Ballades sauvages

Lundi 6 juin 2011 1 06 /06 /Juin /2011 21:51

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Qui sont les innocents ?

 

Rochester, 1990, mon amour.

 

I am Paul Avery

 

 

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© Christopher F.

 

 

 

 

 

 

 

Soudain tu es à la place du mort, la fenêtre grande ouverte.

 

Moite, parce qu’il fait encore trop chaud à 3h du matin, et le pitch black peine à céder aux taches sales, vaguement jaunes des spots, ouais, des spots des rues, là, les « réverbères » pour dire un mot bien long et super chic. Tu tires sur ton joint d’un air inspiré, surtout pour pas te brûler encore, mais tu sais que surtout, si tu tires sur une fin de joint à 3h du mat’ dans une voiture déglinguée embarquée tu sais pas trop où dans une ville que tu connais pas, il va pas t’arriver des bricoles, non, tu construis ta légende. Nuance. Peu importe le nombre de parois vaginales que t’y laisses, et les neurones en moins.


« Hey les gars, je hurle en me retournant, parce qu’un DJ roumain s’est emparé des baffles. Vous connaissez la pub à la con là, « Mais bon, si vous n’avez pas d’Iphone, vous n’avez pas d’Iphone » ? – Ouais et alors ? – Ben tu peux la décliner, tu vois :. Mais bon, si vous n’avez pas de neurones, vous n’avez pas de neurones. – Ouais, mais c’est trop compliqué ta blague.- Ouais. Mais bon, si vous n’avez pas de neurones… - Oh ta gueule.  – Je suis mésestimée, je ris, en amorçant un relevé de jupons. – Mais non, pas si tu montres ton cul.»


Et ce n’est pas grave. La vérité c’est que tu as construit toute ta vie pour arriver précisément à cet instant présent, et si tu arrêtes la bobine une seconde, dans une méta-salle de montage qui aurait tout archivé, et que tu choisis au hasard des bribes d’avant le temps où tu savais exactement ce que tu faisais, où et avec qui, tu vois des trucs que tu pigeais pas avant. Mais qui prennent un relief de dingue.


Tu n’as jamais connu Cabrini-Green, et essayes d’en faire un cocktail. Poudres de détresse, mixité des races et des mots qui fâchent, un grand clown qui décapite des hommes encore jeunes, desséchés par la drogue et trempés sous la pluie en attendant de vendre leur bouche à l’avant des pickups. Des bâtiments qui prennent des coups de boule pour faire place neuve. Dans un très, mais alors très grand nuage de bruit.


« Chicaco Coooooode ! You-hou-hou !!! – Oh, tu vas te calmer, oui ? Tous pourris… – Nan. John Wayne Gacyyyyy !!! – Grand malade. – Grand artiste, oui. – C’est pareil. – Tu dis ça parce que t’es petit. – Sale conne.»


Si ce n’était que le mal, encore, vrillé profond imperturbable.


Mais c’est le sale, surtout, putain. Et le monde entier implosé dans ton pauvre centre qui oscille entre le masque déformé du tragique flamboyant et la coulée de la pâte blanche du mauvais acteur mêlée à la sueur qui t’invite à t’essuyer pour libérer une peau à vif, plaques d’indignations et de terreurs qui remontent à avant le temps où tu pouvais compter les coups dans la gueule. Tu les regardais venir avec les yeux mouillés. Tu savais qu’un de plus c’est encore un de trop, et que ces additions primitives finiraient par un brutal solde de tout compte un beau jour de grève, sur le bitume ondulé par la chaleur atroce, les semelles collées, tu pourrais plus t’envoler et t’abattrais ton maillet sur la seule tête amie qui viendrait t’aider. Pour l’éclater dans un chaos gluant d’âme et de cervelle.


Ah mais j’ai tout au fond de moi, réveillée par les vibrations de la bagnole et les mojitos en série, la décharge qui menace, j’en ai un mal de crâne atroce, à lutter pour pas me démultiplier encore, pas encore grandir, pousser une excroissance malheureuse à cacher, à doucher, à gratter jusqu’au sang. Ce n’est pas tant que je voulais plus. Mais tout s’accroche. Et fornique avec mes attributs, mutation permanente sur poutres indestructibles, je l’ai déjà dit. J’ai besoin d’autres territoires. D’autres villes, encore, des frontières à passer, des airs à inspirer. Des pauvres types à aimer. Des grandes femmes à admirer. Des connasses à qui pardonner. De grands hommes qui tardent à parler. Je peux m’approcher et prendre leurs couleurs. Leur donner d’une sève qui ne peut s’épuiser lorsqu’ils me feront confiance. Je peux être pute de Cabrini-Green, ou du Rotary Club. Bovary ou Wharton, esseulée dans son souffle qui repousse le médiocre.


Mais tu recules et tu te vois. Pas de patrie,toujours le regard derrière celui à qui tu parles. Toujours cette foutue migraine qui te rappelle la mort. La possibilité d’un écran noir définitif sur tes plus belles projections. Mourir je m’en tape. Moi j’ai juste peur de cesser de voir derrière mes yeux fermés les formes que j’ai mêlées pour pas pourrir sur place. J’ai pas peur, non. Je devrais. J’ai pas peur. Simplement le regret de faire partir dans les limbes tout ce que j’ai réussi à savoir sur vous. Et vous éteindre un peu avec moi.


Ta migraine, tu l’imputes à l’orage, en oubliant trop vite le mauvais vin qui l’a précédée. Il faut faire attention, avec toutes ces versions nobles. Tu vas tomber de selle et te briser la colonne, tu tiendras plus rien à rien, faudra pas t’étonner alors.


Je sais pas s’ils ont un passé à Cabrini-Green. Je sais pas s’ils ont le luxe d’y prêter deux minutes, pour apprendre à se retourner.


J’ai juste la certitude que je retiens mes poings de tomber, mes dents de déchirer, ma gorge de boire la lie, que je suis la dernière, ivre morte dans cette voiture, à penser qu’à Cabrini-Green, mes semblables ont tué ou se sont fait tuer de la façon la plus dégueulasse qui soit. Et qu’il faut bien soulager les fureurs qui ne partiront plus. D’accord. Qu’il y a eu un problème, toutefois. Un épicentre. La merde, quoi.


Qu’en fait, si t’es pas déjà à longer la ligne verte avec tout ce sang sur les mains, c’est que t’es juste sale. Le mal existe. Il t’a oublié, c’est tout. T’as plus que ta pauvre bagnole de merde et les rebuts que Cabrini-Green a épargnés en tombant sous elle dans un grand bruit. Des gens moches, sales, méchants et petits, qui feront du mal à répétition, assez pour déglinguer des gens encore vivants qui porteront jamais plainte. Pas assez pour les empêcher de vivre et traverser ce putain de cercle de feu qu’un vrai bon diable sait encore générer.


Tu rigoles, avec ton Iphone-neurones, tes joints et ton jupon déchiré, tes migraines et tes grandes descentes. En vérité tu peux même pas mourir, tu peux même pas tuer. Tu perds tes destinées dans les proses raccourcies, niées. Sans autre queue ou tête que le bon vouloir de ton esprit paresseux à construire. Tu sais que tu es tout, que tu peux tout, et tu ne cherches même pas à le prouver. Tu vas bien finir par t’exploser dans les mains, à tout dégoupiller et laisser de côté. Tu ferais mieux d’avoir peur, ouais.


T’es à la place du mort. Tu vois tout se jeter sous tes roues, sans plus rien contrôler.

