Sortir de l'antre: Le monde extérieur

Samedi 5 mars 2011 6 05 /03 /Mars /2011 15:16

 

Remise en une de cette note publiée ici le 10 octobre 2010, et puisque l'histoire se répète [ Juan Asensio en procès le 09 mars 2011 - Extinction du couguar confirmée le 03 mars 2011.] 

 

 

 « […] il coupa l’autoradio. Il n’avait jamais aimé la musique, et apparemment l’aimait moins que jamais, il se demanda fugitivement ce qui l’avait conduit à se lancer dans une représentation artistique du monde, ou même à penser qu’une représentation artistique du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d’émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie comme d’intérêt particulier. »

Michel Houellebecq,  La carte et le territoire.

 

 

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Dans le bus Seine-et-Marne Express n°1 au départ de la gare de Melun, en face du Palais de justice, en ce magnifique samedi matin d’octobre à peine entamé, je remarquai, en passant sur le pont au dessus de la Seine, une péniche karaoké dont les tables, impeccablement dressées, semblaient attendre avec appréhension un repas familial. Plus loin, un impressionnant rassemblement de cygnes se regroupait en silence devant une vieille femme en gris assise sur un banc et distribuant du pain. Le bus fraya dans des rues minuscules, passa devant une belle fontaine, Melun semblait un village paisible du Sud, coquet et rassurant. En tournant la tête vers la droite, derrière les voies ferrées du RER, j’aperçus  les tours menaçantes et compactes, en rang serrées dans l’attente de leur quotidienne descente de police. Melun était coupé en deux.

La Seine et Marne, pendant cette courte heure de trajet, offrait dans la chaleur ronflante du bus ses campagnes tout à fait plates et vides, dorées par un soleil plein et tenace, puis parfois un château. Des stands désaffectés de vente en direct de pommes rappelaient les scènes en bois sur lesquelles un charlatan, dans l’Amérique de la Belle Epoque, vendait ses potions inutiles et se faisait chasser rudement par un shérif peu altruiste. Traversant Guignes, la dame ronde et joviale conduisant le car s’arrêta à l’unique arrêt du village. Elle ouvrit la porte à une adolescente jolie moulée dans une tenue vulgaire qui déposa rapidement un baiser claquant sur la joue d’un garçon, le laissant pantelant, rougissant immédiatement à ce contact trop bref entre les seins rebondis et vivants de la jeune fille de 13, 14 ans tout au plus, et son sweat-shirt informe recouvrant un corps lourd et encombré de lui-même. Deux autres enfants, de 12 ans peut-être, assis, désœuvrés, leurs skate-board sur les genoux s’illuminèrent, hilares et certainement un peu jaloux, devant la confusion de leur camarade. La jeune fille me lança un sourire radieux et s’assit deux rangées devant moi.

Nous arrivâmes à Lumigny-Nesles, après un bref arrêt à Fontenay-Trésigny où deux petites bonnes femmes descendirent en riant, et le bus me sortit doucement pour me déposer au rond-point de deux départementales, devant un domaine inconnu, et des champs en friche desséchés. « Pommes » indiquait un panneau fluorescent, piqué à côté d’une construction de plastiques représentant trois asperges blanchâtres reliées et tendues vers le ciel. Cette vue phallique et inappropriée me vrilla au ventre un malaise rapide, accentué par le silence total et désert de ces lieux d’une banalité exemplaire. Je trouvais enfin un panneau écrit à la main : « Parc des félins, pedestrial access », me confortant dans ma prémonition que je ne trouverais au bout de celui-ci que quelques Anglais nostalgiques du Bengale devant des cages tristes et vides de grands chats déprimés. Mais j’avais fait deux heures de trajet depuis Montreuil pour ma sortie mensuelle, et entendais bien en profiter un peu.

Le procès de Juan Asensio arrive enfin, me dis-je, incapable de réellement le concevoir, dans deux jours, il sera publiquement accusé et devra se défendre, et personne ne peut plus rien y faire à cette heure. Et qu’avons-nous seulement fait ? Il y avait rapidement eu cette évidence, cependant, que rien n’était seulement en notre pouvoir, que cela nous regardait à peine. Et violemment, le sursaut de refuser de s’en laver les mains. Le cynisme du « bien fait pour toi », mêlée à la mélancolie du « perdu d’avance », la justice des faits réels, des punitions appropriées. La crainte, pour lui, qu’il ne se calme jamais. « Il faut bien que quelqu’un le calme », fût-ce en changeant d’arme en plein duel. « Mais non. Pourquoi le faudrait-il ? », ainsi, inlassablement, les injonctions paradoxales en boucle, aucune solution, aucune idée même de la teneur d’un verdict juste. Nous sommes de grands enfants, on nous tapera dessus avec de grandes règles. L’humiliation. Je me rends compte que mes pensées m’ont arrêtée net devant un buisson de baies rouges, mon autre cerveau évaluant le degré de toxicité de ces baies totalement inconnues. Combien de temps pour connaître toutes ces baies ? Faudra-t-il toutes les goûter et vomir, manquer de mourir mais recommencer, s’acharner à les connaître…

 L’air sentait le champignon, la brise était d’une douceur exquise, et lorsque je trouvai un raccourci dans la clôture longeant la route et menant à un parking presque totalement vide, je fus réconfortée : il n’y aurait pas grand monde, le parc serait pour moi, luxe qu’un parisien ne connaitra que trop peu dans sa vie précipitée, frénétique, commune contre son gré.

J’implorais furtivement, avec un peu de honte de succomber à de pareilles fadaises, « pourvu qu’il y ait des petits », songeant évidemment à des portées de tigres blancs ou de panthères, et pas un seul instant aux hommes.

Mais surtout, surtout, je venais voir les derniers représentants de leurs espèces, avant l’extinction finale. Les ocelots, les margays, les panthères de l’Amour et l’unique et fier, majestueux caracal, qu’un documentaire sur la chasse en Jordanie regardé avec attention lors d’une insomnie fracassante m’avait fait découvrir. J’imaginais encore les princes ottomans lancer leur faucon et leur caracal contre les lièvres et les oiseaux et me disait que la beauté du geste existait encore quelque part.

La végétation était extrêmement abondante, et le parc entièrement boisé. Les enclos, ou plutôt les domaines étaient si vastes qu’il fallait des jumelles et de la patience pour apercevoir la récompense : l’animal, souple et gracieux, farouche, incorruptible, sa présence, son regard qui ranimerait jusqu’au plus chronique des lacunaires en sérotonine.

Les panneaux explicatifs alternaient entre injonctions culpabilisantes -  « L’homme est irresponsable », « Aidez-nous à les sauver », « Ils auront bientôt disparu », accompagnant des clichés noir et blanc de tigres de Java rayés en rouge, et d’attendrissantes notices d’explication « Le manul, ou chat de Pallas, a la tête d’un Sage et se déplace en rampant comme un serpent », «Vous reconnaitrez Mickette, l’une des femelles guépards, à son habitude de venir ronronner près de la grille. »

Passant l’incontournable Ferme des animaux, destinées à faire caresser aux enfants urbains des chèvres (probable garde-manger des félins), j’aperçus un premier enclos jonché de lions et lionnes affalés au soleil. Leur immobilité confondante, je me demandai  un instant s’ils avaient osé exposer des animaux morts, ou malades, mais je me rappelai alors que contrairement à sa réputation sulfureuse et impeccable, le lion ne faisait strictement rien de ses journées, ce qui le fatiguait immanquablement. Deux lionnes blanches nimbées d’une belle lumière se redressèrent soudain sur leurs pattes avant, symétriques, reproduisant les marbres des escaliers d’un palais romain quelconque et le mâle, un peu gringalet, secoua sa crinière peroxydée. Je réprimai un vague rire en pensant à Michel Polnareff, ou au chanteur heavy-metal du groupe Europe. Pour ridiculiser un lion blanc, somme toute, rien de plus simple, il suffit de l’imaginer en justaucorps rose. La crainte s’estompe immédiatement.

