L'humanité mise à mal: témoins de guerre

Vendredi 7 janvier 2011 5 07 /01 /Jan /2011 23:08

Paradis de Dante - Premier cercle des professeurs du royaum

 

 

Allez au diable, je m’appelle Samuel Hall, je vous déteste tous. Continuez comme ça.

Alain Bashung, Samuel Hall.

 

Être armé, aujourd’hui,  passe pour un dérangement mental, Verlande le savait mieux que quiconque. Personne ne semblait comprendre que le point limite venait d’être franchi. Le point limite à partir duquel la seule façon d’être libre, c’est précisément d’être armé.

Maurice G. Dantec, Métacortex, Albin Michel, 2010.

 

 

metacortex-dantec-10

 

 

Les priorités de lecture restent mystérieuses. L’organisation des affects, compliquée. L’effet insoupçonnable.

Il faut prendre en considération le faisceau qui accompagne l’œuvre, bien sûr. L’homme, si on le peut. Notre sommeil, ces derniers temps. L’état de mort clinique dans lequel on maintient le Journal de 20h. La déstabilisation prévisible mais immanquable des Fêtes. Les lois contraignantes de la douleur physique. La place consentie à l’amour. La playlist. L’intime conviction.

Il faut prendre en considération sa propre position générale géostratégique, spirituelle, embrassante, refaire les points les plus réguliers possibles, quand bien même les ouvrages lus s’enchaînent, sur le repositionnement qu’ils viennent d’opérer, ou non, sur notre conscience d’errant. Tout est tellement foisonnant et multiple, divergent, atroce et magnifique, aggloméré, diffracté, coexistant que je fige pour ma part chaque sous-monde en une strate et me voit en foreuse indélicate qui va et vient entre chaque, phallique symbole qu’il faudra que j’ausculte, attentive à ne pas briser les formes figées que chaque couche contient mais à les faire vibrer un peu, pour les éveiller l’espace de quelques secondes, leur sourire ou les secouer et repartir. Exténuée et exaspérée de ne jamais ni me faire figer à mon tour dans le grand silence de la réparation, de l’intégration sans conteste à au moins une de ces sous-couches, ni résignée encore à m’assoir simplement sur les strates du monde en regardant le ciel, en lançant un appel brisé au monde pour qu’il vienne, lui, à moi. Un petit problème de mesure et de métaphore. Ou plutôt, un problème dans les yeux de ceux qui me regardent par accident et n’ont aucune conscience des mesures et des métaphores.

Je saisis chacun des livres de Dantec avec la prudence anxieuse d’un proche au chevet de celui qui contracte une maladie neuve et peu diagnostiquée, à l’issue incertaine : Je vais te prendre la main et tenter de voir et de sentir ce que tu vois et comprends, connais de ce nouveau monde qui grossit en toi, attentive aux efforts surhumains de formulation que tu tenteras pour exprimer, prévenir, en dernier lieu transcender ce qui en sortira, mais surtout, ce qui y restera à jamais enfermé. La plus grande charge de la souffrance, l’auteur la porte seul, et certains efforts de communion sont plus intenses, je serre sa main et plonge dans ses yeux en reconstituant les bribes qui émanent de son organisme entier, à celui touché par la seule grâce qui compte, celle qui lui donne le vecteur pour drainer un corps saturé, tout en laissant échapper des flots erratiques, sales, difficiles à soutenir. Est-ce que c’est triste ? je n’en sais rien. Je n’ai jamais perçu aucune expérience que comme balle traversante que j’essaye à tout prix de retrouver plantée avec mon sang dans le bois derrière moi pour comprendre au moins la grosseur du calibre qui m’abat. Est-ce que Dantec souffre quand il écrit ? cliché présomptueux. Mais de le lire m’indique le degré de souffrance que pourrait ressentir celui qui n’a aucun don de formulation et pourrait potentiellement renfermer ces univers inimaginables, d’autant plus inimaginables que nous ne sommes pas sûrs, le livre refermé, de les avoir clairement imaginés. Drame de la formulation dirait mon seul ami de ce monde. Dantec ne cite même plus ses sources, tant elles sont digérées, il reformule l’évidence pour lui donner toutes ses chances de sonner neuve et frapper plus sèchement. Ainsi de mon refus d’utiliser le terme « catharsis » que tout le monde croit connaître et comprendre. Dantec tue, parce que ses simplicités surprennent et arrêtent le cœur trop brutalement en plein exercice d’une extrême complexité. Elles sont dénudées, mais par là-même immédiatement rendues impuissantes, absurdes comme la justice totale, implacable vers laquelle le roman entier semble tirer de toutes ses forces et par le feu de toutes les armes les plus surenchéries possibles. Et le tué revient. En vain. Car la guerre n’a pas cessé, et  la Chute intervient.