 


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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 17:54

 

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Fragments disparates entrecoupés du silence le plus vide et bas, brides liées serré, les souffles des autres mondes me surprennent dans mon apathie royale. Si j’arrive à attraper la cause profonde du glissement de mon terrain vers une fatigue sans nom teintée des dernières lueurs de là-bas, derrière les panthères noires entre les troncs massifs, je saurai rester vive, si j’arrive à saigner ces humeurs, à décimer une à une les accablantes sensations de n’être plus de nulle part, d’avoir bien trop à faire pour tenter d’appartenir à autre chose qu’à l’exacte minute qui déjà ne veut plus de moi, et de sentir changer la bête en soi, de la posture d’aspirer à être seul à l’extrême nécessité de n’être plus de nulle part. Sans savoir exactement comment parvenir à s’essouffler assez pour tromper sa propre vigilance et se croire encore occupée.

Tout  a bien pu commencer par cette question expirée dans la souffrance dissimulée d’une plaisanterie qui ne se veut pas plaisanterie mais sera prise pour telle puisque de surcroît on l’accompagne d’un sourire si victorieux qu’il troublerait le plus grand des vainqueurs,  expirée mais revenue instantanément me hanter, à jamais formulée et donc gravée dans ma mémoire : qui sont les innocents ?

Nous parlions châtiment, car je vis dans le crime, celui des autres incessamment commis dont il convient de s’inquiéter parfois, d’en chercher de possibles limites. « Il faudra les tuer pour qu’ils ne recommencent pas. » D’autres prendront leur place. « Il faudrait qu’ils demandent eux-mêmes leur châtiment » et alors Dieu entre dans la bravade. « Il faut que les innocents soient protégés et que le sacrifice soit restauré pour l’équilibre ». Oui mais… Qui sont les innocents ?  Et l’impatiente panique, soudain, submerge. « Moi, je suis innocent. » « Non, toi tu prêches la haine, tu n’es pas innocent. » Tes mots sont prononcés, entendus, répondus, répétés c’est trop tard, tu as participé, tu ne rachètes personne. Et ce n’est pas simplement toi, il faut tous bien les voir. « Parce que c’est plus humain, de ne pas les empêcher de vivre. » Humain, d’homme donc, du coupable permanent. C’est quand même quelque chose… Tuer ou laisser vivre, laisser tuer, survivre. Tout est si terrassé. Se battre, intervenir, quand tout est terminé. Non, le désespoir gagne.  « Mais toi, qu’est-ce que tu fais ? » je les regarde faire, j’apprends de leurs excès, je n’ai jamais été plus proche de cette humanité qu’en baignant dans son sang. Jamais plus proche de l’incapacité terrifiante de juger, que trempée de son jugement.

Qu’on redéfinisse le crime. Que celui contre l’humanité devienne celui qui s’en éloigne trop, et regardez encore s’il reste de ces innocents dont le concept affole les braves. Le jour tombe et je ne trouve pas d’innocents, ma peine s’accroît car je pressens le pire. Rien ne m’intéresse plus que cela, mon retour au monde prévu depuis plusieurs années maintenant se fera donc encore attendre.

Qui sont les innocents, voici maintenant la lente plainte, comment les protéger, que faudra-t-il leur dire ?

L’innocence est un accident, une tirade trop belle dans l’uniforme néant, un éclat, une flammèche brisée contre le vent. Une phrase échappée de la préhistoire de tout cœur vif rachète les impossibles. La lourdeur de ces mots hâtivement jetés de peur qu’ils ne m’entraînent encore au fond de ce grand lac de sang  condamne la possibilité même de rester en haut, pur et neuf, offert et sanctifié. Je suis perdue depuis que j’ai parlé, trop parlé et tout dit, tout écrit sentant qu’immense et perpétuellement grandissante, j’allais devoir sortir, répandre. Mes fruits semblent innocents, sortis à peine de la matrice qui les engendre sans fin et pourtant ils sont laids, gauches et fuyants. Ils ne disent rien du silence terrible qui fait résonner tous mes pas, mais j’aime penser que je garde, innocente car non mise au monde, une vérité, un miracle, une beauté inouïe car non dite, une pierre insécable et démontrée en creux par la force destructrice des coupables que j’entreprends sans cesse de faire sortir d’ici.

Plus la personne s’évoque, plus elle commet le sacrilège du mensonge rien qu’à soi. Elle s’évanouit sous de faux mots prospères et gras qui l’engloutissent et la déforment, tout est volé, il faut reprendre, les combats jamais ne terminent. La moindre parcelle de mots ici posée est une sentence.

Qui sont les innocents ? Et maintenant la rage s’installe pour repartir aussitôt, reprise de justesse avant qu’elle ne m’éveille par un grand bras placide qui la remplace par le désarmement final. Je ne cesse de m’éloigner de l’humanité célébrée et choyée comme une idole grotesque pour répondre à cette question. Elle m’écrase au fond, bien plus forte que moi, car l’absence déflagrante d’une réponse évidente et rapide signe le règne éternel d’un monde qui ne méritera jamais qu’on se débatte en lui. C’est pourtant ces sursauts qui me paraissent moins coupables encore que les yeux qui se ferment devant la lame qui tombe.

Restent les lueurs, derrière les panthères noires entre les troncs massifs. Qui sont, que sont donc ces lueurs ? À cela, je peux au moins répondre rapidement et sans peur, sereine et assurée. Mais répondre à moi-seule.

 

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Vendredi 12 novembre 2010 5 12 /11 /Nov /2010 21:26

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Il parlait sans cesse de l’instant précis où il prenait une vie : de luminosité accrue, de grand silence. J’ai pensé à un orgasme, et je m’en suis voulu. Mauvaise, lubrique.  Petite, je pleurais la mort des méchants dans les dessins animés. Je n’ai pas supporté le regard que Godzilla lance avant de s’éteindre. Une profonde tristesse, si immense qu’elle en devenait suffocante, s’emparait de moi, et je quittais la salle.

Ma mère me disait à propos de mes conquêtes, mal choisies il faut croire, « arrête de recueillir tous ces pauvres moineaux. » Mais maman, qui le fera ? Qui va tranquilliser l’informe, maman ? Auprès de qui les mauvais, les décalés, les moches trouveraient-ils repos si personne ne se porte volontaire ?

Je ne savais pas qu’entre mes débauches lamentables et mes errances morbides, j’étais la plus immense des saintes, offerte, soufferte, gracieusement vôtre pour que l’aube pointe dans cette fin de monde.

Je dansais avec un marin rasé de près, à l’aftershave piquant et prégnant, le bal se terminait et ma robe tournait comme une fleur fraîche et précieuse. J’irradiais du bonheur de sentir contre moi un homme. Alors j'ai léché son visage, enivrée du baume qui se déposait sur ma langue, l'homme riait, son pantalon commençait à se tendre. L’harmonica lancinait, sa profonde complainte inscrivait dans ma chair que  je ne pouvais pas, non, être seule ce soir. Je savais que toutes et tous m’applaudiraient, m’élèveraient, qu’aucun regard biaisé et malintentionné ne viendrait ternir mon bonheur parfait, et c’était uniquement cela qui me portait, et me faisait transpirer, respirer, être belle. Je regardais dans la foule Arthur Shawcross m’envisager. Il parlait tout le temps de lumière forte, et puis plus rien.

Je savais que je le rendais malade, à danser avec ces beaux hommes formés, attentifs et romantiques. J’en ai joué, bien sûr.

« Honey, what’s wrong with you ? You don’t treat me, darling, like you used to do. »

« Tell me ! » je lui hurlais. « Tell me, sweet bloody son of a bitch, what’s fucking wrong with me ! » et je renversais mon verre de vin dans ma gorge, impatiente d’être tuée.

J’ai toute une vie là-bas, qui est restée en suspens. De l’autre côté de l’océan, là où New York existe enfin. J’ai tordu mes mains dans l’avion, incroyable. Depuis Boston.

Ce qu’elles donnent, ces jeunesses humiliées. Elles ne connaissent plus la crainte, se jouent du respect, confrontent, terminent, surajoutent, finalisent, brûlent des coups d’éclats.