Derrière moi, une multitude de points d’interrogation rayés gris et noir émergeaient des hautes herbes, et je devinai l’île aux lémuriens. J’en déduisis d’après la thématique du parc que les lémuriens étaient des félins, circonspecte autant qu’amusée, et flânais entre les petites bestioles en liberté rongeant leurs rondelles de carottes sous les flashs intempestifs de quelques groupes de familles trop nombreuses.

Empruntant l’itinéraire « Asie », je me trouvai brutalement face à un tigre de Sumatra, belle et puissante bête plus foncée et touffue que ses comparses de Sibérie, par exemple. Profilé, magnifiquement découpé sur l’herbe verte et les troncs sombres laissant entrevoir quelques trouées de lumière, le seigneur arpentait son domaine, nonchalant, magnétique. Derrière lui un petit lac et des clairières dégageaient les rares endroits capables de nous le dévoiler un instant, et je restai plusieurs dizaines de minutes immobile, stupéfaite, les yeux écarquillés à s’énucléer pour avaler la moindre image furtive de cette beauté totale. Un enfant s’étala en hurlant dans une flaque de boue à quelques mètres de moi, et je ne bougeai pas. Sa mère cria « Brooklyn ! relève-toi immédiatement ! » au point que je crus un instant qu’elle s’adressait au tigre désabusé, dont je peux jurer qu’il me fit un clin d’œil avant de disparaître dans les branchages. Jetant un regard rapide à l’enclos, puis à moi, suspecte (que pouvais-je bien regarder avec attention, il n’y avait rien, à quoi bon attendre ?), elle repartit rapidement dans une allée parallèle, me laissant seule, le manul feulant doucement dans mon dos en laissant ses effluves contre le bois de sa baraque, et devant moi le domaine du tigre silencieux, comme inhabité.

Alors dans la souplesse d’un instant créé pour soi seul, surgit d’entre les buissons une petite boule rousse, puis deux, et je reçus un premier cadeau absolu, celui de deux bébés tigres roulant-boulant totalement inconscients d’une présence que je faisais la plus discrète possible. Ils n’avaient pas quatre mois, comme le confirma le panneau, et mon cœur instantanément se brisa. Quelques larmes roulèrent, et je me trouvais les pieds dans une boue foulée par Brooklyn, un bambin blond insupportable, incapable même d’avoir vu ces deux merveilles qui s’ébrouaient sous mes yeux en grognant, sous le regard du père à la patte précise pour les remettre en place l’un après l’autre.

Je retrouvais mes camarades plus loin, extasiés devant de petites panthères guère plus vieilles que mes petits tigres un instant aperçus. Derrière le parc du tigre d’Indochine, l’attraction avait lieu : des tigres blancs se battaient, devant trois petits un peu plus âgés que les panthères, sans doute de six mois.

Un autre cadeau nous fut fait : l’un d’eux, taquin, agité comme les chatons tout prêts à faire une bêtise ou deux, ou simplement partir d’une course folle contre les coins d’une pièce, se coucha soudain juste contre l’enclos, à cinquante centimètres de nous. Je pus observer en détails les deux petites tâches blanches irrésistibles posées derrière ses oreilles, ses yeux d’un bleu translucide relevés d’un parfait trait noir tracé par une main experte, les babines douces et probablement chaudes, ses pattes rondes, ses flancs déjà fortement musclés, son incroyable expression d’amusement, de détente, de jeu. Il y aurait pourtant bientôt le coup de fusil qui lui décollerait adulte l’arrière de la tête, le grognement plaintif d’une agonie méconnue, le sang rouge éclaboussant l’argent parfait d’un pelage inoubliable. Je décidai d’en profiter.

Les plaques de parrainages sont en elles-mêmes représentatives. Un donneur pour les chats pêcheurs, deux pour les chats de Geoffroy, vingt-quatre pour les panthères de l’Amour. Ces imbéciles ont confondu le fleuve slave avec une sitcom à l’eau de rose, à tous les coups. Je suis triste pour les chats pêcheurs, l’un d’eux mange une demi-poule en me regardant de temps en temps, une femme somme son enfant de ne pas regarder, pensez-vous, un félin qui mange une poule, c’est insupportable. Je remarque que les chats de Geoffroy sont ainsi nommés dans tous les pays, sauf en Allemagne, où on  les appelle de petits chats de quelque chose, mais pas de Geoffroy. Il faudra que je me renseigne. Ces gros chats ont-ils été découverts et nommés pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui expliquerait ce refus de l’Allemagne de faire comme les autres ?

En longeant le parcours "Amérique", je croisai une famille aux tee-shirt fantasy art, la mère arborant un spécimen rare de 33 tonnes sous la lune, le père au catogan luisant tombant derrière une calvitie avancée connaissait son Johnny par cœur, l’adolescente ingrate, aux deux couettes blondes encadrant des lunettes cerclées de rouge, en plus d’un appareil dentaire, se voyait affublée d’une jupe noir informe sur des baskets blanches, et son tee-shirt criait Michaël Jackson. Ils passaient rapidement devant des jaguarondis, (le contraire des berlines au carré ?) péremptoires : « C’est moche, j’aime pas ». Je me demandais effectivement si un quelconque laboratoire nazi n’avait pas procédé à quelque croisement entre un gitan (pour le regard fourbe), une belette et une hyène, tout en lui administrant également le programme MK-Ultra. L’état de nervosité de ces étranges créatures presque rouges, en effet, transmettait son angoisse impalpable, et j’imaginais immédiatement la famille précitée, rongeant les doigts gras des os de poulet dans une favela de Tegucigalpa à la tombée de la nuit, encerclée brutalement par un clan de jaguarondis rôdant à la faveur de l’obscurité, glissant sous les portes de tôles et se précipitant pour les éviscérer par petits coups de dents acérées et méchantes, délivrant dans cette violence inouïe la frustration condensée d’ années de malheur, d’humiliation, de désarroi de n’être pas jaguars.

Le jaguar, lui, semblait mélancolique. Il se traînait d’un point à un autre, souple mais las ; il finit par s’effondrer sur un tronc abattu, en l’enserrant de ses pattes avant pour un moment de tendresse rare. Il a perdu toute sa famille dans une guerre des gangs au San Salvador, il en garde même le tatouage sur la tronche, pensai-je encore, continuant vers le margay du Mexique. Ces cons lui ont construit une cabane en temple Inca, c’est malin. J’imagine que c’est un mariachi qui vient le nourrir, et qu’il ne boit que de la Tequila. Passons. Un des amis qui m’accompagne me commande de lui parler très vite et très fort en espagnol pour vérifier s’il vient bien du Mexique. Je hausse les épaules, je n’ai pas vraiment envie de rire.

 


Epilogue.

 


Je reviendrai dans quelques années, et la végétation aura tout recouvert. Le Parc ne sera plus fléché depuis Lumigny-Nesles-Ormeaux, et seuls quelques initiés sauront trouver le passage dans la clôture. Les animaux auront cédé la place à une espèce nouvelle : le critique.

Un gardien m’expliquera que ce n’est pas pour les punir, mais pour les protéger. Qu’ici au moins, au fond de la Seine et Marne, ils ne risqueront rien, seront choyés et respectés. Qui sait, si le taux de reproduction est suffisant, peut-être tenterons-nous de les réintroduire en milieu naturel, ce qui est inenvisageable à l’heure actuelle. Les gens ne sont pas prêts.

Il faudra reconnaître la popularité de ces espèces sœurs au nombre des plaques de parrainages.

Je saurai que certains des puissants tigres doivent être séparés (« Ils se foutent inlassablement sur la gueule » me dit à nouveau le gardien, « ils finiront pas se tuer, nous gérons leurs enclos séparément, sinon il y en a toujours un qui ne mange pas »). De même, les mâles seront séparés des femelles une fois le petit mis à bas, et le temps que celui-ci soit vivace. Pour les plus effacés, les plus fragiles, il est nécessaire de prévoir un espace réduit, et une chauffeuse. Les visites sont interdites à partir de 18h30, heure à laquelle ils deviennent tous relativement productifs. Le matin, les domaines sont nettoyés, et les déjections récupérées.

« Vous les gardez quelque part ? » demanderai-je.

- Oui, et en tant que marraine d’honneur, vous pouvez accéder aux archives quand bon vous semblera. 

- Qu’avez-vous fait de la ferme, et de l’île ?