C’était si évident, c’était si ostentatoire même, cette obsession pour l’inversion. (Op. cit. p 632)

 

Et dans ce que je lis, dans la galerie des horreurs qui s’épanouissent à leur aise, s’ouvrent des invitations à courir dans le Wyoming plutôt que dans Montreuil, à courir à perdre haleine dans le Montana plutôt que dans le sixième arrondissement vicié d’une ville aux lumières crasseuses, à s’éreinter au lasso sur l’animal dans le Dakota, s’endormir dans un Dodge sur la transversale canadienne, illuminer de son sourire épuisé une aurore boréale et s’ensevelir sous le vent de poignards, frapper sa poitrine engourdie à l’approche du point de congélation, boire, chasser, élever, prier et Dakota, Wyoming, Montana dans le rétro comme autant de régions qu’il ne cite pas, dont rien ne me dit qu’il les supporte même mais qui sont autant de promesses qui s’éveillent en moi de trouver ce qui ne se trouve plus dans nos contrées serrées et surpeuplées : l’espace vital. En somme, résister par une force de vie trempée par la survivance à ces formulations de l’extrême. Bien sûr, bien sûr que le cliché est tellement immense que je devrais périr ensevelie sous ma propre stupidité pour oser courir dans les plaines aux bisons et épouser un musher. Oublions mes fébriles et féminines insuffisances, mes adolescentes fureurs de liberté mal dégrossées. Mais Dantec propose bien de l’espace vital, de l’épopée prodigieuse et déraisonnable, de la colère et de l’autorité, ce mélange-scanner froid qui déchaîne les passions ou accable de détails, ces recoins protégeant à ses yeux le diable qu’il espère mettre à nu en posant calmement ses plans sur la table, le fixant pour lui indiquer qu’il a compris son petit jeu, et que certains seront dans le passage.

Je vous avais prévenu qu’il y a des facteurs à prendre en compte. Mais si l’Amérique fascine, quel que soit le côté de sa frontière où l’on se trouve, c’est aussi et permettez-moi ce surtout, pour les espaces démesurés aux codes primitifs parfois rassurants qu’elle peut continuer de promettre sans décevoir. Pour sa ferveur délirante et ses armes en vente libre. Pour les prêtres Elvis qui marient des poupées à des GI. Pour la Budweiser dégueulasse et les steaks immenses. Aussi. Et surtout. Soyons honnêtes. L’exil ici était motivé par de grandes et moins grandes idéologies. Mais cette littérature d’exilé comme d’autres en leur temps nous met face à nos propres idéalisations du départ.


Ceci pour faire office d’introduction. Pour relier à la suite, ce que j’avais précédemment écrit immédiatement à la fin de la lecture de l’énorme Métacortex, c’est-à-dire il y a deux heures :

Rien à faire, Dantec me donne toujours envie de lire, et de lire pour vivre. Depuis dix ans que je tente de le suivre avec quelques ratés, une obstination bornée à l’envoyer se faire foutre comme une gamine vexée d’entendre trop de leçons si brutalement assénées, qui court vers ce feu promis, se brûle et revient rageuse lui répondre encore qu’il peut aller se faire foutre car elle connaît à présent ces bords de ligne et les trous béants qu’ils contournent et dans lesquels elle a pu cracher toute seule, lui reproche de ne l’avoir qu’incité à brûler et jamais protégée et repart, en jurant qu’elle claque cette porte pour toujours et que cet amour est bien terminé, s’isoler dans la méditation polluée et bruyante de centaines de livres plus grands qu’elle qui la consument autant qu’ils l’élèvent et qu’elle balance, rageuse, en retournant vers lui d’un pas assuré, se planter dans la poussière et lui dire qu’il peut aller se faire foutre parce que tous ces livres sont vides, et qu’ils le sont depuis qu’elle en a volé, oui, le suc essentiel qui finit par la composer entièrement et la durcir dans une prison folle de valeurs démesurées et obsolètes, et qu’alors quoi, qu’est-ce qu’il propose ensuite alors, alors… et qu’essoufflée, je pleure enfin, acceptant l’obédience devant son imperturbable regard d’acier liquide qui ne me verra pas et sa mâchoire serrée sur des mots inadmissibles que moi j’entends, pourtant, figée devant l’immense écran de ma conscience hachuré de son intermittence régulière, depuis dix ans que je peine à trouver mon souffle et que mes articulations lâchent sous les poids que j’accumule, défiante et sourde aux menaces, aveugle aux consignes de sécurité mais de plus en plus efficace et formée aux combats vitaux de tel infortuné qui se balança en slip et en son temps d’un hélicoptère dans l’eau des glaciers, depuis dix ans que je tente de le suivre avec quelques ratés, beaucoup de tests grandeur nature et l’inspiration profonde et inexpugnable que toute vie se doit d’aller trop loin pour mesurer enfin jusqu’où elle pouvait et se devait d’aller, pour retourner rompue à la léthargie convalescente dans l’unique but de repartir, depuis dix ans que je ne veux plus terminer mes phrases, baisser le ton ou les yeux mais accepte pour durer de calmer cette rage tout en l’utilisant comme un chien dangereux certes mais parfaitement dressé contre les bon ennemis, avec quelques ratés, depuis dix ans que je ne sais plus ce que je suis, qui je dois être, où me trouver pour comprendre que je suis partout, tout le monde et tout le temps adaptable à chaque situation au point de devoir élever toujours plus mes débats internes, je le retrouve sans l’avoir jamais perdu de vue, je le déteste et le convoque, le défie et l’insulte, le serre et l’embrasse en m’excusant bref, il est celui dont l’écriture me traverse, me déshonore, m’ insupporte, me brutalise, me rend belle, m’apprend, me gifle de fulgurantes trouées, me fait rire ou pester de mépris, il est celui dont l’écriture me maintient en vie.