L’Amérique blanche. Mon ultime obsession. Redneck et Budweiser. Vagins découpés au couteau, dégustés au volant. Pantalons gelés sous la glace, putes démembrées et recouvertes, la boue, les feuilles dans la bouche. Petit pénis.

Jeunesse humiliée. De grandes mains, et plusieurs appels au secours. Bribes d’une incommensurable douleur d’avoir des serpents dans le sang. Et la bouche rouge, posée sur lui, dans la chaleur moite du véhicule en contrebas. Le ventre proéminent qui tressaute sous les coups, accompagné du magnifique nocturne 9 de Chopin, celui que ne laisse plus de souffle aucun, et magnifie les bleus sur les cuisses, sur les joues. Les larmes figées. Une perception quelque peu défigurée. Ne plus jamais appartenir à l’homme. Croire que son mal est un appel. Entendre les touches s’enfoncer plus bas sur le clavier triste, se demander qui nous apercevra dans la neige, sentir que la douleur même est une extase, que le sang nous accompagne, que nous sombrons dans la mort violente et digne.

Belle grande et brave nation. Ask Uncle Tom. Where did you learn to cut these girls ? Ask Uncle Tom.

On frappe et c’est toi encore. Qui suppure d’être né. Comment te sauver, pauvre fou, poupon dégénéré, gros, gras, impuissant.   À deux doigts de remettre ça.

I could be your perfect nightmare. Well, buddy, I’m not afraid to die. You will. You won’t kill me, ‘cause I love you, I’m not scared, I wanna hold your hands, touch your beautiful eyes, lay down and wait for mercy. I’m your wife, for God’s sake, I don’t care who you’re rapping and cutting, I’m standing right here next to you and I’m never gonna leave. I promised. With my unconditional love, you and your victims will be saved.

Just like that? Cut the crap. Et il frappe, et tant pis.

Petite, ils ne me faisaient pas peur. Je m’avançais, et j’embrassais leurs mains fermées sur les armes. J’avais quoi, huit ans. J’embrassais les mains fermées sur les armes.

I want to go back there.

Il se souvient de ce lapin décapité par terre. Oh, pas pour rire. On rigole moins, gamin, quand on apprend le sang sur les mains. Non, pour la rage d’en finir avec cette niaise incarnation de la douceur parfaite. Oui, toi, connard de lapin.

Elle pense au balai qui lui brisa la paroi. Pas une excuse. Mais comment dire.

Seule et debout au milieu des tripes. Comme elle l’a toujours été. Il suffisait d’une ligne à traverser pour le rejoindre, d’un moment d’égarement.

Thank God, I’ve got no penis.

Though she could smell the call. Understand it. Accrochée sur le rebord de la falaise, elle aurait pu laisser aller.

Un état d’urgence, une vie qui sort de ses gonds, ah ! crache et conquiert le pire. Elle l’avait bien vu faire et s’en moquait en souffrant.

Elle avait toujours eu, de toute façon, un problème particulier pour compatir. Un enfant de moins et quoi ? Un enfant de moins. Un bout de chair blanche balancée dans un ravin. Une femme désirée, obtenue, rejetée. Un bout de chair blanche bleuissant dans les bois. Après, quoi ?

I’m going to go back there, kiss your hands, and forgive. I’m your love, your wife, everything is forgiven.

Mais pour l’heure, je reste prostrée tout contre toi. Et je ne sais pas quoi faire.

 

 

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Dimanche 18 juillet 2010 7 18 /07 /Juil /2010 19:22

 

Première partie

 

Rappel : À propos de La Conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din’ Attar, traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega, adapté par Henri Gougaud, Points Seuil, coll. Sagesses, 2010. (CO)

 

Et de American Black Box, de Maurice G.Dantec, Albin Michel, 2007. (ABB)



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« Au premier jour des temps Il fit des monts les clous qui fixèrent la terre, sur elle Il répandit les eaux des océans et la rendit ainsi foisonnante et féconde. Il posa l’univers sur le dos d’un taureau. Il posa le taureau sur le dos d’un poisson. Sous le poisson n’est rien. Sur l’absence de tout repose toute chose. Dieu maintient tout sur rien. De l’atome aux soleils, tout est signe qu’Il est. » CO, p 17.

 

« La misère actuelle du monde peut prêter au rire, à l’incompréhension ou à la tristesse. Quand les trois se combinent, c’est le signe que le désespoir est absolu. » ABB, p 549.

 

Attar « le parfumeur » est un grand poète d’Iran. Travaillant dans la boutique de son père, à la fin des années 1200, il recueille les confidences de ses semblables dont la tristesse et le désarroi le consument au point qu’il cherchera toute sa vie, jusqu’à sa mort brutale par décapitation lors de l’invasion Mongole, à les réconforter et les unir. Sunnite d’abord, il se convertit sur le tard au chiisme et l’extrémité de sa branche, le soufisme. Il en revêt le manteau de laine blanche et compose, parmi d’autres œuvres poétiques et théologiques, cette Conférence des oiseaux, destinée à montrer le Chemin périlleux qui conduira à la rencontre finale, intériorisée, obtenue grâce à l’ascèse et l’amour. À l’instar d’un Marc Aurèle ou d’un Plotin avant lui, il ordonne de creuser à l’intérieur, dans les profondeurs de l’égo, avec sévérité mais prudence, humilité et vaillance, tout en faisant montre d’une acuité tout à fait permanente aux manifestations externes, globales du Divin. Car Dieu, au IIe, IIIe ou XIIIe siècle, n’est pas encore mort, et, pour reprendre les mots du très fin E.R. Dodds, dans son intense Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, « la foi dans un avenir miraculeux est une chose plus difficile au XXe siècle qu’elle ne l’était au IIIe. »

Le divin existe alors, mais encore faut-il s’en montrer digne, et le chercher sans relâche. Ce que le monde actuel ne veut plus entendre, ne peut plus entendre, c’est qu’après des siècles de philosophie, de progrès, de science et de psychanalyse, les seules réponses concrètes à tous leurs maux n’ont jamais cessé de se trouver, depuis la nuit des temps, dans ces trois simples injonctions : « Patiente, aime et endure. » Et pour ce faire, correctement, pour toucher  l’indispensable efficacité du remède, il te faudra accepter, combattre et apprendre. Le plus inadmissible étant que cela sera probablement lent, et bien souvent pénible. Mais quel accomplissement, progressivement, quelle sérénité parfaite baigneront la plupart de tes heures occupées à plus grand que toi…

 

« Un nouvel oiseau s’avança. Le bec pâle, il dit à la huppe :

–  Je manque de force, d’allant, de vrai désir, de volonté. J’ai vécu effrayé de tout, agrippé à ma part de monde. Mon âme est une nuit de deuil. L’angoisse a fait son nid dedans. Le bonheur ? Il m’est étranger. Je passe mon temps à trimer dans une fabrique à chagrins. Ajouter mes propres entraves aux mille pièges du Chemin, je ne m’en sens pas le courage. J’aurais bien aimé, croyez-moi, entreprendre ce beau voyage, mais vraiment, mon cœur ne veut pas. » CO, p 146.

 

« La raison sait beaucoup, l’amour ignore tout. Il est comme un enfant penché sur l’alphabet, il va sans savoir où, perdu dans l’indicible. » CO, p 77.

 

La huppe, qui a elle-même rencontré ce roi Simorgh après multiples dépouillements et transformations, rassemble tous les oiseaux de la terre afin de les convaincre d’entreprendre ce long voyage vers le salut, et le cœur, la source. Ils devront traverser sept difficiles vallées. Mais avant toute chose, elle doit réussir ce défi de taille : les convaincre de partir. Elle va donc déployer des trésors de philosophie et d’argumentation, tout en étayant chaque réponse donnée à chaque objection, et elles seront nombreuses, d’une myriade d’anecdotes, allégories et contes venant soutenir sa ferveur.