- La ferme n’existe plus. Nous avons rassemblé en liberté sur l’île, car ils sont parfaitement inoffensifs et n’appartiennent pas réellement aux critiques, quelques spécimens particulièrement sympas et affectueux de ceux qui tenaient, à l’époque, des blogs de lectures enthousiastes.

- Mhh, gardons-les encore quelques temps, puis donnons-les en pâtures aux plus voraces, cela réduira les frais de nourriture pour l’hiver.

- En public ?

- Non, il faudra communiquer un minimum, et s’accorder sur la version officielle d’un don aux communautés en Dordogne.

- Comme vous voudrez. »  Un silence.

«  Une dernière question, hésiterai-je, consciente de ne pas pouvoir la réprimer plus longtemps. Comment va-t-il ? »

Il me regardera d’un air entendu, et me pressera chaleureusement le bras.

« C’est le plus résistant, vous le savez bien, quel que soit le climat, et avec tout ce qu’il a déjà enduré…

- Mais comment va-t-il ? Est-ce qu’il mange, est-ce qu’il sort un peu ?

- Suivez-moi. »

Au fond du parc, là où se tenait naguère le tigre de Sumatra et son adorable portée, la cheminée d’une cabane fumera doucement, devant le lac. Quelques plaques se décrocheront, éparses, témoignages de furtifs parrainages. J’en essuierai une la gorge serrée et regarderai mon nom réapparaître doucement.

 

« Il écrit sans discontinuer, les visiteurs ne s’arrêtent même plus pour tenter de l’apercevoir, c’est peine perdue », me dit le gardien, dont je remarquerai que le crâne parfaitement chauve n’a pas ridé, et que lui-même n'a pas daigné avoir vieilli. Je me souviendrai qu’il écrivait lui-même, qu’il arrêta brutalement mais dans sa bonté naturelle, n’avait pu se résigner à abandonner les siens et veillait sur eux avec un dévouement vraiment touchant.


« Voulez-vous que je tente de le faire sortir ? 

-Non, laissez-le. Ne le dérangez sous aucun prétexte. Dites-lui seulement que je suis venue. Et donnez-lui ces livres de ma part.

-L’heure du repas est passée, mais je lui donnerai demain. Restez un peu, je vous laisse seule si vous le souhaitez.

-Merci, Bart. Je compte sur vous. Je dois recueillir de nouveaux fonds de toute façon, je ne m’attarderai pas. »

Bart repartira vers sa dépendance, qu’il aura choisi, un peu frimeur, d’installer à la place de celle du caracal.


Je me trouverai devant la clôture du tigre, et je repenserai à naguère, à la chute de Brooklyn à quelques mètres. Lui, dans sa cabane, ne saura pas que je suis devant, mais il se doutera que je passe régulièrement : ma plaque restera toujours propre. Un jour, après des années de patience, je l’apercevrai, filant un coup de patte sur deux boules rousses insouciantes. Il affichera un sourire vers les agglutinés contre la clôture, le dernier.


Je sais pour l’heure qu’il fait un tour très tôt dans les brumes du matin, du lac à la clairière, observant les traces fossilisées des pattes félines sur le chemin, les grosses espacées, les petites erratiques, chaotiques. Il ne parle plus depuis longtemps. Puis il rentre.

 

 

 


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Dimanche 26 septembre 2010 7 26 /09 /Sep /2010 18:56

Au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 01 novembre 2010.

 

 

 « Les Français sont si vaniteux, que le « je » des autres les fout en boule ! »

Céline, Entretiens avec le Professeur Y.

 

« Il y a comme un malentendu. »

Fabrice Luchini, à propos du succès médiatique de son spectacle.

 

 

Voilà, tout a commencé avec Orphée, et j’avais pour programme ces temps-ci de simplement vous dire que sa proposition de création du monde m’allait finalement très bien, que je ne voyais pas tellement pourquoi on se faisait chier pour trouver mieux, après tout. C’était une phrase magnifique, relue à la sauvette alors que je retrouvais ces poèmes épuisés (poèmes épuisés, poèmes épuisés ! rendez-vous compte des termes! appuierait Luchini), comme il en existe encore clairsemant quelques rares ouvrages des temps antédiluviens d’hier soir, qui donnait à peu près, je cite de tête, que les  grandes ailes de la Nuit avaient créé du vide un œuf sans germe duquel était sorti Eros, qui, s’accouplant à ce Vide, avait donné notre race. J’imagine que j’oublie honteusement quelques points de détails que les universitaires chevronnés ne manqueront pas de me renvoyer, le temps venu, en boomerang, mais qu’importe car ce qui m’entraînait ici, c’était le souci poétique de transgresser les mondes.

Et j’ai enfin eu cet éclair qu’on jugera tardif, certes, que bien entendu, il ne s’agissait pas de la stérile transgression adolescente de contester son acné, de s’immiscer dans l’alcôve mystérieuse devenue entre temps la norme tyrannique  dont semblent tout heureux de pouvoir sortir certains qui à coup de problème de prostate ou de dégoût de la chair, se retirent brusquement, mais un peu tard, du marché de la jouissance tordue, protéiforme, technique et donc immanquablement amorphe. « Sans désir, aimer est un verbe passif et neutre » disait Louis Jouvet et il restait encore correct. Mais je m’éloigne.


Non, il s’agissait du simple souci poétique de cette transgression. Du goût des idiomes qui humilient les contrefaçons. Parce que les grandes ailes de la Nuit sont bien plus féroces que nos pâles ténèbres injustement conquises par le public d’un Ozzy Osbourne dont on peut à juste tire se demander s’il n’est pas immortel tant il tarde à s’évanouir sous le poids de ses cheveux et de ses expirations interminables. Et qu’il est de plus en plus incroyablement difficile de transmettre cette fièvre du verbe, qui, avant de retrouver une hypothétique majuscule, devra déjà reprendre un par un toutes les merveilles qu’on lui a volées, piétinées, et un par un reprendre : « Ténèbres », « Amour », "Vérité", "Souffrance", "Beauté" pour les plus difficiles, mais aussi devra, comme Luchini reste un des rares à y parvenir par le pouvoir de la voix (Philippe Léotard étant mort), arrêter le temps pour placer correctement « Une vache était là, on l’appelle, elle vient. »

Et de La Fontaine répéter, psalmodier la merveille jusqu’à ce que tout à coup nos oreilles de profanes ouvrent leurs portes et par cette modeste figure de vache, acceptent de ruminer, qualité que Nietzsche attendait visiblement de ses lecteurs, ruminer des associations apocalyptiques, l’homme né du vide et de l’amour, l’œuf sans germe, les grandes ailes de la Nuit sur le vide du rien. Acte de résistance ô combien courageux, car quiconque aura repris le pouvoir sur l’idiome et l’aura replacé justement, ne supportera plus de prononcer un seul de vos « plan de développement durable ».

Et s’en tiendra, fût-ce par souci d’esthète, bien loin.

Ce qui n’empêchera pas d’apposer les idiomes appropriés à quiconque le mérite, fussent-ils « gros connard », ou « sombre idiote » que tout esthète goûtera formellement et fondamentalement comme ils se doivent.

 

Je parle beaucoup d’idiomes sans que cela soit toujours exceptionnellement justifié, chère police des polices, car j’ai parmi mes nombreuses obsessions (Facebook, le Côtes de Bourg, Juan Asensio (non, non, pas toi  Bartleby), X-Files, l’Empire tardif, Javier Bardem, le piment mais de Calabre, les cannibales et la virginité n’en étant pas des moindres – c’est bon, j’appuie le second degré un peu plus ou c’est trop tard, l’ambulance est en route ?), j’ai donc parmi mes obsessions une phrase lancinante de Gombrowicz, qui lança en son temps « Ah ! la stupeur joyeuse d’avant les idiomes... » Non sans savoir que nous y reviendrions plus rapidement que prévu, sauf que quiconque connaissant  son Cronenberg ou simplement son Fringe (pour vivre avec son temps) sait que l’on ne revient jamais précisément à « avant » (ou simplement ailleurs) sans souffrir d’abominables effets secondaires d’atomes mal rabibochés (ceci s’applique également à présent à la duplication du soi sur internet, j’en suis un exemple bien amoché par les voyages contre-nature), au point d’avoir à présent à décréter plutôt « Ah ! la stupeur sinistre d’après les idiomes… »  

 

Je peux vous en sortir d’autres. « On ne me fera pas envier celui qui a eu raison sans aimer », de Léotard, m’accompagne multi-quotidiennement, surtout dans mon travail. « Ils ne peuvent rien nous faire », me dis-je lorsque le courage me manque. J’imagine qu’elle est tirée d’un antique que je maîtrise mal, sans doute Marc Aurèle, si ce n’est pas un groupe de heavy-metal (Judas Priest ? Ah non, eux c’est « Je suis ton amant-turbo, dis-moi qu’il n’y en a pas d’autres. » Qui me sert moins, allez savoir pourquoi. Sans doute parce que je suis vierge.)


