Le goût des autres: invités dans ma sphère...

Lundi 10 mai 2010 1 10 /05 /2010 15:11

Le hasard, s'il existait, ferait bien les choses. Simultanément à la publication de ma précédente note s'enquérant du pain de nos vies, je reçois d' Alain Giorgetti, que j'avais contacté à la suite de  ses quelques très intéressants commentaires faisant suite à l'entretien Asensio, Bonnargent et Monti, ce court texte personnel et poétique. Je lui avais demandé un peu abruptement, et en grandes lignes: "Qu'avez-vous à nous dire de la littérature ? S'il vous plait, développez."Il accepta m'avertissant que le résultat serait informel. Qu'à cela ne tienne, lui répondis-je.

Dont acte.

Je le remercie vivement, et lui laisse la parole, en vous souhaitant bonne lecture.

Paméla Ramos.



Pain - Erick Dietman, 1967


Erick Dietman, Pain, 1967.



 

*

 

« Il faudra qu’un autre voyageur me demande pourquoi j’ai cette pelle à grains sur ma brillante épaule ; ce jour-là, je devrai, plantant ma rame en terre, faire au roi Posidon le parfait sacrifice »

Homère, Odyssée XXIII.


*

 

Derrière le chevet rose et vert de l’église Saint-Pierre-le-jeune-Hors-les-murs de Strasbourg, à l’angle des rues Foch et Muller-Simonis —guère passantes—, dans une minuscule boutique orangée œuvrait, jusque il y a peu, un homme sombre et taiseux qui, s’il avait eu l’heur d’être japonais comme tel fabriquant de Tofu à Kyoto ou tel polisseur de sabre à Edo aurait été, sans aucun doute ni conteste, élevé depuis belle lurette au rang de « trésor national ». Cet artisan remarquable —qui à cette heure jouit probablement d’une retraite voyageuse—, prenait chaque jour vers 14h sa sans-filtre au seuil de sa boutique avec, ostensible, le sentiment du devoir accompli. Il n’eut jamais l’honneur du moindre articulet dans la presse provinciano-locale ce qui, en soi, est une forme de ma honte. Seuls, presque intimes, ses clients pourtant, savaient. On venait d’ailleurs de loin Chez Miller. On faisait provision. On congelait pour le weekend et les vacances car, quiconque avait goûté de cet ouvrage-là ne pouvait plus s’en passer. Il faut dire que cette échoppe était une Panothèque ! Festonnés de farines colorées, il y avait là plus de pains spéciaux que de place pour eux sur les claies. Sortes au levain, au babeurre, au seigle ancien, au tournesol ou à la bière… Tous en propre extraordinaires à savoir : aussi rares qu’étonnants. Il y en avait mais, visiblement, pas pour tous les goûts. La simple baguette à l’ancienne comportait ses exigences. Mie serrée. Croûte épaisse et très cuite. Parfums travaillés. Un goût évoluant avec l’heure… Et que dire des "difficiles" ? Le fameux Pumpernickel par exemple, dense et noir, presque poivré pour avoir, sur le rebord du four éteint, durant des heures cuit à la manière d’un raku. Quelques années auparavant, je n’aurais probablement pas été l’assidu client de Chez Miller. Le goût, même pour la boulange, a besoin d’être travaillé par le temps.

 