 

« La route était là devant eux, mais ils n’en voyaient pas le bout. Le vent soufflait, le vent hurlait :
 – Il faut se suffire à soi-même ! » CO, p 91.

 

« Je me suis comme senti obligé de ne pouvoir être accepté ici, en Amérique du Nord, et plus particulièrement au Québec, et je ne serai plus jamais accepté dans ma patrie d’origine. Non seulement j’ai brûlé mes vaisseaux mais aussi le port d’arrivée en son entier. Personne ne pouvait m’en empêcher, je l’ai donc fait. » ABB, p 273.

 

« Si tu veux bien, soyons précis. À combien de journées de marche est ce lieu où tu nous conduis ? La huppe répondit : - Sept vallées nous attendent. Au-delà est le seuil du palais de Simorgh. Combien de jours de marche ? On ne peut le savoir. Personne en vérité n’est revenu inscrire son chemin sur une peau de chèvre. Ceux qui s’en sont allés, l’horizon les a pris. Ils ont tous disparu. » CO, p 208.

 

La vallée de la Quête

 

« Lorsque tu atteindras la vallée de la Quête, mille et mille soucis te gâteront la vie. Des années de travail t’attendent. Rien n’ira comme tu voudras, tu devras renoncer à tout. » CO, p 210.

Ce terrible Réajustement… Les multiples tâtonnements dans le noir finissent par trouer de faible lumière des domaines multiples qu’il a fallu revoir de fond en comble. Lire, apprendre, demande d’appliquer, d’incarner. Il faut apprendre à abandonner ceux qui refusent de suivre, trancher les chaînes qui nous empêchent. Il devient impensable, jusqu’à la brûlure insupportable de ne pas être là où la Quête nous porte, de se taire, de supporter les jougs dont on aperçoit déjà les trop grosses ficelles. C’est dans cette première étape que l’exil prend toute sa mesure, il faut s’isoler pour protéger les maigres forces qui commencent à se former, encore mal assurées, qui risqueraient gros sous l’orage ignorant. Il faut s’aventurer vers l’hostile, l’égout, être bien certain de ne pas y avoir laissé la pépite d’or qui payera le trajet.

 

La vallée de l’Amour

 

« Le feu seul traverse le feu. Change-toi donc en torche vive si tu veux courir ce pays. Amant, rebelle débridé, incendie tout ce qui se risque à la rencontre de ta vie ! » CO, p 217.

 

Réapprendre à aimer plus que soi. Savoir donner son amour aux personnes, aux causes dignes de le recevoir dans toute sa puissance non simulée, savoir le refuser aux autres. Défendre sa torche dans les glaciers. Je répondais à un ami qui me faisait part de son incapacité à poser des mots pour écrire avec ses tripes : « écris comme si tu étais devant le tribunal qui va te condamner au bûcher, touche leur cœur en dépouillant le tien de fausses poses, c’est ta dernière tirade, alors, alors, que vas-tu leur dire pour ta défense ? »  

Mais plus encore, écris comme si l’on allait brûler la personne que tu aimes par-dessus toi, dans cette urgence sanguine de proférer les mots dont la performance dressera un bouclier autour d’elle. Tu n’as que tes mots, admettons que tes poings soient liés. Sauve-la. Sauve-toi. 

Il n’est pas nécessaire, ni souhaitable, de chanter littéralement son amour. Chacun de tes écrits, chacune de tes paroles doit en son cœur caché charrier cet amour inaltérable que tu portes à ce ou ceux qui le valent.  Tout écrit, toute parole leur sont ainsi directement, et exclusivement adressés.

 

« C’est quand on sait que la vie sur Terre n’est qu’une étape tragique, nécessaire, magnifique, unique, que l’on est prêt à mourir pour un être qu’on aime au-dessus de tout. » ABB, p52.

 

La vallée de la Connaissance

 

« Au bout du compte qu’advient-il ? L’un ne découvre qu’une idole, l’autre la maison de Dieu. » CO, p 226.

« Mon amour minéral m’attache au flanc des monts, mille chagrins m’assaillent et déchirent mon cœur, mais il n’est pas d’ami plus puissant et constant que la merveille dure. » CO, p 43.

 

Gaëtan Flacelière lui-même en chemin, parmi beaucoup d’autres de ses courriers intelligents et précieux m’envoie celui-ci (reproduit bien entendu avec son autorisation) :

 

« Dis-moi, est-ce que parfois tu ne te sens pas perdue entre les lignes ? Je veux dire, bouffée par ces millions de lignes, sans parvenir à les trier, les agencer, en tirer quelque essence ? J'ai cette sensation, souvent, que l'oeuvre humaine est trop immense pour un être du 21e siècle... Ces piles et piles sont déprimantes. Peut-être aurions-nous été plus heureux au 17e siècle, quand l'ensemble du savoir tenait dans une encyclopédie de 300 pages. We shall be as gods, comme dirait Nietzsche, aujourd'hui, nous ne pouvons qu'essayer de tenir qu'un unique grain pour une gigantesque plage. Condamnés à l'ignorance. Sans réussir à réellement choisir. J'ai l'habitude de remiser les livres lus à la cave, de ne garder que ceux que je dois lire, ce qui fait plus de trois grosses bibliothèques. Cela me donne le tournis. En établissant une moyenne, assez optimiste, de 200 pages lues par jour, il me faudrait entre quatre ans et six ans pour les lire. Parfois, je pense à arrêter d'acheter, de compiler, de compléter, pour me concentrer sur ces 500 ouvrages, en autarcie, sans m'intéresser à ce qui se publie ou ce qui a été écrit d'autres sur les mêmes sujets. »

 

Ce à quoi je lui réponds :

 

« Oui oui oui, tout à fait.

Je me sens un bébé parmi les titans. La panique régulière est un constituant fondamental de toute personne sérieuse. Fréquenter des gens comme Juan ou toi peut réactiver momentanément la panique de ne jamais se sentir au niveau. Essayer, ne pas se décourager, tout tenter pour tisser une toile tout à fait unique, puisque mêlée de Nazianze comme de la série Fringe, ce qui était donc impossible au 17e siècle, m'intéresse au plus haut point. Ne pas tout lire, non, mais faire quelque chose de tout ce qu'on lit, voit, vit, est. L'écriture seule peut

le permettre, pour avoir tenté beaucoup d'autres domaines. Mon angoisse à moi, qui m'a fait tenir ce blog, c'est la mémoire. C'est devoir relire en plus de lire. C'est perdre des impressions réelles, des moments, des gens, je voudrais tout consigner. Mais je me sens sur une voie hautement sécurisée, je me suis longtemps dispersée et tout soudain semble commencer à se mettre en place, d'une façon qui m'échappe parfaitement. Je ne suis plus désespérée, ni perdue, je sais. Quoi qu'on en dise, nous savons, Gaëtan. Rien à foutre des piles, je les encourage probablement de façon suicidaire, je ne me sens bien qu'au milieu de milliers de livres non lus.

Mais ce que je sais, je ne sais pas d'où je le sais, et cette primitive connaissance me fascine, qui s'éclaire quand je lis un bon livre qui me dit "tiens, ce que tu pressentais, je viens de te le dire clairement." C'est grisant, plus que cela, cela m'implique dans un grand schéma qui ne peut donc exclure aucune spiritualité.

