Le hasard, s'il existait, ferait bien les choses. Simultanément à la publication de ma précédente note s'enquérant du pain de nos vies, je reçois d' Alain Giorgetti, que j'avais contacté à la suite de ses quelques très intéressants commentaires faisant suite à l'entretien Asensio, Bonnargent et Monti, ce court texte personnel et poétique. Je lui avais demandé un peu abruptement, et en grandes lignes: "Qu'avez-vous à nous dire de la littérature ? S'il vous plait, développez."Il accepta m'avertissant que le résultat serait informel. Qu'à cela ne tienne, lui répondis-je.
Dont acte.
Je le remercie vivement, et lui laisse la parole, en vous souhaitant bonne lecture.
Paméla Ramos.
Erick Dietman, Pain, 1967.
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« Il faudra qu’un autre voyageur me demande pourquoi j’ai cette pelle à grains sur ma brillante épaule ; ce jour-là, je devrai, plantant ma rame en terre, faire au roi Posidon le parfait sacrifice »
Homère, Odyssée XXIII.
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Derrière le chevet rose et vert de l’église Saint-Pierre-le-jeune-Hors-les-murs de Strasbourg, à l’angle des rues Foch et Muller-Simonis —guère passantes—, dans une minuscule boutique orangée œuvrait, jusque il y a peu, un homme sombre et taiseux qui, s’il avait eu l’heur d’être japonais comme tel fabriquant de Tofu à Kyoto ou tel polisseur de sabre à Edo aurait été, sans aucun doute ni conteste, élevé depuis belle lurette au rang de « trésor national ». Cet artisan remarquable —qui à cette heure jouit probablement d’une retraite voyageuse—, prenait chaque jour vers 14h sa sans-filtre au seuil de sa boutique avec, ostensible, le sentiment du devoir accompli. Il n’eut jamais l’honneur du moindre articulet dans la presse provinciano-locale ce qui, en soi, est une forme de ma honte. Seuls, presque intimes, ses clients pourtant, savaient. On venait d’ailleurs de loin Chez Miller. On faisait provision. On congelait pour le weekend et les vacances car, quiconque avait goûté de cet ouvrage-là ne pouvait plus s’en passer. Il faut dire que cette échoppe était une Panothèque ! Festonnés de farines colorées, il y avait là plus de pains spéciaux que de place pour eux sur les claies. Sortes au levain, au babeurre, au seigle ancien, au tournesol ou à la bière… Tous en propre extraordinaires à savoir : aussi rares qu’étonnants. Il y en avait mais, visiblement, pas pour tous les goûts. La simple baguette à l’ancienne comportait ses exigences. Mie serrée. Croûte épaisse et très cuite. Parfums travaillés. Un goût évoluant avec l’heure… Et que dire des "difficiles" ? Le fameux Pumpernickel par exemple, dense et noir, presque poivré pour avoir, sur le rebord du four éteint, durant des heures cuit à la manière d’un raku. Quelques années auparavant, je n’aurais probablement pas été l’assidu client de Chez Miller. Le goût, même pour la boulange, a besoin d’être travaillé par le temps.
Se demande-t-on jamais pourquoi aimer le pain ? On en mange, c’est tout. On se nourrit. T’as pris du pain, s’écrie quelqu’un du fond de l’escalier ? Y’a du pain, crie quelque repli du fond de l’estomac ? Il y a même des soirs, des dimanches, où l’on avalerait n’importe quoi d’approchant pour ne pas laisser orphelin son petit-déjeuner, son saucisson, son gigot de midi. C’est comme ça. C’est humain. Partout dans le monde, dans toutes les sociétés, dans les villages les plus reculés d’Amazonie ou de Papouasie Nouvelle Guinée, on fait du pain. On plante et on élève blé, orge, manioc, sorgho ou n’importe quoi pourvu qu’il soit fissible et apte à combiner avec l’eau puis le feu. Après passage au crible des mains, après mise en rondeur, profilage élastique dans le sens des pierres, des éléments et des astres, la levure pousse. L’alchimie fait son œuvre et, emplissant l’air et l’esprit, le pain grandit avec nous. Jour après jour, bouchée après bouchée, goût après goût l’œuvre est toujours recommencée. La baguette, la ftéra, le chapati, le nan ou le kassav tient entre les mains et réfléchit la lumière. Sa vigueur nous entre lentement dans le corps, commençant par la partie spéculaire du visage, par la blancheur des yeux d’où nous viennent la nécessité des noms et le désir des formes. Il y a tant de noms… Tant de choses et autant de livres pour les dire qui tournent, hyménoptères, autour des cavités sensibles du crâne. Questions éternelles, sentiments égarés, émotions primitives et voraces comme des vagues. Comment la même langue océanique ne s’use-t-elle jamais à tourner et retourner sans cesse le sens de l’univers et ses sables ? D’où nous vient ce besoin de fabriquer des poignées pour attraper les choses, pour les tenir en l’air voire, par écrit, les retenir auprès de soi ? Je regarde, je sens, j’écoute et je touche… Je goûte et j’apprends à goûter. Je cherche, et j’apprends à chercher. Je lis et j’apprends à lire ; à écrire. Les livres, pains alchimiques ouverts au monde et qui, entre les mains, reflètent.