Se demande-t-on jamais pourquoi aimer le pain ? On en mange, c’est tout. On se nourrit. T’as pris du pain, s’écrie quelqu’un du fond de l’escalier ? Y’a du pain, crie quelque repli du fond de l’estomac ? Il y a même des soirs, des dimanches, où l’on avalerait n’importe quoi d’approchant pour ne pas laisser orphelin son petit-déjeuner, son saucisson, son gigot de midi. C’est comme ça. C’est humain. Partout dans le monde, dans toutes les sociétés, dans les villages les plus reculés d’Amazonie ou de Papouasie Nouvelle Guinée, on fait du pain. On plante et on élève blé, orge, manioc, sorgho ou n’importe quoi pourvu qu’il soit fissible et apte à combiner avec l’eau puis le feu. Après passage au crible des mains, après mise en rondeur, profilage élastique dans le sens des pierres, des éléments et des astres, la levure pousse. L’alchimie fait son œuvre et, emplissant l’air et l’esprit, le pain grandit avec nous. Jour après jour, bouchée après bouchée, goût après goût l’œuvre est toujours recommencée. La baguette, la ftéra, le chapati, le nan ou le kassav tient entre les mains et réfléchit la lumière. Sa vigueur nous entre lentement dans le corps, commençant par la partie spéculaire du visage, par la blancheur des yeux d’où nous viennent la nécessité des noms et le désir des formes. Il y a tant de noms… Tant de choses et autant de livres pour les dire qui tournent, hyménoptères, autour des cavités sensibles du crâne. Questions éternelles, sentiments égarés, émotions primitives et voraces comme des vagues. Comment la même langue océanique ne s’use-t-elle jamais à tourner et retourner sans cesse le sens de l’univers et ses sables ? D’où nous vient ce besoin de fabriquer des poignées pour attraper les choses, pour les tenir en l’air voire, par écrit, les retenir auprès de soi ? Je regarde, je sens, j’écoute et je touche… Je goûte et j’apprends à goûter. Je cherche, et j’apprends à chercher. Je lis et j’apprends à lire ; à écrire. Les livres, pains alchimiques ouverts au monde et qui, entre les mains, reflètent.

 

J’ai souvent eu cette impression que le pain de Mr Miller était un miroir tendu.  Une récompense me signifiant plus qu’elle-même. Un signal voulant, à toutes forces, me dire quelque chose de précieux. Je ne sais pas : Que ce qui gisait là, devant moi, avait un nom ? Un goût, une autonomie particulière et sacrale comme peuvent en avoir l’enfance, le jeu ou l’océan. Quelque chose ayant à voir —flou de l’espoir et dureté de l’airain—, avec un goût certain de la liberté. Quoi… La réponse informelle à une question jamais posée ? Mettons un cadeau. Une île, quotidiennement offerte en sacrifice à mes yeux comme à mon goût. Un fruit tangible arraché au sens du réel dans la surprise d’un "soudain" au ralenti. Dans cette pièce cubique, orangée, striée de claies boisées gisait peut-être, en effet, le trésor de cette poignée d’années, ici passées. Minuscule Hercule, pour une fois j’aurais donc choisi le bon chemin ? Preuve en serait qu’il m’ait fallu tout ce temps, tout cet espace vital pour y parvenir. Car je venais bien de loin. De très loin. De ce jour précis où, monté au grenier pour chercher un vélo j’en étais redescendu avec une caisse de livres empoussiérés, dont la lecture allait courber le sens de mon existence. Balzac, Baudelaire, Fromentin, La Bruyère, Maupassant, Platon, Zola, etc. Je venais de tomber dans le pétrin pour ne jamais plus en sortir. Lisant Bel Ami et n’y comprenant rien (les mots oui, les mots les uns après les autres mais le reste ? l’ensemble : le monde réel dans lequel ce monde écrit s’incrustait : ça non !) Je devrais donc relire Bel Ami. Plusieurs fois. Ma toute première lecture compterait triple…

 

Depuis, l’opération s’est répétée plus souvent qu’à son tour. Aujourd’hui encore, il m’arrive de devoir relire plusieurs fois tel ou tel paragraphe. Ou bien devoir reprendre un même et entêtant passage. Quand ce n’est pas vagabonder entre deux images. Rêver à la phrase manquante avant que de l’écrire en l’air, et attendre sa dissipation totale parmi les ombres du plafond. J’invente aussi des paragraphes. J’écris parfois un autre livre dans le livre… C’est comme ça. C’est humain. Ces faiblesses de lecture traduisant aussi bien ma formation autodidacte que mon âme de cancre. Mais je m’accroche ! Je continue de dériver, agrippé à la caisse de livres. N’a-t-elle pas été, elle aussi, un cadeau de la vie ? Pendant des années, jour après jour, je m’en suis nourri avant de prendre un abonnement à la bibliothèque municipale. Elle aurait pu sourdre de la cave d’une cousine, de la buanderie d’un voisin ou de la bienveillance d’un professeur. Plus sûrement m’avait-il fallu du temps, ce temps-là et pas un autre, pour arriver au seuil de la lecture sans craindre ses grandes ailes. Un temps pour réapprendre, à lire. Pour commencer à lire vraiment.