Je suis partisane du doute accompagné de poutres de certitudes solides, elles-mêmes érigées par cette connaissance primitive, ou "bon sens", dont je ne sais rien des origines, ou si peu. Oui c'est dingue, et plus tu  mêles les supports (séries, musiques, arts etc), plus tu charges ta structure de multiples références, j'ai eu souvent peur de m'écrouler complètement, perdre la raison, tout ça. Ou alors exploser sous les affects délivrés, étant peu calme de nature.
Mais finalement, ça me leste, empêche la dispersion dans l'air, me force à la concentration, et c'est pour cela que je suis peu méthodique, mais inquiète par ce qui me contraindra autrement que par l'envie pure d’aller chercher ma dose.... j'ai fini par arrêter, oui, tout ce qui prenait le contrôle sur moi, j'ai besoin de toute ma disponibilité et vigilance pour accueillir toutes ces lectures, n'oublie pas que nous ne parlons pas de bluettes gentilles, la plupart du temps... »

 

 

La vallée de la Liberté solitaire

 

« La quatrième vallée est nommée Liberté solitaire. On y découvre l’art de se tenir debout, sans maître ni tuteur. » CO, p208.

 

La plus dure à arpenter, à l’heure invraisemblable des amitiés métastases par affinités pré-sélectionnées par moteurs de recherche. Nous y sommes, compagnons, à cette solitude qui ne porte jamais son nom, qui nous enferme avec nos « semblables ». Nous y sommes, mes amis, à cette séparation irréparable, car moi, je ne supporterai pas de vous partager avec le premier pixel venu répondant aux critères listés sur le côté. Au jeu du « à prendre ou à laisser », j’ai fini par ne plus rien souhaiter de quiconque. Et fus largement exaucée.

L’extrême fragilité des liens ne suffisent plus à tisser ces réseaux que l’on appelle pourtant, visiblement, et plus que jamais, de nos vœux. La mondialisation simultanée des rapports nécessite un entraînement de spartiate pour ne pas disparaître dans la multitude, ou, bien au contraire, pour consentir parfaitement à disparaître de cette foire aux profanes rois.

Je me suis remise de tous mes chagrins d’amour, je crois. J’ai appris, c’est le jeu, à conquérir, à perdre. Je recommencerai, puisque rien ne dure de ces flambeaux superbes.

J’ai trouvé plus déchirant, pourtant. Je tente, dans cette vallée, de me remettre péniblement de la perte irrémédiable de tout espoir de retrouver un jour un clan, une tribu, des alliés. Ils m’ont été arrachés et furent dissous par une arme de destruction massive impossible à juguler : la fabrication quotidienne, exponentielle, de milliers de faux-amis étouffant toute possibilité de retrouver les siens. Je refusai de me plier aux courbettes lissantes qui plairaient à vos multiples nouveaux amis, clones à cerveau unique, je vous les laisse donc, ces précieux profils dont vous ne saisirez que trop tard la face hideuse.

Tout « ami » produit par la Machine est une aberration dont j’essaye de penser que la greffe pourrait tout de même, par accident, prendre. Ils me seront tous, sans exception, repris, il est d’autant plus nécessaire d’apprendre à vivre sans eux.

 

Dans ce climat que le XIIIe siècle n’aurait jamais pu prévoir, la Liberté solitaire me semble au contraire, et plus que jamais, une étape vitale de rattachement à des maîtres, des tuteurs qu’on ne rencontrera jamais, d’un autre temps, celui qui ne partira plus, ne pourra pas trahir.

Mais, tous autant que nous sommes, je ne nous pardonnerai jamais cette infecte prostitution à la Toile. C’est la plus grande douleur que j’ai dû supporter sur mon chemin, celle qui continue régulièrement à assécher ma joie, mon espérance, et une loyauté que je tente toutefois de préserver envers certains, envers et contre tout  et tous, donc, de plus en plus nombreux.

Accepter d’être fidèle à ceux qui ne le sont pas est probablement la plus contraignante des démonstrations amicales (et probablement amoureuses, de plus en plus) de notre siècle débile.

C’est mon immense incohérence, mon paradoxe sordide. Longue, interminable me semble cette vallée avant l’évidence.

L’acte le plus éclatant de cette étape devra consister j’en suis sûre, en ce qui me concerne, à lacérer cette Toile maudite une dernière fois pour ne plus jamais y revenir. Je serais ainsi enfin et seule, et libre.

 

«  Les grandes amitiés ont ceci d’insupportable qu’on ne peut être trahi que par elles. » ABB, p 66.

 

 

La vallée de l’Unité

 

« Un homme interrogeait un fou. – Qu’est-ce que le monde ? Explique-moi ! – Le monde, lui répondit l’autre, est fait d’infamie, de vertu, de mensonges, de vérités. Imagine un palmier de cire au feuillage multicolore. Pétris-le. Ses teintes se confondent. Elles étaient cent, n’en reste qu’une. Quand vient l’Unique, le deux meurt, et l’on ne peut plus conjuguer ni je, ni tu, ni nous, ni rien. » CO p 241.

 

L’étape mystique par excellence. L’empathie, l’attention perpétuelle. Je n’en sais que trop peu encore. Je suis bloquée au-dessus.

 

La vallée de la Perplexité majeure

 

« La sixième est obscure. » CO, p 208.

 

Elle constitue les trois quarts de notre temps humain.

 

La vallée de l’Épuisement

 

« La septième est nommée (que l’Aimé t’y protège !) la vallée de l’Épuisement. Tu découvriras là l’infinie pauvreté des perdus sans espoir. Au-delà, tu n’as plus la force d’avancer. Tu te sens attiré, appelé par l’Ami, et tu ne peux plus rien, ni Le voir, ni L’atteindre. La moindre flaque d’eau te semble un océan. » CO, p 208.

 

Au terme de laquelle, fréquemment, l’on ne peut même plus parler. À peine écrire. Et il faudra à nouveau tout recommencer, la nuit, je l’espère, je le sais, portant conseil.

 

« Personne en Occident, et encore moins en France, n’a encore pris pleinement conscience de cet infime détail : l’heure de la récréation est terminée. » ABB, p 243.


 

 

 

 

Publié dans : Ballades sauvages
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Samedi 17 juillet 2010 6 17 /07 /Juil /2010 22:30

Ground Zero 4



 

« Si la seule solution est la mort, nous ne sommes pas sur la bonne voie. »

Albert Camus, Les Justes.

 

« You might have succedeed in changing me. I might have been turned around.

It’s easier to leave than to be left behind, leaving was never my proud. »

REM, Leaving New York.

 

« À la différence de nos devanciers, les hommes de notre génération sentent au plus profond de leur cœur qu’une Pax Oecumenica est de nos jours une nécessité urgente. Nous vivons dans l’appréhension quotidienne d’une catastrophe que nous craignons de voir fondre sur nous s’il n’est pas trouvé avant peu le moyen de pourvoir à cette nécessité. On n’exagèrerait guère en disant que l’ombre de cette crainte qui barre à présent notre avenir nous hypnotise et inflige à nos esprits une paralysie qui commence à se manifester jusque dans les banales occupations de notre vie de tous les jours. Or, si nous parvenions à fouetter notre courage pour regarder cette peur en face, nous n’aurions pas la récompense de pouvoir la chasser avec mépris comme une simple phobie irréfléchie, car sa nocivité réside dans le fait indéniable que ses racines sont rationnelles. »

Arnold J. Toynbee, Guerre et civilisation (1950).

 


La Conférence des oiseaux, Farid Ud-Din'AttarÀ propos de La Conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din’ Attar, traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega, adapté par Henri Gougaud, Points Seuil, coll. Sagesses, 2010. (CO)

 

Dantec, M.G., American Black BoxEt de American Black Box, de Maurice G.Dantec, Albin Michel, 2007. (ABB)

 


« Depuis le premier meurtre, jusqu’au dernier carnage, l’homme continue de marcher, un œil planant au-dessus de sa tête, les mains pleines du sang de son frère. » ABB p 127.