Et, ça va, j’en ai lu bien d’autres. Je ne peux, simplement, jamais l’inclure. Il y a les autres, dont Platon ou Conrad, et il y a lui. Point. Remettez-vous en. Moi, non.


C’est parce qu’il y a des facteurs à prendre en compte. J’avais vingt ans, et contrairement aux apparences, je sais être docile et fidèle aux vrais électrochocs. J’avais vingt ans, et il m’a inversée. Je sais depuis que sa prose n’est pas la meilleure, que ses thèmes rebondissent mais qu’ils prennent de la vitesse à défaut de retrouver la précision de frappe initiale, qu’il m’a développée, enveloppée, abandonnée et reprise, qu’il n’existera jamais comme je le pense, que je ne veux rien savoir, d’ailleurs, de lui. Que sais-je des morts depuis longtemps ? Ce que je dois savoir, ceux des écrits qui restent. Je considère Dantec comme un de mes classiques enterrés et pourtant rutilant dans mes influences, implanté, jamais vivant, toujours déjà plus. Le réel, quand je lis Dantec, ne m’intéresse plus, car il coule de source. Et j’y reviens plus forte de l’expérience qu’il m’a transmise de ses mondes de feu et de sang, inoffensifs sous leur apparente ultra violence (je dis ultra violence essayant de me mettre dans la peau d’un béat, car je ne fus pour cette fois pas le moins du monde violentée par ses portraits encore en-deça de ce que l’humanité peut produire de plus abject , disons que je suis passée depuis un moment au-delà de l’abject, j’ai fait mes lectures, donc) , inoffensifs car orientés vers la réconciliation et le renouveau. Il n’incite qu’à déchirer les enveloppes fausses, contempler la pureté essentielle et intrinsèque à chacun voudra se considérer un jour, vraiment, comme un homme. L’on m’objectera que sa conduite réelle dément cette assertion, que son entourage (tout du moins celui qu’il rend visible) n’est pas des plus pur et reluisant. Mais enfin, qu’en sais-je, moi ? Quelques bons lecteurs peuvent, d’après sa théorie chère reprise à De Maistre, racheter la culpabilité d’autres intentions satellites moins nobles. De plus, si la guerre est ouverte et totale, il convient de trier ses ennemis dans l’ordre de leur pertinence.


On ne meurt qu’une fois, mais il existe un petit délai entre le dernier souffle et le départ. (Op. Cit. p 119.)


Je reste sur mon lit. J’entends la bande-originale de The Stand entamer le développement final de son thème principal et mon cœur, à nouveau, se soulève. Cela n’aura jamais de fin. Ce con se soulève. Pour la BO d’un téléfilm ringard tiré de Stephen King que j’affectionne démesurément mais sans arguments. J’ai quand même trente balais, dix ans de plus donc que la période savamment étiquetée comme propice à ces débordements, et une bonne connaissance des hommes qui conduit à une maîtrise relative du désastre et ce con, pour cette mélodie efficace,  se soulève. Bravo. Je ternis ma réputation en me révélant une perpétuelle amoureuse des ritournelles. Une perpétuelle amoureuse, en fait. Ne le répétez pas trop.

De dix ans en dix ans ce con se soulèvera sans discontinuer, un jour simplement, il s’arrêtera dans une dernière explosion de joie paradoxale. Je connais la fin, et je l’aime bien, déjà, et puisqu’il faudra finir. Dans l’entremise, il y a du travail puisqu’il y a de la lumière dit l’exergue de Métacortex.

Qui commence et s’annonce dès lors interminable. Fidèle à son maître. Apprentissage de son contenu dans une certaine douleur, tribut à payer à la connaissance, comme l’indique un de ses premiers journaux.

Dresseur de loulous, dynamiteur d’aqueduc, chante Bashung, dans la même langue mais décalée de celle que je frappe. Je vais changer la liste d’écoute, et changer de langue pour que l’étrange altérité mâle de l'anglais surgie des baffles épouse en me pénétrant celle de ma mère et que dans cet accouplement surgissent des images imprononçables qui, avec un peu de chance, draineront au mieux quelques phrases moins bancales que les autres.


C’est sans doute pour cette raison que sa nuit fut morcelée, comme autant de fragments d’un homme démoli face à son miroir. (Op. cit. p 535)


Au troisième whisky qui accompagne cette note et ces décontractants musculaires pour délier un problème sous-jacent de jonction torso-lombaire, je me demande si j’y arrive. Non, mais vraiment, je ne plaisante pas. Est-ce que j’arrive à développer ce pour quoi je me suis assise devant cet écran ami, car finalement, lui me tient la main à sa façon, attentif à ce que je dois moi-même, à ma petite mesure, drainer.

J’entends les sarcasmes. Je vois les rictus. « Groupie ! » «Dingue… »  et tout le lot perpétuel. 

Vous savez, c’est peut-être même encore plus compliqué que cela. Et ce n’est peut-être simplement pas le problème. J’ai un cœur de merde, parce qu’il est énorme. Dans sa dévoration, il laisse les pour compte d’autant plus esseulés que s’il n’avait qu’un médiocre appétit.


Prenons un brin de distance. Voyez comme je tente de passer les cercles.