J’ai souvent eu cette impression que le pain de Mr Miller était un miroir tendu. Une récompense me signifiant plus qu’elle-même. Un signal voulant, à toutes forces, me dire quelque chose de précieux. Je ne sais pas : Que ce qui gisait là, devant moi, avait un nom ? Un goût, une autonomie particulière et sacrale comme peuvent en avoir l’enfance, le jeu ou l’océan. Quelque chose ayant à voir —flou de l’espoir et dureté de l’airain—, avec un goût certain de la liberté. Quoi… La réponse informelle à une question jamais posée ? Mettons un cadeau. Une île, quotidiennement offerte en sacrifice à mes yeux comme à mon goût. Un fruit tangible arraché au sens du réel dans la surprise d’un "soudain" au ralenti. Dans cette pièce cubique, orangée, striée de claies boisées gisait peut-être, en effet, le trésor de cette poignée d’années, ici passées. Minuscule Hercule, pour une fois j’aurais donc choisi le bon chemin ? Preuve en serait qu’il m’ait fallu tout ce temps, tout cet espace vital pour y parvenir. Car je venais bien de loin. De très loin. De ce jour précis où, monté au grenier pour chercher un vélo j’en étais redescendu avec une caisse de livres empoussiérés, dont la lecture allait courber le sens de mon existence. Balzac, Baudelaire, Fromentin, La Bruyère, Maupassant, Platon, Zola, etc. Je venais de tomber dans le pétrin pour ne jamais plus en sortir. Lisant Bel Ami et n’y comprenant rien (les mots oui, les mots les uns après les autres mais le reste ? l’ensemble : le monde réel dans lequel ce monde écrit s’incrustait : ça non !) Je devrais donc relire Bel Ami. Plusieurs fois. Ma toute première lecture compterait triple…
Depuis, l’opération s’est répétée plus souvent qu’à son tour. Aujourd’hui encore, il m’arrive de devoir relire plusieurs fois tel ou tel paragraphe. Ou bien devoir reprendre un même et entêtant passage. Quand ce n’est pas vagabonder entre deux images. Rêver à la phrase manquante avant que de l’écrire en l’air, et attendre sa dissipation totale parmi les ombres du plafond. J’invente aussi des paragraphes. J’écris parfois un autre livre dans le livre… C’est comme ça. C’est humain. Ces faiblesses de lecture traduisant aussi bien ma formation autodidacte que mon âme de cancre. Mais je m’accroche ! Je continue de dériver, agrippé à la caisse de livres. N’a-t-elle pas été, elle aussi, un cadeau de la vie ? Pendant des années, jour après jour, je m’en suis nourri avant de prendre un abonnement à la bibliothèque municipale. Elle aurait pu sourdre de la cave d’une cousine, de la buanderie d’un voisin ou de la bienveillance d’un professeur. Plus sûrement m’avait-il fallu du temps, ce temps-là et pas un autre, pour arriver au seuil de la lecture sans craindre ses grandes ailes. Un temps pour réapprendre, à lire. Pour commencer à lire vraiment.
Je n’ai pas cessé. Je continue. Je tiens des livres entre les mains. Je fais mon propre pain. Je joue. Je suis joué. Les livres s’empilent dans l’île. Je suis libre. Je ne suis pas libre. Je crois que je suis libre. Je rêve que je suis libre ou du moins ai-je la satisfaction —utile illusion— de tenir, un instant, mon destin entre mes mains. Le destin bon pain de lecture.
Alain Giorgetti, mai 2010.