Le rapport avec l’annonce en titre ? Un homme, Fabrice Luchini, bien payé pour le faire, hein, ne me faites pas non plus dire qu’il est simplement amoureux, enfin…, redonne vie en faisant claquer sa langue contre notre palais, à quelques bribes de Philippe Muray encore assez belles à la déclamation. C’est émouvant et déjà nostalgique, c’est déjà presque terminé. C’est patiné, presque fragile. S’il est fou, par contre et sans aucun doute possible, c’est de ces mots impeccables (Cioran, Péguy – Péguy au théâtre un dimanche à 14h !!!, Muray, qu’importe…), et il explique, et il revient. Inlassablement, il les convoque et les éclate sur nos poitrines. Il est beau, éclairé de son centre nourri et préservé, et il nous tient sous cette fascinante coulpe qu’il libère sans ciller, et sans que nous nous sentions une seconde obligés de communier avec notre prochain qui est probablement, comme lui le dit de ses voisins, un sale con. Puis tout est terminé. Et le monde, à nouveau, s’éteint sous la grisaille des sourires sans personne derrière, supports de néant mécaniques car le rire ne vient plus.

 


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Samedi 12 juin 2010 6 12 /06 /Juin /2010 16:08

 

“Ok, I’ll be part of this world. »

 No Country for Old Men.


Muse-The-Resistance-Tour

 

 

À ma sœur Agathe, ange gardien blond, léger et bondissant attaché à la terre. À Lauriane, tiens. Et à toutes les femmes de musiciens et d’auteurs.

 

 

 

 

 

Hier soir, quelque part dans le monde, une communion de saints comme une autre.

 

Peu familière des stades, indifférente à l’art footballistique, faisant mentir une des dernières occurrences du Petit Robert à s’être immiscée dans des pages au demeurant salies depuis bon nombre d’années, « footeuse, adj. fem .», je trouvais ironique sans pour autant en forcer le sens de me retrouver au Stade de France, pour la première fois de ma vie, le soir du lancement de la Coupe du Monde (appellation au demeurant fort gracieuse, globale et sonnante).

18h00 (« On est larges ! tu vas voir, avec les trente portes, ça rentre comme dans du beurre »)

Montant les marches extérieures jusqu’au sommet, pour rejoindre les tribunes faisant exactement face à la scène, je vois soudain la structure se dévoiler, encore partiellement vide, telle une carcasse gigantesque renversée trahissant un état récent de décomposition, faisandée ça et là de tâches brunes et grouillantes, pas encore totalement recouverte par les vers. La grande coupe du Monde, pensai-je rapidement.  Vertige et adrénaline, que va-t-il donc se passer, ce soir ?  

D’immenses globes blancs semblent négligemment posés sur les gradins entourant la scène, cette dite scène représentant une poupe de navire constellées d’écrans,  un avant de vaisseau spatial surmonté d’un dôme étrange. Je la trouve petite, puis me rappelle mon recul, au demeurant étonnamment englobant, je vois tout, de très haut, une fois n’est pas coutume profitons-en.

Des transformations commencent à s’opérer, alors que nous nous asseyons tranquillement, profitant de la brise douce et de la lumière franche de cette belle fin de journée. Je regarde les sourires, les grappes qui se rejoignent, le mouvement ample mais calme de cette masse sous moi, je dis soudain à ma sœur que je me demande si je vais rentrer de New York. Quelle connerie n’ai-je pas encore faite après tout ? Elle applaudit « Je te couvre ! Et je te rejoins ». Grande joie sereine et cœur qui irrigue puissamment, je sais que je décolle bientôt, que nous avons tous besoin de frayer la réelle distance, de respirer ailleurs. Je pense à tous ceux qui maudissent les voyages, leur préférant les livres. Ils oublient que lire dans un avion est une des expériences les plus exaltantes qui soit. J’aime la distorsion des décalages horaires, voler quelques heures au Temps, puis les lui rendre. Il faudra que je choisisse bien mon livre, d’ailleurs, celui que j’aurai lu en dehors des faisceaux.

Je demande naïvement à ma sœur si c’est toujours comme cela, le Stade de France, elle me fait remarquer sans animosité qu’un vaisseau spatial n’est pas tout à fait indiqué pour une rencontre France-All Blacks. Enthousiaste et maintenant naïve, je comprends mieux ces grands effets de liesse. Je profite de mes derniers moments de lucidité, car je me sens déjà flotter hors de contrôle.

Je lui demande la contenance des gradins. Elle me répond 80 000 personnes. Me dit que c’est complet. Me dis que je n’aurais jamais dû poser cette question. Sueur. 80 000 personnes, si l’on enlève la dernière partie du stade réservée à la scène mais que l’on rajoute la fosse que vient grossir de minute en minute de minuscules flots de chair et de couleurs, cela s’annonce plausible. Je remarque un nombre incalculable de tee-shirt verts. Cette couleur m’apaise, je décide de me concentrer dessus. Pas facile de compter des personnes qui bougent tout le temps, je renonce rapidement.

Et puis cela recommence, je ne pense que voyage. Je dis que je veux partir sur la route 66. Je propose de traverser le Canada. Faire de la route. Avancer. Revenir. L’Étoile.

Ma sœur me dit que ce serait tout de même formidable, accrochées à des filons, si nous pouvions traverser la structure par les airs. J’approuve. Nous ne croyons, pour l’heure, pas si bien dire. « Tu verras, appuie-t-elle, un jour des stades comme cela voleront. Tu imagines, des stades avec 80 000 personnes, qui décollent. – Oui c’est à peu près l’idée du spectacle, il me semble. Mais s’ils décollent, autant tomberont. On n’est pas prêts. » Quelle arche, cela dit. On pourrait, égoïstement, se soulever, comme on soulève un objet pour nettoyer en dessous. Laver à grandes eaux le monde, et nous reposer. Recommencer à 80 000, ce n’est déjà pas trop mal. En bas, dans la fosse, un type danse la gigue, une bière à la main. Il ne renverse pas une goutte, je suis impressionnée.

Ou l’inverse, après tout. On condamne les entrées. On nous fusille. « Suivants ! ». Grand ménage de printemps. Mais pourquoi donc ces sordides pensées ? Depuis toujours, en pensant à un stade je pense plus au Chili qu’à Céline Dion. Nous sommes dans une logique de solidarité à sa masse, ce soir, avec la mienne, je décolle ou je suis fusillée. Plus tard, dans mon Boeing, j’atterrirai à JFK ou dans une tour.

 Together we’re invicible 

Comprenez, à longueur de journée je subis cette foule molle et puante, hostile, épuisée. Ici tout semble acquis, et pour une fois, j’aime quelque chose que 80 000 autres aiment avec moi, preuve à l’appui. « 160 000, rétorque ma frangine, demain soir également c’est complet. » Et 80 000 personnes, avec moi, ne regarderont donc pas le lancement de la Coupe du monde, merde, c’est précieux ! Un couple de quadra-quinqua proprets (des « sans âge », à vrai dire, à y réfléchir ils ont peut-être 35 ans tout au plus), copies parfaites des bourgeois de la Vie est un long fleuve tranquille à côté de nous s’installe. Ils sont gentils, à l’aise, leur présence sans que je ne sache réellement pourquoi me réconforte. Ma sœur me pousse du coude « Cela sent le cadeau des enfants pour les décoincer. – Non, Muse fraye large, cela ne m’étonne pas. Ils remplissent deux Stade de France putain de merde. » Je ne tiens pas particulièrement à m’en remettre. Ni à châtier, pour l’heure, mon langage.