Je prose, j’enveloppe, je surajoute certes, mais je fais partie de ce monde et n’en doute jamais. Cette strate précise où vous vous trouvez d’ailleurs, je l’arpente et je la connais. J’y travaille, j’y vis, j’y subsiste, il pourrait être tentant de l’occulter le temps d’une mauvaise pause en littérature. Mais je n’ai jamais dissocié les deux, manque de chance. Il n’y a donc jamais de pause. Simplement un temps dévolu à écrire, prendre un peu de cet incommensurable temps à vivre ces démesures au quotidien pour en transmettre un sommet d’iceberg, une touche, une goutte, un souffle et repartir. La distance se trouve probablement dans le temps que je m’accorde à tenter de l’écrire.


N’empêche, qu’on le veuille ou non, qu’on y apporte du crédit ou non, je fais partie de ce monde insolemment et désespérément nommé « du livre ».

Je devrais pour l’heure et pour subsister jouer des coudes et tenter de plaire au monde des lignes, donc, mais je ne le fais pas assez et pourquoi ? Je répondrai un jour à cette question. Pour l’heure, je sais de quel monde est issu Dantec. Les transferts. Les agents. Les fanatiques de l’Apocalypse on-the-web. « Mais je connais des gens qui le connaissent et il paraît qu’il est détruit par les drogues. » Ouais. Vous croyez que cela atténue, que cela salit, que cela amoindrit l’homme à mes yeux ? Disons une simple chose : de la cuisine interne je n’ai que faire, ou si peu. Et à mes yeux les héroïnomanes n’ont pas de conseils à recevoir des accros à Facebook pour peu que les uns le soient quand les autres le sont assurément. Mais je connais les contraintes. Les pas de danse. Les stratégiques plans d’un homme qui se considère en guerre, serait-ce pour jouer. J’en connais qui construisent des circuits miniatures de trains électriques. Qui écrivent des poèmes. Qui font des jeux de rôles dans les bois avec des haches en mousse. À quarante ans. À cinquante ils entrent en politique, ou construisent des bateaux dans leur cave. À soixante, ils intègrent des clubs de Bridge ou peignent des reproductions. Bof. Pour ceux qui jouent, le terrain est vague et infini. Il m’indiffère profondément, je n’ai aucun jugement dont le couperet ferait tomber des têtes coupables. Mais je prends le pari naïf que Dantec, s’il se fait souvent plaisir au passage, ne joue pas.


Alors reprenons, replongeons. Mais soudain, mon âme se dessèche pressentant la grande vague de quarante coudées promise chez qui l’on sait. J’ai un besoin irrépressible de ne pas reprendre, non, et de retourner à la Légende dorée, à La Religion romaine de Champeaux, à L’homme sans qualité et à Guillaume Budé.


Dantec, descendant dans le plus ancien mythe, tenant le fil pour nous permettre de sortir pour témoigner d’un des centres de l’homme, nous percute et nous ravive, dans le sens originel donc affectionné : il nous incite à combattre, donc à trouver des raisons de vivre pour nos causes, de plus en plus grandes, de plus en plus indispensables. Nous détestant il nous soude. Nous aimant, il nous prévient. Il nous prend un par un. Nous confirme un par un. Nous demande de nous démerder un par un. Parfois, quand le miracle fortuit survient, deux par deux. Enfin, il  nous appelle.


Je n’ai pas foncièrement aimé Métacortex, mais j’ai terminé ses 800 pages, laborieusement ou glorieusement selon les tournants. Je ne lui ai pas trouvé de qualités littéraires frappantes ou de message indestructible. Mais un auteur ne fait pas de com’, il n’a pas à « délivrer de message ». Lui s’incarne dans son Verbe, par ses imperfections.


Je regardais récemment le turbulent Inception de Christopher Nolan pour lequel tout le monde il y a quelque temps criait au génie. J’y voyais un bête tour de force, et encore, mais d’une platitude de fond  exemplaire, la seule tirade d’un Di Caprio aux yeux mouillés (qui reste tout de même un de mes acteurs fétiches car encore absolu et investi) me touchant étant celle où il explique à sa femme rêvée qu’il a fait ce qu’il a pu mais qu’il n’a pas réussi à la recréer avec ses imperfections, ses défauts, en somme qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est pas sa femme mais une ombre fantasmée et qu’il en est désolé. J’ai eu la mince confirmation d’une conviction encore bancale : l’impossibilité de formuler les racines de l’attachement autrement que dans l’embrassement de la totalité d’un autre, aux faiblesses peut-être inadmissibles ou inacceptables pour ceux qui manqueraient de cœur à son égard de l’extérieur, peut-être rationnellement insatisfaisant car excessif, forcené, moins calibré que d’autres, exaspérant et décevant parfois, mais fiché en plein être de sorte que s’il est lui-même cohérent avec les perturbations de son être que l’on prétend entrapercevoir et tolérer parce que  l’on accepte de se trouver à l’intérieur, tout, ou presque venant de lui, est non seulement pardonné, mais encouragé.


J’ai conscience que c’est sommer ici la fin de la critique pour l’avènement de l’irrationnel sentiment. Nous touchons des domaines où cela me paraît un risque tout à fait légitime. La critique sans passion est stérile. Ma passion est la meilleure critique : elle perdure ou elle meurt dans un souffle.