 

« Décapite Nemrod comme on taille une plume, piétine le brasier comme Abraham le fit, traverse ton effroi et tu seras celui que la splendeur habille, et tu ne craindras plus ton infernal collier ! » CO, p 27.

 

« Le réel est un secret. » ABB, p66.

 

« Sachez que l’arbre de l’amour s’enracine dans les ténèbres, et parfois les pires qui soient. » CO, p 82.

                                                                                                                 

Feuilletant mollement en avril dernier le nouveau poche de la collection Sagesse chez Points Seuil orné de ses deux superbes oiseaux, arrivé tout frais de ses cartons, je prends en plein visage des bribes de poésie soufie persane, amoureuse au premier regard, réchauffée, promise. Court-circuitant sur le champ toutes mes lectures en cours, je dévore cette épopée nimbée de la lumière apaisante et violacée d’un Islam d’amour, de pureté et de force. D’Attar je ne sais rien, comme beaucoup apparemment, mais je devine un homme habité d’une mystique inexpugnable, dans la Perse du XIIIe siècle, cherchant des remèdes à l’âme chagrine de ses congénères, contant l’espoir et l’endurance, apprivoisant la mort, bien loin de ces abrutis consanguins qui ornent les salles d’attente d’aéroports mal surveillés ne lisant qu’un trop simple et seul livre en boucle, prêchant leur haine pour tout programme de conciliation. Il devenait vital qu’en dehors d’Abd Al Malik, j’entende enfin les voix promises par cet islam modéré, chiite, soufi. Inaudible entre les bombes.

 

Je n’ai, sciemment, et depuis l’ouverture de ce blog en décembre 2005, jamais écrit une ligne sur l’œuvre de Maurice G. Dantec. Cela me paraissait d’une telle évidence, que rien, jamais, ne me venait en dehors de la certitude profonde qu’en d’autres temps, d’autres lieux, suivant les formules consacrées, nous aurions probablement été les meilleurs amis du monde, mais que jamais je ne risquerais une prétentieuse exégèse de celui qui m’a simplement éveillée aux Lettres sans me sommer pour autant d’abandonner le rock n’roll. Et certainement pas un exercice de fanatisme en règle consistant en une plate hagiographie d’un « auteur essentiel au paysage français ayant hanté mes nuits de ses machines patristiques. » Non mais vraiment, j’ai déjà tout essayé. Tout est déplorable. Je ne le ferai donc pas. Je ne le peux pas. Mon rapport actuel à ses textes est pour le moins trop personnel et complexe et ne cesse de se brouiller. J’ai terminé d’en être désolée. Je vais donc tenter de l’évoquer comme un ami imaginaire, bruyant et pénible, qui aurait commis ce texte monstrueux, cette impensable Boîte noire américaine.

 

« Ils le virent de loin comme un feu simple et droit parmi les bêtes brutes. » CO, p 84.

 

Nous étions quoi, en 2001 ?  Bien sûr. Comment oublier cette année. J’ai 21 ans, et soudain les rayons de la grande surface qui m’emploie à la poissonnerie se vident comme les veines d’un habile suicidé. Une cliente en profite pour cacher rapidement deux steack hâchés dans ses sous-vêtements, image d’un pillage occidental miséreux, dérisoire, qui n’en finit pas de me marquer. Le « responsable » arrive en courant : « Il faut rentrer chez vous, il y a eu une explosion aux États-Unis. » Aux États-Unis ?! Et il faut fermer une galerie marchande de Bordeaux ? Circonspecte, je m’exécute, contente de pouvoir profiter de cette belle journée de septembre. J’achète du vin en passant, avant de rentrer à mon sombre appartement minuscule en rez-de-chaussée, me demandant avec anxiété si ma merveilleuse chatte Azraëlle, rousse flamboyante aux yeux marrons glacés, sera revenue depuis 24h que nous la guettons, mon ami et moi, accoudés à tour de rôle sur le rebord de la fenêtre. Mon homme est là, comme toujours, bassiste black-métaleux à demeure préparant une grande école de jazz. Plus vieux mais plus petit, nous trouvions un équilibre. Mais pour une fois derrière la porte, silence, ses mains mygales apoplectiques ne s’agitant plus sur le manche de l’instrument maître. Je le trouve assis, parfaitement immobile, devant un bouquin de la Noire chez Gallimard. Encore un polar, pensai-je avec un mépris certain, encore peu familière du genre, avant de m’installer à côté de lui pour lui proposer un verre. Il reste mutique, n’ayant probablement pas remarqué que je rentre bien plus tôt que prévu. Je lui demande s’il va bien, il me tend le dos du livre : Les Racines du mal, M.G. Dantec, relève les yeux et me fixe, sinistre. « Ce livre est une putain de claque », consent-il à balbutier. Il descend quelques gorgées de rouge et me demande ce que je fais là. « Allume la télé tiens, oui, il y a eu une explosion quelque part aux States, j’ai rien compris, tout le monde a dû partir, ils sont vraiment malades. » Il ne m’écoute déjà plus, reparti dans ses pages. « Dantec, ça me dit quelque chose », marmonnai-je en me resservant un verre et en m’appuyant contre lui, réclamant attention. 

Mais déjà, il se tourne jalousement de côté, comme honteux que je puisse en saisir une ligne ou deux à la volée.

Bon, j’avais déjà avec lui appris la leçon numéro un : « Ne jamais se tenir entre un homme et son instrument de musique », la deuxième, « ne jamais se tenir entre un homme et son ordinateur », j’apprends la nouvelle « ne jamais se tenir entre un homme et son Dantec. » J’apprendrai plusieurs variantes par la suite, des combinaisons fusionnelles au sein desquelles il est fâcheux pour tout le monde de se retrouver : l’homme et sa mère, l’homme et sa femme, l’homme et son homme, l’homme et sa voiture (surtout en panne), l’homme et son œuvre en élaboration, l’homme et la drogue, l’homme et sa moto, l’homme et son fan-club, l’homme et sa psychanalyse, l’homme et sa crise de la trentaine, l’homme et son premier emploi, l’homme et sa tondeuse (à cheveux, j’ai déjà mentionné sa voiture), l’homme et sa maladie (ouh la, fuyez !!! un rhume, merde !!!), l’homme et sa crise de la quarantaine, l’homme et son pays, l’homme et sa planche de surf, l’homme et son jouet électronique quelconque, l’homme et sa crise de la cinquantaine, l’homme et… la bouteille, que je vide, triomphante, avant même qu’il ait terminé son premier verre. Ce qui nous donne un adage général qui dirait à peu près cela, aujourd’hui, forte de mes multiples expériences auprès de la Bête: « Femme, ne te tiens jamais entre un homme et quoi que ce soit. » Dont acte. Ce qui conduit, mais je m’égare, aux rapports ambiants actuels qui consistent à ne se parler de rien et ne jamais se voir. En fait, de ne plus former, jamais, « d’ensemble » autre que strictement…acrobatique. Rock n’roll.

Je commence à faire mine de me déshabiller, en chantonnant, langoureuse. Hilare, je tente de le déconcentrer, il râle carrément et me pousse gentiment, mais fermement. « Arrête, je te demande juste quelques minutes pour terminer mon chapitre, s’il te plaît ». Il m’embrasse, bon joueur. « Allons, allons. »

Quand nous lisons, nous avons tous 75 ans, et la mine solennelle de circonstance, qu’on se le dise. J’ai même coutume de penser qu’à chaque bon livre refermé, nous avons pris dix ans. Je ris, je m’en fous, moi je ne lis pas. Je suis encore bien jeune…

 

Je coupe le poste où s’époumone le groupe Magma, et allume, amusée, la télévision. Quitte à me faire engueuler, autant que ce soit pour une raison qui me sera, parallèlement, fort agréable. Fascinée par les guerres, les catastrophes, les tueurs en tout genre, je me frotte les mains de ce nouvel évènement, vautour avide d’en savoir plus.