19h (« Ah, mais ça a commencé en fait, regarde en bas, ya des types qui jouent, je croyais que c’était encore la sono pour patienter. »)

On discute, on discute et soudain un sosie de Kurt Cobain apparaît sur un des écrans latéraux, gratouillant une pop honorable mais peu offensive, peinant à nous déconcentrer de nos projets futurs de conquête du monde par les sentiers de traverse. I Am Arrows. Mouais. Je crois qu’il y a vaguement un type de Razorlight là-dedans. Me dis que j’aurais dû regarder le programme, car à l’heure où je tente de leur prêter une oreille, je n’ai pas la moindre idée de qui ils sont. Eux n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils foutent là, nous sommes donc à peu près quittes. Je les trouve jeunes, premier effet de la trentaine.

Arrivés et repartis dans la plus complète indifférence, je me rappelle combien une foule maussade est terriblement cruelle. Je ne sais que choisir entre la perspective d’être une première partie ignorée au Stade de France, ou définitivement personne. Me demande si j’ai honnêtement le choix.

Bon, un deuxième groupe s’installe vite fait, The Big Pink. Probablement une référence sibylline au tee-shirt de la batteuse. Le chanteur a un tatouage sur le bras, j’ai toujours trouvé cela éminemment sexy, mais enfin cela ne s’écoute pas. « Comment peut-on vouloir être batteuse ? » glissai-je à ma sœur absorbée par son portable. Elle me renvoie un œil fatigué. On s’ennuie. Plus précisément, comme lors de toutes les premières parties, on attend que cela passe plus ou moins patiemment.

Je sens une nouvelle étape de ma transformation. J’ai un rire idiot à chaque fois qu’une chanson commence, alors que je ne les connais même pas.

Mais alors…

20h (« Mais attends, mais oui…, c’est pas possible : c’est The Editors ! Que ne le savais-je, j’aurais révisé ! »)

J’ai la mâchoire qui se décroche. Le chanteur ressemble à Wolverine (avant transformation, et en mieux habillé), et je n’ai pourtant pas vu Twilight, je ne peux pas être influencée dans mon jugement. Lorsqu’ils assènent les premières notes de leur pluvieuse new-wave scandée, je repense aux heures glorieuses des premiers, des meilleurs. À la Factory, bien sûr, à l’Angleterre sidérurgique que je n’aurais jamais dû quitter, elle aussi, au bar de l’hôtel à moitié vide dans lequel j’officiais, j’ai l’impression d’avoir mille ans déjà. Sa voix, greffe victorieuse d’Ian Curtis et du type d’Interpol, m’envahit et tape dru ses basses de velours râpé contre mes parois pourtant rodées. Je les connaissais peu, auparavant, inconsciente de leur envergure. Je me dis qu’il me reste beaucoup à apprendre, décidemment.

Ma sœur crie « à poil ! » pour briser le registre. « Oh, lui réponds-je, on ne crie pas « à poil ! » au mec des Editors, non mais ! Un peu de respect pour cette méga ultra bombe de la mort qui tue qui devrait immédiatement retirer ses vêtements, oui ! Il ne lui manque qu’un tatouage sur le bras et je tombe dans le coma ». Dernière transformation opérée, j’alterne entre œil mouillé, palpitations d’amour béat et sidération consternée devant leur si facile victoire, les claviers torsadés enveloppent de leur litanie pesante une foule qui daigne commencer à s’intéresser au spectacle et... je commence à perdre mes mots, envolés au vent au-dessus de la monstrueuse bâtisse dont les remugles commencent à effrayer.  À la fin, plus personne ne veut qu’ils partent, c’est bien normal, ils ont transcendé l’idée même de la première partie.

21h20 (« Ouais, c’est bien eux. En pantalons argentés, je rêve. Au moins ils se détachent du fond, pratique pour les derniers rangs. »)

Je fais un plan panoramique du stade, complet, effectivement. Je ne sais pourquoi je me demande comment échapper à la folie d’être Matthew Bellamy et de voir 80 000 personnes  par soir ramper sous ses hautes gammes. « Tu imagines la panique totale de la nana de Muse, ou des Editors, devant cette foule hostile ? Je pense que nana de rock star, c’est le plus haut poste à sacerdoce qui soit actuellement. – Nan, elle regarde pas.»

Muse, donc. Je vous attendais depuis 2003, guys. Alors en promotion de votre deuxième album (ou troisième, je ne sais plus et je m’en fous), vous aviez la technique impeccable et la virtuosité propre. Dans une salle de 1500 personnes, à Bordeaux, vous faisiez, comme on dit trivialement, votre boulot.

L’impression cependant d’une retransmission de concert sur écran géant devant laquelle on transpire en se bousculant. Pas de passage entre vous et nous. Matthew Bellamy et son visage fermé, concentré sur ses arpèges, capable, il faut souligner, de tenir sa note époumonée de longues secondes tout en arpentant frénétiquement le manche de sa guitare d’une main, et le clavier du piano de l’autre. J’avais décidé alors de vous aimer plus secrètement, aah (soupir) Matthew, déçue non pas par vos chaussures, mais par votre souci exclusif de performance inhumaine. Vous savez comment sont les femmes éconduites… beaucoup de mauvaise foi, une brisure rentrée dont la violence ressortira contre une mauvaise victime… Mais j’ai depuis pansé mes plaies, prête pour le grand pardon.

Tout d’abord, je suis de celles (au moins 160 000, donc) absolument et définitivement acquise à  leur dernier album The Resistance (ben voyons), dont je lis ça et là qu’il serait « de la merde, m’as-tu-vu mégalo, crypto-progressif, poussif et vas-y que j’m’y mette. » Je suis rompue à ces accusations, qui sont à mes yeux dans de bien nombreux domaines d’immenses compliments. De la musique de stade, en somme (sourire plein de dents). Je ne me remets toujours pas de la pause Saint-Saëns au beau milieu de I belong to you, et j’entends encore résonner dans ma poitrine largement sollicitée ces derniers temps « Réponds à ma tendresse ! » ou plutôt, version Bellamy « Wipon za ma tendwesse ! » absolument irrésistible, il faut bien le dire (ah, la magie des accents… je me rappelle encore Gabriel, au Québec, qui… bref.)

J’y vois, je ne peux pas être la seule, une lecture théologique de A à Z, à peine masquée, me demande si les accusations de scientologie sont fondées, par qui comment, je décide de m’en contrefoutre, encore une fois, découragée par avance d’aller traquer une fois de plus la médiocrité baveuse on the web pour ramener des preuves de ce que j’avance. Avançons.

Je dois admettre, alors que retentit la troisième chanson, qu’à trois seulement ils foutent un bordel pas possible. Je suis une adolescente qui a déjà perdu trois kilos en vingt minutes. Ma voix résiste encore, c’est un miracle. « Tu vois, tu as raison, les stades décollent. » Nos poumons, nos trachées, nos pores, nos flots d’énergie pure ont déjà entamé la grande communion.

Le son et lumière est fortement déconseillé aux épileptiques. Les écrans ondulent, palpitent, parfois un énorme TRUTH s’installe, chancelle. I want the truth ! hurlent les baffles. Et nous donc.

Il faut bien dire que lorsque Uprising s’impose, le stade n’est plus que rugissement, vagues de mains et profondeurs martelées. Ce n’est pourtant que l’ouverture. C’est ce qu’on appelle convoquer les troupes, motiver ses bataillons.

They will not force us

They will stop degrading us

They will not control us

We will be victorious.