Je n’ai nulle crainte d’un aveuglement mis à l’épreuve depuis dix ans.


Leur parole, je la diffuserai obstinément jusqu’à mon dernier souffle, contre tous ces « vivants » agglomérés en meutes ou en troupeaux qui font de la vie quelque chose de bien pire que les limbes. (Op. Cit. p 806)

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Jeudi 23 décembre 2010 4 23 /12 /Déc /2010 00:43

 

santa muerte 

 

 

Vaguement à propos de Santa Muerte, Mexico, la Mort et ses dévots, photographies de Francis Mobio, textes de Francis Mobio, Silvia Mancini et Alejandro Alarcon Olvera, Éditions Imago, 2010, 171 pages. Pour un résumé des thèmes de l’année. Et une impuissance à la conclure.

 

 

 

 


En el nombre del Padre del Hijo y del Espíritu Santo,
Immaculado ser de luz, te implorado me concedas los favores que te pida, hasta el ùltimo día, hora y momento en que su Divina Majestad ordene llevarme ante su presencia.

Muerte querida de mi corazón, no me desempares con tu protección.
Oración a la santísima muerte.

 

 

 

J’entendais la roulette menaçante s’abattre sur le tartre persistant du patient précédent.

 

Je ne trahissais aucune angoisse particulière. Au contraire. La guerre juste.

 

Mon seul ennui était qu’ils aient raison. Que ce clou vissé bien profond dans ma langue, ami de longue date, bientôt cinq ans, s’attaquât en silence à ronger mon émail. Il faudrait alors sévir et le désactiver froidement pour le salut de mon sourire. Nous finissons toujours plus ou moins par nous rallier à la lumière, par dépit, par découragement. Elle gagne avec insolence dans cette société de l’apparence. J’ai dévissé mon piercing.

 

Furieuse contre moi-même de cette extrême faiblesse, deux mois plus tard, souffrant toujours de migraines persistantes, je retournais me faire percer une deuxième fois la langue.

 

Pour devoir à nouveau dévisser le mal, décidément tenace, qui m’envoyait à présent des décharges convaincantes dans les gencives.

 

I’ll be back ! Je jurais, en prenant une carte de fidélité chez mon perceur.  Je tenais absolument à cet ornement buccal inutile sauf à faire chier les dentistes (qui gagnent, car la douleur qu’ils promettent est véritablement abominable).

 

J’entendais alors ce jour, et pour combien de temps encore, la roulette, consciente des dernières minutes à vivre de mon bijou maudit qui aurait encore à subir éternellement la sentence : « c’est lui le responsable, séparez-vous en ! », comme l’avaient déjà subie certains de mes petits amis, sans qu’elle ne fût, c’est certain, assénée par mon dentiste.

Je fouillais la table, riche en promesses de lectures et ouvrais au hasard un Paris Match défraîchi.

 

Mon regard s’arrêta sur une Santa Muerte immense paradant dans les rues animées de Mexico.

Je jurais d’en savoir plus, tout en laissant la science dentaire l’emporter sur l’ornement rituel.

 

Quelques années plus tard, échappant de justesse à un accès viral chronique consistant à vouloir me faire tatouer la Flaquita en bas du dos ou sur le biceps façon resquilleur de la linea (c’est plus fort que moi, il faut que j’incorpore), j’apprends enfin la parution d’un seul et unique ouvrage consacré, en langue française du moins, à ce culte inversé transatlantique.

 

« Cette enquête en images, qui met en relation l’émergence de ce culte et la catastrophe écologique qui a frappé la vallée de Mexico, débute par un itinéraire photographique qui plonge progressivement le lecteur dans l’univers des dévots. […] Une immersion à partir de laquelle nous avons produit un discours autour de la Santa Muerte, avec l’indécente possibilité d’observer, d’aller et venir sur les voies qui, dans cette ville comme toutes les autres, à des degrés divers, relient l’opulence à l’abîme. » (1)

 

Déception : il s’agit principalement d’un recueil de photographies par un anthropologue suisse. Belles, je ne dis pas. Mais muettes. Des deux textes qui les accompagnent en fin de volume, l’un est d’une froideur mortelle, l’autre possède quelques élans de grâce, je me demande s’ils ont poussé le vice jusqu’à composer le tout volontairement. Mais encore, je force les signes.

 

Peu importe. Impuissant à conclure, l’ouvrage rappelle toutefois la pente : depuis Tenochtitlan, le Mexique dégénère. Le vertige a dépassé depuis longtemps la nausée ravalée qui elle-même a déversé, retourné, renversé ses vapeurs. Dans cet immense désert surpeuplé où la tôle chevauche les carcasses et les hommes tombent avant d’avoir jamais connu la raison, la sécurité a changé de camp. On le sait. Mais on ne le comprend pas, on le ne ressent pas, on ne l’intègre pas avec la juste terreur que génère immanquablement ce simple fait à celui qui l’embrasse : la mort est sanctifiée. Lorsque depuis des aubes immémoriales la violence n’est plus l’aberration mais la norme, jonchée de chagrins et de manques, aidée des fléaux occidentaux autant que des moiteurs  subéquatoriales corrosives, qu’il n’y a jamais rien eu à tenter pour freiner l’appel du sang et de l’offrande, et comme chaque ethnologue se chargera de nous le répéter à chaque occasion, que cette violence se marie à la plus fervente des dévotions aux cultes traditionnels d’un monothéisme glissant, mouvant, finalement polymorphe,  l’on suppose deux choses suivant l’angle d’attaque : Dieu baisse les bras, ou bien il n’y a jamais eu de Dieu, mais toujours des pratiques de « comme si », pour tenir, des « au cas où » désespérants, lugubres, burlesques (donc désespérants et lugubres, mais maquillés). Parfois chez certains groupements plus spectaculaires que d’autres, cela finit par se remarquer. La fissure dans le décor et derrière, l’innommable peur ancestrale d'être seul. Un squelette paré de verroteries planté dans la jungle pouvait servir d’exemple, de menace, à un Conquistador trop entreprenant. Il fut un temps où le présage était néfaste. À présent la vie est tellement insupportable que la Sainte Mort protège d’elle-même.