 

Je n’ai pas cessé. Je continue. Je tiens des livres entre les mains. Je fais mon propre pain. Je joue. Je suis joué. Les livres s’empilent dans l’île. Je suis libre. Je ne suis pas libre. Je crois que je suis libre. Je rêve que je suis libre ou du moins ai-je la satisfaction —utile illusion— de tenir, un instant, mon destin entre mes mains. Le destin bon pain de lecture.

 

 Alain Giorgetti, mai 2010.

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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /2010 18:51

Je l’aimais, j’attendais sa venue avec tremblement. Tel un esclave fidèle je restais des heures à admirer sa splendeur et sa magie. Comme enchaîné, hypnotisé, mes yeux contemplaient son royaume, le bleu profond des cieux nocturnes se parant peu à peu de brillantes étoiles scintillantes, et guettaient avec une ferveur solennelle le moment de son apparition majestueuse. Escortée de sa suite, sereine, insoucieuse, radieuse, elle sortait faire sa ronde mystérieuse pour visiter son royaume, le monde de la nuit, et offrir à l’humanité la lumineuse clarté de ses rayons.

Zalmen Gradowski, Au cœur de l’enfer, Tallandier, 2009, p 37.

 

 


Intention :


Voici quelques temps à présent que j’ai eu la chance de croiser sur mon chemin Élisabeth Bart, dont les notes publiées dans la Zone, telles Les Incandescentes et Écrire, disent-elles résonnent d’un écho qui me revient sans cesse. Je lui dois d’immenses heures habitées de poignantes lectures, telle La Pesanteur et la grâce de Simone Weil, ainsi qu’une salutaire disponibilité à dispenser une sagesse bien loin des immobiles statues, car bien plus proche du cœur, qu’il n’est pas nécessaire de toujours rattacher à un dogme envahissant et culpabilisateur. Échanger avec elle, ce n’est pas trouver l’Église, mais le Royaume. Je n’ai jamais de mots pour qualifier une rencontre. Je sais simplement que lorsqu’elles adviennent, je ne me sais plus jamais seule.

Je n’ai qu’un Dieu pour l’heure, et c’est cette évidence.

Au détour d’une conversation, je lui proposai de lire les poèmes de Violette Maurice, dame à l’Incandescence pérenne, résistante française libérée des camps, décédée en 2008, en échange de ses nombreuses lumières et clés généreusement offertes, courrier après courrier.

En voici sa lecture, intense comme toujours, que je me fais, vous l’aurez compris, un plaisir très particulier de vous soumettre.


 

bonnefoy-sous-la-neige

(Photographie d' Élisabeth Bart.)

***

 

Incandescence de Violette Maurice, par Élisabeth Bart

 

À Paméla Ramos.

 

« Le foulon de la mort a fait de nous une liqueur, — et bientôt une source. »

Armel Guerne, Il y va de la vie in Danse avec les morts (Éditions Le Capucin, 2005) p. 40

 

Nul autre que le survivant ne peut mieux démentir  la célèbre phrase d’Adorno, «  écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Écrire des poèmes après Auschwitz, Violette Maurice l’a fait, elle, revenue de Ravensbrück et de Mauthausen. Aussi loin de l’ampleur violente de  Danse des morts d’Armel Guerne que de l’hermétisme de Paul Celan, la parole poétique, dans son recueil Incandescence, se pose comme une braise qui refuse de s’éteindre sur les cendres de ses frères et sœurs qui ne sont pas revenus, en dépit des injonctions au silence. Et par là même, elle fait silence. Incantation murmurée dans une langue dépouillée qui exige l’écoute dans le plus grand silence.