Certes. Les cyniques vont encore rire. Ce n’est pas un peu fasciste, d’ailleurs, ces bruits de claquements de bottes dont les formidables basses viennent déloger nos gorges ? Matthew Bellamy, au grand dam des puristes, respire sa musique, ne nous fait grâce d’aucune de ses expirations. Il possède ce don à mes yeux sacré de faire naître immédiatement des images apocalyptiques par ses évocations lyriques et violentes, foudroyantes, il respire des mondes en feu, des symphonies irradiées, des démesures d’Icare contenues, concentrées dans un seul corps malingre. Lorsque Matthew Bellamy, aidé par quelques artifices diablement efficaces, retire les océans des côtes en reprenant son souffle, le tsunami qu’il promet ne laisse personne sauf. J’en vois qui pleurent, j’en vois qui tombent, j’encaisse pour ma part uppercut sur uppercut. J’éclate sous les coups, je sais que toute sa voix passe au travers de moi, que je deviens vecteur d’une incompréhensible initiation cultuelle,  le corps en apesanteur incapable de sentir les tensions que je lui impose. « Je suis vaincue. » Je n’en reviens pas. « Je suis vaincue. Enfin quelque chose à ma mesure. »

C’est sûr qu’à côté de ces visions homériques, les tribulations ignifugées de Bénabar à la campagne ont l’avantage d’éviter rapidement la propagation de tout débordement. C’est important.

Vaincue, tu crois ? Mais tu n’as rien vu, petite.

Le soleil se couche, son croissant final de corail illumine la partie haute du stade, je crois voir au loin un clocher, des montagnes. Effet d’optique.

Une soucoupe volante (ces gars-là ont de l’humour, malgré tout) s’élève soudain d’on ne sait où et flotte au-dessus de la fosse, le textile argenté soufflé se déployant avec grâce comme une pieuvre amie, et une minuscule forme éclairée descend sur un trapèze. « Non…. » Si.

 Une danseuse (ou danseur, excusez mes préjugés à la distance où je me trouve) circonvolue dans son habit de lumière, grésille, semble s’éteindre comme une braise à bout de course, c’est tout simplement spectral, subliminal, la voix semble la guider, la faire virevolter comme une fumée de cigarette, les mains se dressent et c’est un tapis titanesque d’algues marines caressées par le courant qui se meut sous nos yeux prêts à sortir de leurs orbites, conscients qu’ouverts même au maximum ils n’embrasseront jamais cette vision surnaturelle.

Le silence, brutal, et la lame d'une complainte d'harmonica vient lever en nous les derniers filets.  Avant l'épique Knights of Cydonia, la reprise ironique de l'hymne d'Il était une fois dans l'Ouest, mais personne ne rit, et le monde entier suspendu, écorché, saigne sous la contrainte éreintante de cette insolente beauté. Il était une fois dans l'Ouest du Stade de France, où 80 000 personnes font silence complet avant l'explosion orgasmique.

Il pleut, soudain. On voit les gouttes lourdes et régulières dans le halo des espions qui parcourent la fosse. Ils ont fait tomber la pluie, enfin, sur les récoltes, dis-je pour rire à ma sœur. Pour rire ?

Nous sommes montées au plus haut des tribunes, refusant depuis l’entrée de The Editors de passer ce concert assises, et contre les barrières, la ferveur contagieuses des quelques excités dont nous sommes évidemment semble pousser les autres dans le dos. « Debout, allez, debout » hurlent des gens à côté de nous et tout le rang de se lever. Les baffles suffoquent, les rafales se succèdent, la sueur coule à flot.

Je ne pense plus au Chili, à la panique, au grand effondrement. Personne ne sera fusillé. Personne ne sera lavé à grandes eaux dans le sillon de notre arche fracassée.

23h30 (« Eh bien… je ….  – J’ai envie de pleurer, me dit ma sœur. – Moi je me suis encore fait terrasser. »

Les portes s’ouvrent, l’hémorragie commence dans les rues de St Denis. « Est-ce qu’on dit « ça sort comme dans du beurre ? »  - Je suis formelle, non. »

J’ai cette impression rare, précieuse, que j’entends sauvegarder le plus longtemps possible consciente tout de même que c’est toujours le Chili qui gagne au fil du temps, j’ai cette impression donc, falsifiée par les spots et la mugissante sirène des ambulances du grand spectacle, que nous nous sommes, à 80 000, et pour deux heures, réconciliés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 20:58

Lying on the beach

Darkness out of reach

Archive, Fold.

 

Lumière blafarde et cohue patibulaire, présentation convenue, vulgarité patente des annonceurs, prix d’entrée exorbitant, oui, vous êtes bien au Salon du Livre. Aucune surprise, le supermarché de l’in-folio soigne ses piles, Sony n’en finit pas de peaufiner son reader, Les Échos nous offrent sempiternellement un numéro dont nous ne voulons pas, La Musardine encanaille la mignonne venue faire dédicacer son Joy Sorman et les enfants hurlent, mais pas aussi fort que les adolescents boutonneux au stand Manga - cosplay. À la Fnac, au moins, vous ne payerez pas l’entrée pour trouver les mêmes livres. Et je vous le fais de mémoire, désolée donc de ces inexactitudes et exagérations (vraiment ?).

 

Dirigez-vous plutôt, si vous avez deux heures et dix euros à investir durablement, au Grand Palais. Il s’y trouve jusqu’à fin mai une bien exaltante exposition, en tout point : Turner et ses peintres. C’est annoncé partout, les hors-série du Figaro et de Télérama rivalisant d’originalité, la « presse unanime saluant une initiative unique et formidable » pour consacrer toutes les formules. Et c’est tout à fait mérité.

Piétiner et risquer la minerve pour entrapercevoir un bout de tableau mal présenté, très peu pour tout un chacun, si vous y rajoutez un tassement des lombaires très libraire 2.0., vous concevrez aisément l’ingrate décision à prendre au moment de sortir de son antre.

Pourtant, pourtant, il faut la prendre, cette décision.

 

JMW Turner, Le Déluge Turner, Le Déluge.

 

D’abord, parce que Turner. Il n’y aurait finalement que cela à dire. La peinture de catastrophe, le briseur de lignes, le sublime et l’énergie. L’extérieur. L’époustouflant peintre des mers, le seul avec l’arménien Aivazovsky à m’arracher les yeux, à m’hypnotiser vers des temps profondément enfouis de tumulte et d’acédie. Turner, le tempérament, la lutte des obliques, toute cette matière écrasée qui allume la lumière, vaporeuse et insolente. N’ayant pas vraiment de bases en histoire de l’art, vous pardonnerez mon manque de vocabulaire précis et qu’importe, les légendes sont parfaites et parlent avec éloquence, elles, rédigées avec un souci de plume qui aurait plu au maître.

L’écrin, d’ailleurs, est remarquable : on évolue dans des blocs de couleur brute. Des murs mats rouille ou tomate, bleu royal ou gris anthracite sur lesquels se découpent les fameux cadres or et bronze, et en leur centre, la lumière rouge et brulante, vivante comme un point surnaturel perçant les brumes. La typographie des textes, merveille d’élégance, entoure avec respect et chaleur les huiles brillantes.

La Tate à Londres, qui possède bien évidemment plus de 500 toiles de l’Anglais romantique, a vidé ses galeries et offre ici pour quelques semaines plus de cent pièces du peintre, et pas des moindres puisqu’on se trouve giflé dès l’entrée dans la première pièce par Le Déluge, immense et violent.

Turner, oui mais… et ses peintres. Et sous le coup d’un malaise difficile à dissiper, d’une illusion d’optique absolument soufflante, Le Déluge se dédouble et sur la droite apparaît celui de Nicolas Poussin.


 

Nicolas Poussin, Le Déluge

Nicolas Poussin, Le Déluge


Il faut vraiment le voir pour le croire. Pourtant on le sait bien, que les plus grands avaient avant eux des plus grands, que nulle toile, fût-elle sommet de l’art, ne fut créée ex nihilo. Mais l’insolence du concept de cette exposition est proprement jubilatoire. « Regardez, semblent nous dire, goguenards, les instigateurs, ceci, ce Déluge, vient de cela ! » Et bien entendu, le vertige se propage de pièce en pièce, tombant des œuvres de Rembrandt, à celles deVan Ruisdael, Salvator Rosa, Gainsborough, Rubens ou du grand Constable. Sans parler du méconnu Francis Danby dont pour ma part je découvrais pour la première fois le travail autour du Livre des révélations, et son Ange debout face au soleil, que Turner décidera de réinterpréter dans une effusion de force et d’or tourbillonnant.