La vie n’intervient plus, et ne définit plus que le reste : ces instants d’égarements où l’on respire encore, avec l’accord de la statue efflanquée. Le Mexique, le San Salvador, le Guatemala - mais la gangrène ne semble pouvoir être contenue et s’infiltre plus avant encore, ne peuvent se laisser apercevoir de l’autre côté. Méduses implacables, elles aspirent l’innocent qui ne se détourne pas et le figent dans une agonie certaine, mais lente : il n’y a plus rien à faire depuis longtemps. Personne ne peut plus rien pour le territoire de Cancun et de Ciudad Juarez. Tout dégénère dans une tension que rien pourtant ne démantèle. Un noyau insécable de pure folie semble grossir et prendre dans son ambre le moindre des mouvements encore libre. Je ne peux soutenir le regard retourné de ces habitants hantés par leur incalculable, irréparable malheur.

 

Et j’avoue ma pétrification en cours, incapable de briser aucun des cercles vicieux qui m’entourent en envisageant avec mes moyens les processions pour la Santa Muerte entre deux crémations de témoins à charge dans des procès truqués et trois filles mères décapitées.

 

Je regarde mes parures dérisoires, mes croyances molles, mes mots catins sans relief.

 

Je considère soudain que Francis Mobio est un héros d’y être simplement allé. Et de l’avoir, un instant, défiée et capturée. Qu’elle se trouve à son tour piégée, et pétrifiée, chargée du poids millénaire de nos regards accusateurs. Puissants, actifs, car accusateurs. Mais il n’est qu’un téméraire éclaireur des combats à venir, pour nous. Encore accusateurs, bientôt complètement dépassés.

 

Et si j’étais là-bas, je sais trop bien que je ferais allégeance. « Au cas où ». Pour le moment je regarde l’épidémie gagner et les peuples tomber un par un engloutis sous leur grandeur passée. Me demandant si nous avons raison, cyniques de la vieille Europe, intouchables mais tellement décatis, de ne nous placer sous aucune protection plus forte qu’un homme. Si notre génuflexion tardive ne sera pas l’ultime offense qui nous condamnera à vivre abandonnés dans ce monde-là. S’il n’est pas temps, devant l’accumulation des signes, de choisir son camp et de s’y tenir, en attendant la coulée d’ambre sur nos douleurs et nos colifichets.

 

« Tout semble ici respirer à travers un voile de fumée toujours opaque qui ne disparaît jamais vraiment, même avec l’obscurité de la nuit. En fait, cette respiration, ce souffle bruyant de la ville, c’est le son permanent produit par des milliers, des millions de moteurs nourris à l’essence et à l’électricité. C’est le son des innombrables  chaînes stéréo et des téléviseurs reliés à des centrales thermiques. C’est aussi le son des cris, beaucoup trop de cris, presque partout et toute la journée, qui sortent si fort des bouches que l’on ne distingue plus la peur de la haine, que l’on oublie trop facilement ce qu’elles « chuchotent », murmurent, sur des « choses… que tous savent ». »(2)


 

Mobio-santa muerte

 

 

  (1)Francis Mobio, avant-propos du présent ouvrage.

( 2)Alejandro Alarcon Olvera, La Vallée de Mexico City et la Santa Muerte, p 165 du présent ouvrage.


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Samedi 23 octobre 2010 6 23 /10 /Oct /2010 00:56

Christian-Poveda.jpg

 

 

 

Rappel:

 

La Vida Loca, ou comment mourir pour rien ni personne

 

Christian Poveda est mort et oui, c'est un scandale

 

 

Il y a un peu plus d’un an déjà, Christian Poveda, reporter cinéaste franco-salvadorien ,tombait sous les balles au Salvador et quelques abrutis se dépêchaient déjà de « commenter » cette mort en des termes proprement scandaleux. Oui, nous sommes, qu’on se le dise, englués jusqu’au cou dans l’ère formidable du commentaire sur tout, lorsqu’il n’y avait pas si longtemps encore, on savait nous signifier plus ou moins brutalement mais relativement sainement que notre avis sur tout, non, n’avait pas la moindre importance. J’ai bien conscience que le simple fait de le placarder sur ce pauvre média bien trop bâclé qu’est le net ne dupe personne mais enfin lire ces immondices par inadvertance, et surtout par accident lorsque l’on s’est pourtant comme moi soigneusement barricadé loin des crève-cœurs, des use-nerfs que sont ces autoroutes du tout-venant pour en avoir trop lus et vus justement, lire ces immondices, donc, (« Il l’avait bien cherché en exerçant ce métier ») ne cessera pas de m’émouvoir. Pour rester polie.