Cette parole est retenue, enclose dans l’ancienne métrique, la splendeur de l’alexandrin ou la grâce légère de l’octosyllabe. Discrète audace que celle de revenir aux mètres classiques, — les mètres, ce « bétail des dieux » —, comme dit Roberto Calasso, aux quatrains parfois proches du repentend baudelairien, avec la reprise du premier vers dans le dernier [1]. Il fallait sans doute à Violette Maurice la cadence de l’alexandrin, celle de la tragédie racinienne, celle des Fleurs du Mal dont on perçoit dans ses poèmes, des intonations, des réminiscences aussi ténues que le froissement des roseaux, pour affronter le langage, impuissant à dire l’horreur. Il fallait écrire cette impuissance même par fidélité à l’ultime serment : «  Je me souviens de nos amis/ Demandant au seuil de la mort:/ «  Si vous revenez, c’est promis/ Parlez de nous, parlez encore. [2] » Mais comment parler avec « Les mots devenus impuissants [3]», quand « Le langage impuissant vient hanter le silence [4]» ?

Il faut que le poète chante l’indicible secret parce que justement, au fond de cet enfer, ce sont des mots, humbles et simples, rythmes naïfs, refrains niais, qui ont donné la force de rester debout, de ne pas s’incurver comme les « musulmans » dont parle Giorgio Agamben dans Ce qui reste d’Auschwitz [5] 

 

Au milieu des relents d’enfer,

Il nous suffisait d’une stance,

D’une chanson des temps meilleurs,

Pour que nos souvenirs d’enfance

S’en viennent ranimer nos cœurs. [6] 

 

L’octosyllabe, le mètre des ballades médiévales, de François Villon, le mètre de Verlaine aussi, dit simplement, limpidement, ce qui a été. L’insondable réalité :

 

Je revois la lande et le sable

Les convois comme des troupeaux

Et les violences des « Kapos »

Le bras levé, impitoyable.

Dans la nuit aveugle et épaisse

La mort toujours en pointillés

Et ce creuset de la détresse

Où se cimentait l’amitié. [7]

 

L’octosyllabe prend en charge l’angoisse de la rescapée, ses obsessions, la question sans réponse au destin qui a pris le visage d’un SS aux yeux bleus, cherchant sa victime, dont le regard se pose sur l’amie : « Pourquoi sur elle et non sur moi ?[8]». Il luit dans la nuit, de ses huit syllabes qui ne veulent pas s’éteindre.

La question reste sans réponse et la lueur vacille comme la bougie du poète Gortchakov, dans Nostalghia de Tarkovski, qui a juré à son ami mort de faire ce qu’il n’a pu faire, traverser la piscine de Santa Catarina en gardant une bougie allumée. Allégorie d’une quête apophatique, pour soi et pour les autres, qui fut celle de Simone Weil, de Cristina Campo, que Violette Maurice entreprend elle aussi, épreuve de la perte de soi, du dépouillement absolu : «  Je ne sais qui je suis […] / Je me sens repartie aux camps de la mort lente/ Je ne me connais plus et me perd doucement.[9] » Garder la bougie allumée en traversant les méandres des illusions, sous l’ouragan des obsessions, laisser venir le sens, le souffle, l’amour, c’est ce que fait Violette Maurice dans ce poème inauguré et clos par le même vers, « j’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire », qui n’est pas sans rappeler le balancement de la pesanteur et de la grâce vécu par Simone Weil :

 

Je t’ai cherché en vain dans chaque paysage,

Écho de notre esprit, souffle de ma pensée,

Dans le regard du fou et dans celui du sage,

Et dans le lent martyr de l’enfance blessée.

 

Ton silence toujours repoussait mon attente.

Le couchant rayonnait comme un grand luminaire.

Je voulais m’arracher à la terre pesante,

J’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire. [10]



Le mystère du Mal demeure, qui n’est pas le contraire du bien comme dit Simone Weil. Le poème Énigme, diamant noir du recueil, avec le leitmotiv « Je t’ai cherché », évoque cette même quête par l’anamnèse, traversée successive de l’horreur, de la charité, de la poésie, dans un balancement à la recherche du point d’équilibre qui signifierait la descente de la grâce. Mais nulle grâce ne  descend quand la barbarie est au-delà du langage impuissant à la saisir comme l’indique la figure finale du « labyrinthe sans fond [11] ». La mémoire reste prisonnière du labyrinthe, figure que l’on retrouve dans la correspondance de Cristina Campo [12] et sous la plume de Marίa Zambrano [13], associée à celles de la galerie obscure et fermée, de la caverne ou de la chambre murée, symboles de la situation sans issue, comme si les racines de l’espérance étaient arrachées. Pour le survivant, le temps n’est plus le flot tumultueux de la vie, il se brise en séquences qui se superposent, en surimpression, parce que l’Histoire répète l’horreur. Dans le poème éponyme, « Sarajevo, ville de sang/ Sarajevo, ville martyre » l’horreur de la guerre de Yougoslavie se superpose aux « Camps d’Auschwitz et de Treblinka/ Que chacun voulait ignorer », d’où un constat empreint de désespoir :