 

« Les falaises contemplaient la mer avec compassion. » ABB, p 176.

 

Stupide abreuvée, j’aurais dû rester longtemps bien serrée contre l’homme, incapable de comprendre les images déferlant avec fracas dans mon appartement jusqu’ici préservé.

Je me rappelle la larme roulant sur la joue de l’héroïne ingénue du Cinquième élément après visionnage d’une histoire de l’humanité accélérée.

Je me rappelle que Dantec est tombé à nos pieds, que nous nous sommes broyés les mains et que je pleurais sans discontinuer de nombreuses heures durant, devant les boucles maudites de ces deux spectaculaires effondrements.

J’étais devenue américaine, une bonne fois pour toute, comme je le pressentais déjà depuis les milliers de films vus, et ce fameux séjour à Boston, à 16 ans, dont le retour amorcerait de bien terribles répercussions.

 

Plus tard dans la nuit, je ramassai le livre, lus le dos et, terrassée, commençai ma plus intense métamorphose. « Cruciale. » Celle qui « mit en croix ma pensée » comme le dit Dantec lui-même  à propos de la sienne de Bloy. Je compris rapidement qu’il y avait ceux qui lisaient, et ceux qui ne lisaient pas, et le monde froid et faussement insouciant promis aux derniers eut raison de mes réticences, il faudrait bien lire, alors, lire. Lire. Cet art majestueux et solitaire, si loin de mes amours infidèles et frénétiques d’images mouvantes, dont la dévoration me laissait pourtant de plus en plus affamée, vide, désespérée, inerte. Le cinéma, lentement, me rongeait, me tuait, le théâtre avait déjà, auparavant, attaqué fortement mes résistances, entamé ma joie, je disais trop, j’incarnais trop, je ne me protégeais jamais, je ne trouvais jamais nourriture mais devais abreuver tous les autres d’une voix sèche qui tardait à s’épaissir. Je dépérissais totalement sous le coup de passions dévastatrices sans fondement, je ne trouvais aucun semblable, l’amour était une farce à conventions auxquelles je consentais à me plier pour la galerie, j’étais seule, prête chaque matin à en finir pour de bon, maudite décalée, incapable de me calmer, mimant la vie réelle, égarée à la recherche de… cette étincelle de vie que le bigbang n’explique pas.

Mais non, c’était évident, c’était juste là, il fallait se taire, du silence, et lire. Mais lire les bons livres. Ceux qui produiraient des effondrements et des reconstructions à la hauteur de celles qui venaient de nous être infligées, à tous, simultanément, aux quatre coins du globe, suspendus à nos images insensées, incapables, plus jamais, de produire le moindre sens commun, de nous unir, nous tenir et nous réconcilier. Car nous étions, dès lors, en guerre, et il allait falloir s’armer. Déjà, l’arrivée d’internet et de Loft Story avait été fortement éprouvante, je nous sentais dégénérer un peu trop vite.

 

La mesure de mon esprit est née en 2001, paniquée j’ai entraperçu l’immensité des tâches que me réclamerait mon avenir pour tenter d’effleurer mon formidable destin secret, et tout est depuis mêlé sans possibilité aucune de dissociation.

 

« Parce qu’un écrivain n’est nulle part, sinon là où sa liberté le consume. » ABB, p 42.

 

Neuf ans plus tard, je suis dans un avion pour New York. Neuf ans, autant dire, en 2001, jamais. Pourtant.

À peine un pied posé à l’aéroport et je suis chez moi. « Fascinante mais creuse », me dit-on d’elle. Oui, parfaitement. Mais trouée par endroits, qui laissent apercevoir l’abîme sur laquelle elle repose. J’ai le trac. Ces décors impeccables, cette fourmilière maîtrisée, tout est faux, tout est magnifique. Le ciel est clair, la brise est lancée aux moments les plus propices. New York n’existe pas, me souviens-je d’avoir rêvé il y a quelques années. Telle un Colomb uchronique, je partais en radeau de Southampton et jamais, jamais je n’arrivais en Amérique. Je finissais par tomber de la Terre, plate, bien entendu. Chez moi n’existe pas. De l’autre côté, de mes yeux, je ne peux pas voir New York, ce n’est pas de cela dont il est question. Tout, pour quelques jours, produira osmose et délicatesse, euphorie perpétuelle et profonde sérénité. J’ai vécu ces quelques jours inadmissibles hors du temps et des contraintes, avalant les fuseaux, tordant les priorités. Heureusement, j’ai rodé la version officielle de ce voyage, prétexte à beuveries et tourisme éhonté de post-adolescents partis dépenser leur argent de poche. Je savais bien pourtant que je venais aux origines. Chercher confirmation. J’étais chez moi, voilà pourquoi je ne pouvais y vivre.

J’ai rejoint Ground Zero à 20h. Le soleil baissait alors que j’arrivais par la paroisse Saint Pierre. La vue des grues me serra le cœur. Je montais les marches de l’immeuble adjacent à Century 21 (« Le secret le mieux gardé au monde »). Il faisait encore chaud, et des hommes lavaient les terrasses, produisant une agréable vapeur d’eau. Je m’assis face au grand trou protégé par d’immenses palissades. Je restais plus d’une heure, captivée.

Je ne ressentais rien. J’envoyai un message à ma sœur, à qui je devais ce périple ô combien précieux. Je me mis à écrire à des gens restés en face. J’étais chez moi. Chez moi n’existait plus. Je ne ressentais rien, ataraxie magnifique et tant attendue, preuve que j’étais chez moi.

 

Sept heures durant, perdue entre les montres à l’aller puis au retour, je dévorais American Black Box, de Dantec, que je m’étais gardé, comme on garde une bonne bouteille pour une grande occasion. Je compris rapidement que Maurice, ce grand frère bancal et placé dans une famille à l’autre bout du monde oserait jusqu’au suicide social le plus irréversible au nom d’une liberté qu’il lui était tout bonnement impossible de contraindre à qui ou quoi que ce soit. Une chimère ironique, cette liberté. Hors de question d’imaginer sérieusement une seconde être libre, à part peut-être en écoutant Dannii Minogue dans un Dodge frayant sur la canadienne transversale tout en finissant, sur un parking désert, son chapitre d’Hilaire de Poitiers.

Il est libre, Maurice, qui mélange tous les genres, pense à voix haute, prose ou versifie selon son humeur. Et la gorge serrée, je constate que je lui suis encore plus affiliée que je ne m’en doutais faiblement, éloignée de ses lignes depuis quelques années maintenant, tétanisée devant Métacortex que j’attendais pourtant comme le retour du Messie. Libre, mais, et donc, seul. Certaines de ses pages feraient se détourner de lui la plus motivée des suiveuses creuses qui jalonnent les rangs de ses groupies recrutées jusque dans les latrines glauques des camps staliniens-sions-post-apo-anar-rien, dont j’avais peur de faire encore partie sans possibilité aucune d’y voir clair dans son jeu. Aussi me surpris-je agréablement plus d’une fois à lui murmurer « Non, ne me regarde pas, je t’arrête tout de suite, Maurice, sur ce coup-là, tu es SEUL. » En me positionnant tour à tour face, contre ou avec lui, je cernais enfin un peu de cette fragile existence.

 

Cette liberté, il l’avait bordée et pérennisée dans deux des plus délicates manœuvres humaines : l’exil et la conversion, condamné par lui-même, pour reprendre le titre de Wyndham Lewis, rédimé comme on peut.

Dantec, concerné mais trop lâche pour se battre in situ, annonce la guerre totale, parti Français errant, arrivé Canadien catholique, nous abandonnant à notre territoire de la merde, comme le nomme Pascal Adam, à la fleur flétrie des assauts d’un Islam galopant, des complaisances médiatiques germanopratines exécrables et d’un gouvernement de vendus déficients mentaux et dont l’anti-américanisme primaire n’en finit plus de le contraindre à se ridiculiser quotidiennement.