 

Francis Danby, sujet du livre des révélations Francis Danby, sujet du Livre des révélations.


 

JMW Turner, Ange debout devant le soleil Turner, Ange debout devant le soleil



L’on en arrive même à une situation stupéfiante, alors que côte à côte nous sont dévoilés Paysage avec Jacob, Laban et ses filles, de Claude Gellée, dit Le Lorrain, et Appulia en quête d’Appulus de Turner. Nous sommes tout bonnement conviés à un réel jeu des 7 erreurs. Pourtant l’homme n’est pas simplement un vulgaire reproducteur, cela serait trop simple. Son désir vif de se hisser au niveau de ses maîtres l’envoûte et Turner, secret, à la vie modeste et laborieuse, veut égaler, puis surpasser chacun de ceux qu’il admirera, sa ferveur mêlée à la rage d’y parvenir. Il se veut un peintre immortel, recouvrant les murs de la Royal Academy, et il y parviendra. Cette ambitieuse ténacité, cette insolence à tutoyer du pinceau ses prédécesseurs n’aura de cesse de l’accompagner dans ses périples à la recherche d’un nouveau chef d’œuvre auquel se confronter. Il atteint rapidement ce qui, à mon humble avis, confine au délirant génie : la maîtrise des cieux. Turner convoque littéralement la lumière.


JMW Turner, Clair de lune Turner, Clair de lune, étude à Millbank.


Ses soleils rouges reflétés sur les eaux, ce sablier formé par l’inversion du lever, son feu d’espérance rouge sang allumé derrière les tempêtes, sa lune piquante à l’incompréhensible clarté dans Clair de lune, étude à Millbank devant laquelle le visiteur abasourdi pourrait rester mille ans persuadé qu’elle brillera si les spots au-dessus d’elle s’éteignent, ces taches de miracle réchauffent, irradient. Une femme chuchote à sa voisine qu’elle se sent bronzer devant les toiles.

Il y a toujours chez Turner non pas un conflit dans les éléments que pourtant il déchaîne en déséquilibrant les classiques lignes pour rayer ses paysages avec fracas d’obliques et de spirales mousseuses et mélancoliques, non pas un conflit, mais une chaotique osmose où les plans naturels s’entrechoquent pour se pénétrer finalement. Avalanche sur les Grisons fait déferler du ciel des blocs indéfinissables de neige sale, et comme le dit justement le commentaire en regard que je me dépêchai de griffonner sur une page libre du livre qui me tombait alors sous la main dans mon sac (Jacques Chessex, Transcendance et transgression – espérons qu’il me pardonne) : « Par l’audace de sa technique qui fouette et dissout toute forme dans une pâte épaisse et malmenée, le vieux Turner parvient encore à rivaliser avec [ses maîtres]. »

Admiration dont l’exercice le pousse à se surpasser, le moteur de Turner peut s'avérer mordante critique envers certains modèles. « Puisque vous n’y parvenez pas, je vais vous montrer » semble-t-il les défier. Ainsi de sa Forêt de Berre, qu’il propose en regard de Paysage à l’oiseleur de Rubens, ce Rubens qui à ses yeux ne « pouvait se contenter de la pure simplicité d’un paysage pastoral », et « jetait ses couleurs comme un bouquet de fleurs ».

 

Mais le clou de l’exposition, bien que n’étant pas la toile la plus fameuse ou la plus spectaculaire, se trouve bien dans cette anecdote croustillante qui résume l’homme tout entier. Alors qu’en 1832, en pleine maturité de son art, il a déjà pour habitude de faire venir ses toiles inachevées dans les expositions afin de les terminer avec virtuosité et célérité en tenant compte de la composition achevée de ses concurrents ( !), Turner va imposer à John Constable alors son dernier grand rival, de faire les frais de cette pratique déloyale mais truculente. À la Royal Academy, il vient présenter une grande toile, l’Inauguration du pont de Waterloo. Turner, lui, propose dans la même salle une modeste marine, Helvoetsluys, « destinée à faire pâle figure ». Au dernier moment, il rajoute à sa composition la petite bouée rouge au premier plan, et de cette touche à la densité chromatique de génie, rivalisant avec les vermillons tape-à-l’œil de la magistrale toile adjacente, il souffle le public par sa retenue épurée, et fait définitivement passer Constable pour un prétentieux à la toile chargée, tapageuse et discordante.

Depuis ce douloureux épisode, jamais les deux toiles n’avaient été rassemblées dans un même lieu. En plus d’un cours d’harmonie des couleurs, nous avons un combat de peintres grandeur nature restitué, avec méthode, humeur et humour.

 

JMW Turner, Le déclin de l'empire carthaginoisTurner, Le déclin de l'Empire carthaginois.


 

Le Lorrain, Débarquement de CleopatreLe Lorrain, Débarquement de Cléopâtre à Tarse.


Nous quittons alors l’exposition enchantés, bien décidés à prendre des billets pour Londres afin de prolonger le délice (manque ici ma toile fétiche, Fishermen at sea), bercés par le crépuscule du Déclin de l’empire carthaginois, faisant un délicat clin d’œil réconcilié au Débarquement de Cléopâtre à Tarse, de Le Lorrain, faux jumeaux singuliers et exemplaires.

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Dimanche 27 décembre 2009 7 27 /12 /Déc /2009 01:04

J’adore depuis longtemps Giacometti, mais bien davantage encore depuis que j’ai pu le surprendre, un jour de 1924, en train de griffonner sur un carnet cette litanie scandaleuse de pensées non alignables : « Je sais que je sympathise avec l’Église, avec le despotisme religieux. J’ai raison ou tort ? Je crois avoir raison, mais je n’en ai pas la certitude. J’ai de l’antipathie pour la philosophie, pour la liberté de pensée, pour la liberté d’action, la liberté d’écrire des livres, de faire des tableaux et d’exprimer des idées personnelles. Je hais la liberté de croyance ou de non-croyance, et la république. Je hais l’émancipation de l’individualisme et celle des femmes. Je ne peux plus entendre tous les bavardages qu’on fait, que tous font sur toutes choses, sur l’art, sur l’histoire, sur la philosophie, où chacun croit pouvoir exprimer la misérable idée qu’il s’est faite dans son cerveau. Pourquoi est-ce que l’Église ne brûle plus, ne torture, ne tue plus tous ceux qui osent penser ce qui leur plaît ? »

Combien de procès dans ces lignes ?

 

Philippe Muray, L’Empire du Bien.

 




 

Jim Carrey est un acteur épatant.

Le seul clown véritablement triste que je nous connaisse, dans cette épanouissante foire aux idoles qu’est cet univers dont Philippe Muray déclarait en 1998 (c’est-à-dire avant-même l’avènement du web 2.0.) que sa seule ruse est de nous faire croire qu’il existe. Lors d’une scène particulièrement réussie du film Man On The Moon de Milos Forman, retraçant admirablement la vie du comique ambigu Andy Kaufman, il a ce regard qui ne peut se feindre. Il a ce regard en miroir, il a tourné ses orbites en dedans, il a vu quelque chose que personne n’a le droit de voir et par le prisme de ses pupilles dilatées dans un rictus qui sonne sa mort, le personnage auquel Jim Carrey offre ce regard retourné dans sa peau comprend qu’il est perdu, car il a vu la ficelle. Il sait que le prêtre vaudou ne pourra pas guérir son cancer, car il a vu de ses yeux la supercherie, et ne peut plus rien croire.

Ce regard, dont personne ne parle dans les universités de cinéma, ce regard est plus constituant à mon sens, plus porteur en lui seul du désespoir impossible à combattre qui un beau jour brutalement, irréversiblement, souffle le païen loin de ses cultes aliénants. On parle beaucoup, à juste titre ou non tant l’expression semble réductrice, de la perte de la foi du croyant, on parle peu de la non moins douloureuse et déchirante perte de tous ses riens par l’incroyant. Perdre l’absence cruelle de ses croyances, la vacuité de ses modèles de références, perdre le monde, et l’humain, puisque nous n’avons, négligents, que ces maigres non-croyances, est absolument pétrifiant. Dans le doute, dans le noir, ne plus bouger. Je nous croyais bien bas, nous pouvons donc encore descendre. D’athée, ce qui n’était encore qu’une frêle certitude, on en devient prudent.