 

Dans les camps de nuit et brouillard,

Au petit jour blême et fétide,

Pensais-tu cinquante ans plus tard

Voir ressurgir un génocide. 

 

Cette thématique du brouillage du temps, de la bascule d’une époque dans une autre qui circule dans tout le recueil, se retrouve en particulier dans Surimpression :

 

 Cinquante ans ont passé… C’était hier pourtant.

Même enceinte fétide où mon esprit s’égare.

Comme en surimpression se dessine le temps. 

 

Il semble que le repos, la paix, soient impossibles pour le survivant, écartelé entre la nécessité de se souvenir pour témoigner et la douleur de l’anamnèse qui transparaît ne serait-ce qu’à travers les titres : Amertume, Hantise, Obsession, Ravensbrück, Mauthausen, Appel, Les matins aux yeux morts, Désespoir, Lâcheté… L’écriture oscille sans cesse entre mémoire nécessaire et mémoire obsédante, anamnèse et réminiscences, pour se frayer un chemin au sillage brûlant comme une prière à l’Absent. De même que Simone Weil, Violette Maurice rejette la facilité d’un Dieu consolateur qui bercerait d’illusions :

  

  Car le ciel est désert et Dieu ne répond pas

      Au chasseur d’absolu en quête d’un mirage.[14]

 

Mais les hommes doivent répondre de l’absence de Dieu. «  Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme. […] Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jean, I, 9 et 11) Le poème Dieu s’éloigne renvoie à l’évangile de Jean, Violette Maurice revient au mystère de l’incarnation, du Verbe incarné dans le Christ :

 

Dieu s’éloigne et la nuit aveuglément nous broie.

Parmi les pharisiens, qui osa te défendre ?

Toi qui vins annoncer l’amour et la beauté,

Dont le message hélas, ne fut pas écouté

Quand le jour se couvrit d’une chape de cendres. 

 

Dès lors, on perçoit la cohérence du recueil, la portée de son titre, Incandescence. La lumière luit dans les ténèbres et la parole poétique tente de la saisir par le douloureux travail de l’anamnèse. Des clairières se font jour, trouées lumineuses au sein des ténèbres, une autre voix s’élève, venue de l’enfance, celle- là même qui murmurait parfois dans la détresse du camp, voix qui chante la beauté du monde. Je ne saurais suivre l’interprétation de l’éditeur qui évoque, dans sa présentation du recueil, «  une foi en la puissance de la Nature, sorte de mystique païenne devant le sublime de ce qui apparaît. » L’expression « mystique païenne », avec son inévitable connotation nietzschéenne, et pire, qui rappelle précisément la mystique des nazis, convient-elle à cette célébration de la nature plus proche de Ma Bohême que du païen Credo in unam de Rimbaud, plus proche encore du chant humble et émerveillé de Francis Jammes ? L’amour de la nature, chez Violette Maurice, puise dans la source la plus pure, l’innocente source de l’enfance, pour elle, le mot nature ne s’écrit pas avec une majuscule. Contrepoint de l’anamnèse, les réminiscences de l’enfance ravivent la faculté d’émerveillement :


J’ai revu aujourd’hui les chemins de l’enfance

Et les peupliers d’or qui bordent les bocages,

Les étangs endormis dans le doux paysage

Et ce pays secret de rêve et de silence. [15]

 

« J’ai revu » : miracle de la réminiscence qui embrasse le temps, transcende l’Histoire pour laisser advenir le point incandescent de l’éternité.

