuelle de tomber. Un homme et sa fillette malade qu’il faut utiliser puis abandonner, des enfants à euthanasier, et puis, bien sûr, au sein même du groupe, trancher les membres gangrénés pour le salut du reste… En croyant faire l’ange on fait la bête, on abandonne à l’agonie plutôt que d’abattre, on n’envisage jamais, pourtant condamné lorsque le virus surgit, de se suicider pour faciliter aux autres la tâche, rien n’est facile, certes, mais tout empire, incohérent, irrépressible. Irréversible. Est-ce d’ailleurs inscrit dans ce ciel renversé du début, mêlant les flots de l’enfance idéale (qui consiste, mais passons cette erreur de jeunesse, à manger des sandwichs en courant après les mouettes) au bleu implacable surplombant la route saccagée de l’espoir ? C’est trop de poésie, encore.

Et le film de flotter au gré des genres, impalpable et les contours brumeux, alternant quelques épisodes moyens de séries grand public, de X-Files à Jackass.

Les grandes lignes finissent pas se dessiner : « Pourquoi suivre les règles quand on sait qu’on va crever ? », « Faut-il donc crever seul ? », puis la constatation amère finale de ce fameux « Et maintenant ? » déjà cher à nos auteurs nord-américains, qui présuppose non pas la fin mais le début des réelles emmerdes, dont on ne saura, je l’espère, rien.

Finalement, et c’est peut-être le plus terrible, le plus pessimiste constat capable de découler de cette étrange expérience mêlée : ce film est ultra-réaliste. Pire que cela, plausible. Tourné quatre ans avant sa sortie officielle en France, déballé en vitesse grâce au succès fulgurant de Chris Pine dans le récent Star Trek, il a su cerner par avance nos froides craintes que nous nous gardions bien d’afficher, nous intellectuels cyniques aux peurs uniquement raisonnables tout occupés à traquer le crypto-fasciste : celle du virus contagieux dans ce monde surpeuplé, H1N1 ou non d’ailleurs.

Il ne se passerait alors rien de bien extraordinaire en cas d’épidémie, une fois le pic passé et la société totalement désorganisée: la cohabitation forcée dans une voiture surchauffée, attisée par la peur et le chagrin des pertes lourdes dégénèrerait, les violences gratuites déferleraient dans un chaos relatif, et souvent bien intime, la loi du Talion plus que jamais primerait, tout insupportable à concevoir soit-elle dans nos moites fauteuils, celui qui serait contaminé serait perçu comme un immonde coupable d’une impardonnable faiblesse, et nous errerions, décérébrés car détachés de tout pouvoir médiatique pour nous dire que penser et que faire, livrés à nous-mêmes, effroyables inconnus qu’on n’aura jamais pris la peine auparavant de mieux connaître, pour terminer dans le fossé, loin des Élus glorieux, des héros de la multitude, à se demander quoi faire, à ne plus rien se demander, à venir trouver un refuge vide, pathétique, offert à un avenir autrement plus désolé qu’une mort franche.

Las acteurs, presque inconnus s’il on excepte l’apparition du rassurant Christopher Meloni, bien connu des adeptes de New York : Unité Spéciale, jouent plutôt bien des personnages sans consistance, rajoutant du fard au creux, et en cela encore diablement proche de la vérité. La musique presque absente fait son boulot de papier peint. Les réalisateurs, bien que deux, peinent à se faire entendre, le style est incertain, et le discours fragile. Tout concoure donc à nous tendre sans haine un miroir fatigué. Depuis le temps qu’on nous le dit, que nous ne sommes presque plus rien…La forme et le fond mêlé dans une triste et plate fin du monde…

Ce film ne sert pas à grand-chose qu’à finalement anticiper, j’entends, réellement, ce qu’il est probable qu’il advienne, sans solution, sans analyse. Cela en fait un film coupable de ne pas surplomber la médiocrité ambiante, mais, et probablement sans s’en douter une seule seconde, extra-lucide, annonciateur de ce qui se trame depuis la Nuit des temps : le Grand Rien. L’Aucune surprise. La simple, intolérable car simple, disparition de l’Homme.

 

Cet homme, qui préfèrera donc toujours pourrir vivant lentement, quitte à sacrifier ses alliés, son âme, sans autre explication qu’une ode de boîte à musique rouillée qui scanderait mécaniquement à une assemblée momifiée dans un rai de lumière poudreuse filtrant des planches clouées aux fenêtres :

 

« Il faut bien vivre ! »

 

 

 Gustave Doré - Le meurtre d'Abel

 

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /Déc /2009 19:44

ivan-aivazovski-monastere-saint-georges.jpg


En vacances en Crète, il y a maintenant cinq ans de cela, je visitai l’étrange île forteresse fantôme de Spinalonga, dernière léproserie d’Europe, pensant tout au long de cette procession dans les ruines silencieuses et oppressantes au non moins angoissant film de Peter Weir, Pique-Nique à Hanging Rock, découvert lors d’une édition du Festival du Film International de La Rochelle, dont la programmation, envoûtante et souvent ténébreuse, n’en finit jamais de me ravir.

Je me demandais, ce jour, sans raison plus apparente que de fouiller le vieillot mais indispensable Peinture romantique de Marcel Brion, tombant sur quelques reproductions de ce cher William Turner, si j’étais capable, sans tricher, de n’avoir rien oublié de la puissance évocatrice des ruelles escarpées de Spinalonga, mêlées à l’onirique puissance des visions endiablées d’un film que je n’ai pas revu depuis peut-être huit ans.

Volonté de retenir, activation de la mémoire morte, valorisation du fonds.