On y sent la sueur et la douleur de reculer pour voir, et ensuite croire, la bave aux lèvres et la concentration du chimiste qui ne doit pas sauter avec sa bombe. Tout ceci baigné dans un grand n’importe quoi pour le coup sidérant de réalisme. Il ne doit pas être facile tous les jours d’être M.G. Dantec, et ses milliers d’ennemis planqués dans les recoins. Il n’est pas facile, non, d’entrer dans une église et de demander baptême. De prendre le dernier avion.

Je me posais récemment la question de la douleur fulgurante que devrait ressentir celui qui perd la foi. Je n’avais pas saisi, emphatique empirique, ce qu’il en coûtait pour un homme de se tenir devant le gouffre d’une vie entière passée dans l’Erreur, dans le faux monde. De soudain croire. Je m’en foutais éperdument, d’ailleurs, tellement assurée de la véracité de l’existence de ma matrice.

J’envisageais pourtant déjà seulement deux mariages possibles, à l’époque où je fus moi-même devant la grande question : celui qui débute la relation, la plaçant sous protection immédiate, « marquant le coup », comme on dit, celui donc qu’impatiente, je choisis. Celui qui scelle une relation éprouvée, signe la fin d’une longue lettre qu’il faut bien se résoudre à concevoir pour ce qu’elle est : une grande œuvre à célébrer. Une deuxième chance, peut-être, si me sens assez téméraire pour accepter ces serments cette fois-ci devant Dieu.

La Foi ne m’apparait ainsi, à présent, que dans cette alternative. J’ai raté la protection liminaire, mon parcours m’indiquera probablement, comme toujours, l’évidence. La conversion tardive mais donc mûrie de Dantec me bouleverse, elle me donne une espérance folle, celle de, peut-être, un jour, ne pas fossiliser dans une solitude complète.

Mais « la génuflexion d’un indifférent est la suprême offense » dirait Gomez Davila, et j’entends bien ne pas me faire l’affront suprême de « forcer ma foi » pour rejoindre une communauté alors factice, qui me laissera à nouveau mortifiée et spectrale si, et c’est toujours le cas, l’erreur me saute alors à la gorge et me vide de ces fausses forces constituées à la hâte dans un temps sidéral plutôt que solaire. Je ne sais si Dantec fut longtemps lui-même comme je me sens l’être un simple craignant-Dieu, s’il fut prudent, sceptique. Je sais qu’encore une fois, il a osé ce pas en dehors de la Sphère.

 

« Je me sens vif, puis presque mort, et quand je hante les bas-fonds me vient la nostalgie des anges. Entre la cime et le fossé, je suis sans cesse écartelé. Que faire, hélas, où est ma vie ? Où est la porte de ma prison ? – Tout le monde est ainsi, rares sont les êtres massifs que rien ne trouble ni n’effraie. » CO, p 112.

 

À chaque fois que je demande à un créateur, un esprit fort qui a toute ma confiance son explication terminale, son Grand Ensemble à lui, à chaque fois que je tente de m’en remettre aux mains habiles de ceux qui ont forgé les plus beaux monuments du cœur et de la connaissance, je ne trouve que Dieu. Merci, les gars.

Cette confirmation est probablement celle qui aura eu raison de mes dernières craintes terribles, car comprenez-bien que de passer  du « rien » je-m’en-foutiste, de la « science » idole impuissante et responsable de ce crime contre l’humanité qu’est l’avènement de la Machine inanimée, ou du « moi » de la psychanalyse,  à Dieu, promet des écarts violents aux multiples déchirures musculaires. Surtout si, tendue, je tente de résister, d’éprouver cette déstabilisation profonde. Il faudra tout revoir. Le processus a déjà commencé de toute façon, je reprends tout, comme je peux, sans sourciller. L’Unanime apparaîtra peut-être enfin.

Gageons que je me tiendrai sur le bord de mon abîme, bientôt, et que je ferai alors les pénitences nécessaires le cas échéant. Ou pas, et ma désolation de n’avoir strictement rien trouvé, ou retrouvé, aura raison de mes derniers souffles.

Prendre appui sur les grands me semble en attendant salvateur, tracer les référents, trier, établir des hiérarchies de valeur, plus que jamais, situer lucidement la sienne propre et fort de cet ensemble, travailler à transmettre en dessous et se hisser au dessus.

Je me disais peu ou prou la même chose, alors que noyée dans les sept cent pages de cet American Black Box maudit, je peinais à mâcher. Je dois continuer, je dois trouver le noyau central, comprendre l’agencement. Pourquoi. Saisir ce que je sais déjà, en proportion de ce qu’il m’apprend, constater la progression. Sommes-nous alors vraiment en guerre ? Idiote, tu le sais depuis tes 21 ans.

« Le 11 septembre de l’An de Grâce deux mil un, Oussama Ben Laden nous donna un enseignement valable pour les siècles des siècles, et jusqu’à notre extinction finale au cœur du brasier d’un soleil devenu géante rouge, dans 4,5 milliards d’années : il n’existe plus aucune guerre qui soit LOCALE. » ABB, p 378.

 

Mais quel but personnel, autre que christiquement suicidaire, poursuivait donc Dantec quand il tentait de nous asperger d’essence et de lancer l’allumette à longueur de démonstration de la nocivité de nos bougres musulmans entassés dans une misère somme toute de plus en plus commune ? Endurait-il sa Passion, attirait-il à lui les avions pour que nous ayons le temps d’évacuer des lieux condamnés à une destruction imminente ?

« On lit mieux Dantec que lui-même n’écrit » me dit-on, un peu salaud. Oui, mais. Non. Il y a quelque chose de puissant, il n’est peut-être pas totalement au courant de ce qu’il produit, il en convient d’ailleurs, certes, mais, il y a toujours eu quelque chose, chez Dantec, de pénible, de tragique, un ersatz de superbe, une ébauche de foudroyant, et les pierres ne cessent de s’entrechoquer dans l’inadmissible, et l’incendie de s’éteindre sous la pluie battante. J’aime ce Dantec endurant, têtu, illisible, allez comprendre.

 

Trois ans après parution, d’ailleurs, quoi ? Ce désespérant rien, qui n’en finit de grandir, de pourrir lentement, oh non, pas de bombes par chez nous, mon cher, « We are not afraid » comme ils disent outre-manche hein, ben tiens, seulement ce long pourrissement, qui se traduit par de plus en plus d’exils et de conversions de complaisance. Partout. Et le retour d’une peur lancinante, moins aiguë, celle qui nous inquiète de nous trouver trop loin de la dernière catastrophe, qui devra donc, et de façon imminente venir à nouveau frapper qui, quand… et en ce qui me concerne, cette mélancolie poignante du front, cette admiration de l’armée israélienne qui voit la femme ne pas abandonner le sale boulot à son homme exclusivement en attendant, grosse et aigrie, de repeupler une terre sale de futurs cadavres. L’impression que la guerre même nous échappe, qu’aucun bubon jamais ne se vide. Frustration. Epuisement des réserves, des forces.

Ils traverseront une terre de zombies qui ne relèveront même plus les yeux de leurs « réseaux sociaux », ils frapperont une fois. Il ne restera rien. Les meilleurs seront saufs, car déjà partis.

Je suis embourbée dans le marais des pensées fuligineuses d’un converti catastrophiste, et le pire, c’est qu’au bord même de l’asphyxie, je continue. Je dois savoir. Je n’ai pas le choix. « Pardonnez-leur, hein, ils ne savent plus ce qu’ils font, de toute façon. »

 




La suite demain.

 

 

 

Publié dans : Ballades sauvages
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