 

Quoiqu’il en soit, je me demandais récemment ce qu’il restait en terme de mémoire collective (à présent d’à peu près une semaine, sauf anniversaires de commémoration avec faculté de retour pour les exemplaires invendus) de ce bien triste assassinat. Un message pudiquement adressé par un Ami de Poveda au blog pour le moins mouvementé et dont les revendications me sont pour beaucoup relativement étrangères, me donne ce jour une petite réponse, et puisque c’est toujours mon foutu cœur qui parle lorsque je baisse la garde, et que je baisse, ce soir, la garde, j’ai envie de relayer son élan, pourtant peu acquise aux pétitions et autres mouvements illusoires de groupes agitant banderoles.

 

Je voudrais simplement vous demander non pas de signer cette pétition en lien si le principe vous incommode, mais de considérer le beau film qu’il nous a laissé un instant avant de disparaître, La Vida Loca, et d’accepter ce terrible inconfort… de regarder un à un ces hommes tomber.

 

 

Pétition : Pour la remise en cause de l'enquête judiciaire sur le meurtre de Christian Poveda ( journaliste assassiné au Salvador le 02/09/2009)

 

 


Pour la remise en cause de l'enquête judiciaire sur le meurtre de Christian Poveda ( journaliste assassiné au Salvador le 02/09/2009)

 

 

 

Peu perméable à la moindre récupération politique, je me demande, pour l’Histoire, pour honorer un homme dont le travail d’exception m’a particulièrement touchée, et  qui comme chaque homme mort  de la main d’un autre mérite que se pose cette simple mais lancinante question dont seule la résolution apportera un semblant de repos à ceux qui restent, je me demande effectivement :

 

Qui a tué Christian Poveda ?

 

Qui, donc, nous tuera un par un sur cette route.

 

 


 


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Mercredi 20 octobre 2010 3 20 /10 /Oct /2010 12:16

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"Les hommes entre eux sont bien pires que les rats."

Renaud, Lolito, Lolita.

 

 

Traversant une période pour le moins compliquée et frénétique, je reviendrai ce week-end avec une chronique du livre de Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, un petit point de lumière provocatrice mais salutaire dans la grisaille dépitée  et les revendications à tout-va dont la justesse contextuelle en laissera plus d’un pantois.

Dans l’intervalle, et puisque je n’ai plus le temps de rien, je pointe (trop) rapidement ces deux parutions :


Bloy--sueur-de-sang.jpg Sueur de sang, de Léon Bloy a reparu chez l’Arbre Vengeur ce septembre dans un petit écrin rouge violent adapté et pas mal composé du tout, avec une préface de Joseph Royer. L’ouvrage seul était épuisé depuis un moment aux éditions du Passeur, mais avait été repris par La Part Commune, dans un objet également appréciable.

 

 

  Browning--interieur-camp-travail-nazi.gif Christopher R. Browning, lui, voit un quatrième ouvrage traduit en français paraître le 15 octobre : À l’intérieur d’un camp de travail nazi, Récits des survivants, mémoire et histoire. Fidèle à sa méthode historique impeccable, il continue son exploration de cette ère malheureusement encore et toujours riche de surprises et d’enseignements. Qui aura regardé récemment l’incroyable « pilule de Göring », reportage des Mercredis de l’Histoire sur Arte à propos de l’usage intensif de la Pervitine (ancêtre de la meth) chez les Allemands (et les autres) durant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1980, en sera déjà convaincu.

L’homme nous gratifie d’ailleurs d’une série d’évènements à Paris à partir de ce soir où il tiendra une conférence à 17h30 au Collège de France. J’essayerai d’en donner une recension propre et digne du niveau de l’intervention. Détails ici.

 


À bientôt, et merci de vos visites régulières, soutien muet et pourtant indispensable.

 


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Lundi 30 août 2010 1 30 /08 /Août /2010 23:09

 

« Le pouvoir n’est qu’illusion et n’est jamais donné. »

Lucrèce, III, 998.

 

« À toi de diriger les peuples sous ta loi, Romain, qu’il t’en souvienne. »

Virgile, Énéïde, VI, 851.

 

« Tous les prophètes armés ont vaincu et les prophètes désarmés ont couru à la ruine. »

Machiavel, Le Prince.

 

 

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Luciano Canfora, La nature du pouvoir, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres (coll. Le goût des idées), paru le 27 août 2010.

 

Rapide, pressé peut-être, ce petit précis de pouvoir politique tout récemment paru ne prend pas toujours la peine de développer ses postulats, allusifs car déjà en aval de son important travail d’historien philologue italien précédemment produit.

Qu’à cela ne tienne, entrons dans le rythme, depuis Périclès jusqu’à Staline, sous les égides de Diodore de Sicile ou de Gramsci, et parcourons avec plaisir cet état des lieux de l’évolution de la notion, de la nature même du pouvoir.