Dans le regard de Jim Carrey en cette scène clé, dans cette ironie morbide et finale, le pitre a définitivement terminé de rire, lui qui le faisait si intelligemment pourtant avec cette rage au ventre de masquer ses océans de larmes sous la sueur d’un spectacle auquel on se gausse sans le voir, lui, derrière la ficelle, au-delà de la ficelle depuis si longtemps qu’il ne tient qu’à un murmure, une caresse avant de disparaître complètement, sacrifié à la foule.

Il y a le regard de Carrey.

Je croyais qu’il y aurait le cri de Marilyn Manson.

Putride outrancier de bourgeoises calmes, et je les ai vues, il ne s’agit pas encore d’un accès paranoïaque parmi tant d’autres, MM nous a fait l’honneur ce lundi 21 décembre de clôturer sa tournée européenne par le Zénith d’un Paris qu’il dit aimer, ce qui n’est pas sa première faute de goût.

J’ai cédé à la tentation du concert, je voulais, minuscule et noyée oui, l’entendre rugir par le plancher, que ses basses, par la théorie éclairée des électrochocs, se chargent de me réanimer un peu d’une longue hibernation au monde telle que la liesse le défigure. Familière de Munch, comme n’importe quel imbécile qui se croit cultivé, j’avais pour autant des impatiences. Ces brutalités silencieuses que procure la lecture d’auteurs en perpétuelle apoplexie me donnent trop souvent des crampes dans les extrémités des membres, incapables de porter leurs coups.

Bien sûr, j’ai pris ce qui venait. J’ai conscience de l’extrême pauvreté de nos scènes, de la sécheresse idéologique qui les anime. Nous sommes bien loin, rassurez-vous, des parades du Grand Olibrius. Je refuse d’adouber notre fauve Mansonnien chevalier d’un feu metal, et concède par lassitude à lui octroyer dans ma grande bonté la digne mission de maillon torturé entre le peuple et l’élite des décibels. Surtout, je l’aime bien, l’ami Brian Hugh Warner. Bien plus que son pesant Manson. Je souffre avec lui, parfois, quand il disloque ses articulations peinturlurées en proférant de pâles blasphèmes inquiets. Il est de ceux qui se coltinent le sale boulot, même s’il reste bien mieux payé que la moyenne.

MM, qui ne fond ni sur le tapis ni dans la bouche, avait eu de beaux mots, souvenez-vous, dans le Bowling for Columbine d’un autre MM, et tombait à pic pour décharger de leurs responsabilités face à la contraception les parents gras et ignares des exterminateurs de campus. Il rejoignait dans ma modeste liste de MM le très agité Eminem de 8 Miles et ses invraisemblables gesticulations rhétoriques lors de battles dont nos actuels pourfendeurs des barreaux devraient s’inspirer un peu plus. Et puis à la fin, il assume pour toujours que la face que nous méritons de contempler, rampants volontaires dans nos fosses creusées sous l’étoile, c’est ce masque épais et coulant, ce maquillage Halloween, ce costume d’attardé dans une génération qui expulse progressivement de ses rangs toutes ces créatures produites il y a quinze ans tout au plus seulement, pour les remplacer par les reflets narcissiques de la média-réalité. Moi qui croyais qu’on n’expulsait plus l’hiver, par immense accès de charité chrétienne, j’ai vu expulser Marilyn Manson par la police la plus impitoyable et la moins corruptible de toute l’histoire de la répression des mœurs : le vide.

Ils étaient là, immobiles, debout à battre faiblement la mesure, ce peuple minable auquel il faut absolument et ressembler et plaire, ils ne bougeaient pas sous les baffles, incapables d’une transe minimum, qui toute ridicule fut-elle elle-même, amorcerait un semblant de miracle de vibration spontanée. Pas du tout. Les gens ne sont jamais là où ils se trouvent depuis que la communication virtuelle existe. Ils n’existent plus, eux, ectoplasmes en attente de réception sur un serveur quelconque.

Ils étaient déjà pleins d’un rien blafard délicat à manier, ils se dispersent maintenant dans la lueur éclatante de leurs écrans. Car je le jure, plus de flammes dans la foule, bien sûr que non. Une nuée d’écrans bleus comme autant de lucioles lucifériennes d’Iphone pour ces crétins qui rigolent de Dieu mais ne pourraient jamais rater une messe à leur boîte mail. Marilyn s’époumone, promet l’apocalypse dans un déferlement de provocations aussi light que les cocas dont s’abreuve son public à présent végétarien (les étendards singeant les croix gammées en érigeant d’imposants dollars noirs et rouges, oui, d’accord, admettons), et ma voisine de derrière me demande si je peux légèrement me décaler sur la gauche car, assise et farouchement déterminée à défendre son strapontin sous les assauts frénétiques d’un public ô combien dévergondé sorti tout droit Des Chiffres et des Lettres, elle entend bien en avoir pour son argent. Ledit argent décrié par notre argenté maître des cérémonies dont on n’écoute peu les paroles et c’est bien normal, ces cons-là n’ont encore rien sous-titré. Un enflammé (mais sortez-le, et les règles de sécurité alors ?) hurle soudain le nom de son idole, brisant le silence de cinq mille recueillis. Des regards amusés convergent, ouh la la, il a fait du bruit, qu’est-ce qu’il est subversif… Manson lui, déploie son immense carcasse bien balancée, du haut de quarante années qu’il porte bien le bougre, bien mieux que ces succédanés de vingt ans tout mouillés, serrés dans leurs résilles et consultant Facebook en plein milieu de Coma White, des fois que machine aurait enfin répondu favorablement à leurs attentes dégoulinantes de chiots en érection. Il avale son micro, incapable de réveiller les zombies qu’il a contribué à engendrer, pour lesquels il faut se résigner à constater prématurément l’heure du décès et moi je suis sur les berges de son monde, et je contemple les ficelles.

Je vois tout et tout le monde, dans un rictus forcé, et je rentre me coucher, frappée par l’épidémie : je suis, comble de l’horreur, mitigée sur ce à quoi je viens d’assister. Même pas lamentable, évidemment loin du génie. Je suis en train de mourir, je sens la rigidité s’installer, au secours : je suis mitigée.

Ils m’ont volé le cri de Marilyn Manson. Je n’ai pas pu l’entendre. Ils l’ont figé, sinistre Antéchrist pour rire, dans leur silence stupéfiant, pressés d’en référer immédiatement à leurs boîtes magiques. Moi, j’en ai terminé. J’essaye de lutter encore contre ce formol.

Entre l’agitation chorégraphiée qui ne secoue plus aucun de ces clones branchés sur leur néant, et la molle adhésion de ces clones qui se désolidarisent d’une idole grimée vitupérant son emphase, je me sens soudain bien dépourvue, moi qui chantais et qui dansa, lorsque la bise vint.

Ce que l’on nous dit peu, attachés que sont les faiseurs de formule à l’idée toute cinématographique de l’instant, c’est que cette malédiction de déchirer le voile et de voir ce que l’on n’aurait pas dû voir pour vivre ivres d’une cohésion sociale qu’Arte vante assez malhabilement jusque dans ses documentaires sur les babouins, cette malédiction n’arrive pas qu’une fois nous laissant pantelants et dérivants jusqu’au générique de fin qui suit somme toute assez rapidement, faute de solution ou de thèse.

Ce qu’on ne nous dit pas, c’est que ce regard pénétrant et révulsé s'impose sans cesse. Il ne nous quitte plus. Nous déchirons sans discontinuer, et mais tout se reforme, intact, sans cesse.

Et sans cesse, bras ballants, nous comptons les lambeaux qui se déposent à nos pieds.

Après toutes ces fausses fins dont nous endurons plus ou moins conscients les punitions et supplices, jamais aucun générique ne vient nous raccompagner, soulagés, vers les nôtres.

 

C’est bien normal, puisque celui qui a vu la ficelle du prétendu miracle que lui promet le  dernier recours, sait dans sa chair qu’on ne guérit pas du cancer métastasé.

 

 

 

 

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Publié dans : Sortir de l'antre: Le monde extérieur
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