Bon, et certes, un peu d’encyclopédie en ligne.


 

spinalonga


Le dernier être humain, lépreux cela va de soi, à trépasser sur Spinalonga fut un prêtre, en 1962. Pendant près de 60 ans, quelques centaines de lépreux vécurent en parfaite autarcie, à peine approvisionnés par voie de mer par des Crétois apeurés qui ne s’attardaient guère. Si l’île est ceinte d’une mer époustouflante de beauté, aux bancs de poissons qui jouent sous la coque du bateau qui nous y conduit, et toute chatoyante d’ocres lumineux et de verts intenses, les senteurs se chargeant de donner le relief à la trop belle carte postale, elle n’en demeure pas moins terrifiante, et habitée. Je n’ai pas su quitter ce sentiment d’angoisse claustrophobe, alors que le vide des structures abandonnées me sautait au visage, que le silence perturbé de bruissements me poussait véritablement dans le dos, et je me souviens exactement m’être trouvée alors dans un état d’esprit assez pathogène pour envisager de quitter le groupe en innocente balade pour finir de me perdre en ces lieux, y disparaître, m’y fondre, ou sauter de la muraille dans l’eau claire. Comme toujours je n’en fis rien, à part quelques mauvaises blagues pour exorciser l’ambiance. Lourde. Très lourde.


Ce n’est pas qu’il me semblât alors honteux d’avoir parqué ensemble ces lépreux, emmurés par la mer, leurs faciès meubles farouchement protégés du reste du monde. Les clubs de vacances ne proposent guère mieux. Les îles, en général, non plus.

Il se trouvait évidemment dans nos rangs quelques hypocrites pour se charger de s’indigner en repoussant la chaleur suffocante de leur éventail madrilène anachronique et sinistre, tout en pestant sur l’organisation qui ne pensait pas aux végétariens dans ses plateaux repas.

 

Mais le malaise prenait forme et ampleur à mesure que je voyais déferler nos lépreux rouges et pelés de ces clubs de vacances, auxquels, je ne devais jamais l’oublier, j’appartenais corps et âme en cette procession malade, dans les ruelles hantées par les multiples paires d’yeux des décomposés sous terre. Ce fut de ressentir la honte de fouler un sanctuaire comme on visite Auschwitz, sous une casquette insolée et saisi d’une unique envie de retourner à l’apéritif vespéral, tout en participant à souiller la moindre minute de silence qu’aurait au moins exigée la prudence.

 

picnic-at-hanging-rock


Personne ne retrouva les quatre jeunes filles de la pension religieuse égarées en 1900 lors d’un pique-nique à Hanging Rock, irrésistiblement attirées par ce massif de rocher, lieu de cultes aborigènes. Aucune explication ne put être donnée.

Je souris à la classification du film : drame/horreur/mystère.

Oui, drame/horreur car mystère.


Ce film est un film pénible, car traversé d’une pâle esthétique érotico-romantique toute Hamiltonnienne laissant préfigurer le mouillé Cercle des poètes disparus, esthétique accablée de la torpeur étouffante d’une Australie appréhendée sous les corsages serrés et les jupons multiples. Pour ne rien dire de l’austérité cléricale régissant ces jeunes filles blondes et empourprées de leurs hormones naissantes. Pénible mais contagieux, fiévreux. Je me souviens du vertige des crêtes rouges, tranchantes, sombres, sur lesquelles dansaient, folles herbes, jeunes flammes, les insolentes amoureuses immaculées en quête d’une seconde, une seule, de liberté.


Cette image générée comme peu d’autres ne s'effaça jamais plus de ma frêle conscience et force est de constater des années plus tard qu’elle reste intacte à illustrer le danger imminent.

Quatre d’entre elles s’aventurent trop loin dans ce paysage de soufre, englouti d’imperceptibles murmures convoqués par les rites ancestraux, elles n’en reviendront pas. Châtiment suprême ? Enlèvement, métamorphose ? Accident ?

L’amnésie de la seule revenante ne nous apprendra rien.

Le peur primitive de ne rien comprendre, de ne pouvoir savoir, d’être impuissant face à la roche muette et imposante, viendrait probablement en ce qui me concerne d’une de ces rencontres minérales au détour de la fausse langueur de cheminer, oisif et léger, vacant.

Car tout de même, que sont-elles devenues ?

 

J’ai cherché, à Spinalonga, la transe qui les avait saisies, ingénues fracturées, pour aller se jeter dans la gueule béante de la bête de pierre. J’ai immédiatement pensé les retrouver terrées dans une maison branlante de l’île, le visage dégradé, les yeux enfoncés sous le coup d’une horreur au relief trop concret, la voix brisée à jamais d’avoir dû taire leur secret.

J’ai pensé qu’en poussant la porte du monastère de l’île, le prêtre m’indiquerait un passage menant à Hanging Rock. Mais je ne fus pas élue, à mon grand désarroi, pour être initiée enfin aux plus infimes subtilités de ce monde. J’ai bien poussé des portes, ressenti l'effroi, imaginé les ombres. Je n’ai rien vu de spécial ce jour-là, à Spinalonga, entre les groupes benêts qui la trouvaient si belle.

 

Spinalonga, Hanging Rock.

Mais pourquoi avais-je alors rapproché ces deux lieux ? Pourquoi y repenser soudainement aujourd’hui, ébahie devant les marines d’Aivazovski, qu’entretemps je retrouve ?

 

Drame et horreur : mystère.

 

Addendum

Je n’ai pas trouvé trace non plus d’une créature-littérature que ces lieux atteints et reculés auraient engendrée. Je paierais cher le renseignement, avis aux philologues.


 

 


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