Largement centré sur César et son historiographie au temps de Bonaparte ou de Mussolini, ainsi que sur une figure tutélaire qui semble le hanter, Staline, documenté de larges extraits et découpé par thématiques plus ou moins anecdotiques (le césarisme, qu’est-ce qu’un « chef », le pouvoir de la parole, le « peuple profond », l’élite, par exemple), il laissera sur sa faim le désireux d’en savoir plus sur l’Italie actuelle, bien que les appels du pied  à considérer les modèles anciens comme foulés ou reproduits soient évidemment nombreux, et les conclusions à tirer de ses chapitres relativement claires (1). Pas un mot sur la mafia. Quelques pages à peine sur les États-Unis, mais un rappel des bases grecques et romaines plus méconnues (qui se souvient d’Hippias et d’Hipparque ?), une redéfinition fort utile en ces temps ignorants de la notion première de fascisme (et sa branche étonnante, le fascisme démocratique !), de la sagesse de l’aréopage selon Staline, ou encore du tyran, ce « terme vague et hyperbolique » que l’on se doit d’abattre politiquement et non individuellement. Il en ressort un glissement, porte ouverte enfoncée peut-être, de l’identification de la domination qui tend à s’infiltrer en une oligarchie floue, la visée étant de devenir le dirigeant par la force d’un peuple plus que d’une élite, il paraît alors nécessaire de contrôler le « grand récepteur », jamais vraiment nommé, mais toujours deviné en filigrane. Car « celui qui le maîtrise gagnera les élections ».

Dès l’Antiquité Démosthène remarquait que le modèle politique se transformait et que la vertu n’était déjà plus tellement de s’ériger en maître de la parole vraie, car la corruption dénoncée commençait à plaire un peu partout, à faire des envieux, à générer des profils de plus en plus cyniques. César, lui, dérange les consciences démocrates tout en les fascinant, car il est le seul tyran de l’histoire dont le peuple se souciait plus de son salut que lui-même, instaurant ce fascisme démocratique, consenti donc, d’un seul pour mener Rome au summum de sa destinée impérialiste. Staline même consent, à rebours des idéologies marxistes, à le considérer comme un héros, dans les quelques passages passionnants retranscrits de ses entretiens avec le journaliste Emil Ludwig. Le « compromis », « œuvre géniale d’Auguste » visant à ne pas utiliser hypocritement le terme de République mais à le draper d’une fiction efficace, nous fait très probablement sourire. Viennent ensuite, pour aller vite, quelques considérations sur la force de Machiavel et Hobbes, bientôt Garibaldi, parmi lesquelles nous sommes loin d’être perdus.

Rapide, pressé, certes, elliptique et péremptoire, mais utile et vivant, ouvrant la brèche à ses futurs contradicteurs comme le départ d’un débat ouvert à l’érudition jamais écrasante, ce petit opus et son incroyable et discutable titre et intérieur orange fluorescent qui espérons-le tiendra l’hiver, se lit sans tomber des mains, rappelle, et pose quelques pierres. La méthode plus historiographique que politique engendre un ton enlevé mais non agité, une discrétion appréciable loin de l’austérité redoutée, sonnant le premier, inédit, des trois coups parus simultanément en guise de levée de rideau de cette nouvelle collection des Belles Lettres menée par Jean-Claude Zylberstein (2), « Le goût des idées ».

Programme alléchant pour cette rentrée en demi-teinte, avec une reprise du Koestler de 1955, Les somnambules, essai sur l’histoire des conceptions de l’univers, précédemment au catalogue Calmann-Lévy, des Entretiens avec Claude Lévi-Strauss de Georges Charbonnier, Le coup d’État permanent de François Mitterrand (un peu de recul, à présent ?), le grand Walter Benjamin de Jean-Michel Palmier, Vialatte et son Kafka

 

De quoi accompagner le plat de résistance : la réédition accompagnée d’inédits de George Steiner, Langage et silence, à paraître en octobre.

 

 

 

(1) « Il [Mussolini] était alors, comme aujourd’hui, le concentré type du petit-bourgeois italien, rageur, féroce, mélange de tous les rebuts laissés sur le sol national par plusieurs siècles de domination étrangère et cléricale : il ne pouvait être le chef du prolétariat, il devint le dictateur de la bourgeoisie, qui aime les visages féroces quand elle redevient bourbonienne, qui espère découvrir dans la classe ouvrière cette terreur qu’elle éprouvait devant ces yeux qui roulent et devant ce poing fermé tendu pour menacer. La dictature du prolétariat est expansive et non répressive. », Gramsci, Écrits politiques, cité par Canfora, p 26.

(2) Nous lui devons les collections 10-18 Domaine étranger, et Texto, les semi-poches d’histoire de Tallandier, entre autres. « Prosélyte sans le savoir, j’ai toujours eu le souci de partager avec le plus grand nombre les bienfaits des meilleurs. D’où m’est venue -comme à mon insu encore- une vocation d’éditeur. À quoi s’est ajouté, m’a-t-on dit, le zèle d’une sorte de juge, voire d’un justicier. Tant il est vrai que, selon moi, trop de livres sans idées ont chassé des rayons et des tables de nos librairies préférées ceux qui en ont le plus. Cette injustice à réparer, ce sera le fait d’une collection qui a l’ambition de remettre à leur place, la première, des ouvrages et des auteurs les plus nécessaires à la diversité de nos pensées et, par là, au développement de l’esprit critique. » J. C. Zylberstein, à propos de sa nouvelle collection.

 

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