Nulle mystique païenne, non plus, dans Blancheur, mais le jardin enchanté de l’hiver, l’état d’enfance retrouvé :


 La neige lourde s’amoncelle

Sur le jardin fait de lin blanc,

Troncs noirs et branches de dentelles […]

 

Tout préoccupé de sa gloire,

Le jardin tisse lentement,

Dans un halo d’or et de gloire,

Son royaume d’enchantement. […]

 

 Je m’associe à cette fête

De l’intégrale pureté. 

 

Certes, le poème Joie qui ouvre le recueil exprime « une foi en la vie que rien ne peut anéantir », comme l’écrit l’éditeur, une foi en l’écriture, aussi, à rebours de la résignation, du désespoir, signe d’une liberté intérieure inaltérable, du refus de céder à la barbarie, au langage corrompu du nihilisme. L’enfer n’aura pas eu raison de Violette Maurice qui écrit le mot Liberté avec une majuscule :

 

 Liberté dénouant les poignets des esclaves,

Délivrant de la nuit les hommes harassés,

Liberté s’exhalant des cachots et des caves

Par des cris fulgurants dans la pierre tracés. […]

 

Lointaine Liberté qui cachait ton visage

Devant la lâcheté des hommes à genoux,

Quand nous avions la mort pour unique partage,

Comme un rouge brasier tu t’allumais en nous. 

 

Incandescence peut se lire en regard de NN [16], bouleversant récit, témoignage des camps, écrit en 1945. Le recueil poétique complète le récit en ce sens qu’il laisse place à ce que Giorgio Agamben nomme la « lacune », l’impossible témoignage du « témoin intégral », de ceux qui ne sont pas revenus. Au lieu de parler à leur place, Violette Maurice affronte, à sa manière, humble et lumineuse, le drame de la formulation. Au contraire de Yannick Haenel, qui a pris la place de Jan Karski dans son roman éponyme, Violette Maurice montre la place des disparus, ce lieu insoutenable, insondable, qu’il nous faut pourtant regarder.                    

 

 

Notes


[1] Cf. Imaginaire, Cristal…Toutes les citations renvoient au recueil Incandescence de Violette Maurice (Éditions Encre marine, 2004) Les pages de ce beau livre (typographie, illustration de grande qualité) ne sont pas numérotées.

[2]Mémoire

[3]Marginalité

[4]Lâcheté

[5] Dans cet ouvrage, Giorgio Agamben consacre un chapitre à ceux qu’on appelait les « musulmans » dans les camps de concentration et d’extermination. Le « musulman » est celui qui a renoncé  à vivre, dont la volonté est absolument brisée, but recherché par les nazis. G.Agamben précise, ainsi, la fonction des camps : «  Ils [les camps] ne sont pas seulement le lieu de mort et d’extermination, mais aussi et surtout le lieu de production du musulman […] Au -delà, il n’y a plus que la chambre à gaz. Et l’on saisit ici, d’un point de vue conceptuel, la différence — en même temps que le lien — entre camp de concentration et camp d’extermination. Le camp de concentration est destiné à la production du musulman ; le camp d’extermination, à la production pure et simple de la mort. Ce n’est donc pas un hasard si à Auschwitz les deux camps se touchaient. Giorgo Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, (Éd. Rivages poches, coll. Petite Bibliothèque, 2003) pp. 92-93.

[6] Matines

[7] Hantise

[8]Obsession

[9] Appel

[10] Imaginaire

[11] Paradoxalement eu égard au titre, Énigme, la structure de ce poème est limpide : la mémoire  retraverse l’enfer dans les deux premières strophes,  l’amitié, la poésie dans les deux suivantes, pour aboutir au labyrinthe dans la chute :


Dans les ghettos de la mémoire

Où chaque mot est impuissant

À évoquer l’horreur, le sang,

La faim, le froid, le crématoire,

Je t’ai cherché…


Sous les coups et sous les injures

Des exécuteurs de la mort,

Dans le dernier rictus d’un corps

Privé de toute sépulture,

Je t’ai cherché…


Dans l’amitié solidaire,

Dans le pain amer partagé,

Dans le matin comme allégé

Quand le ciel devenait plus clair,

Je t’ai cherché…


Dans l’espoir forcené de vivre,

Quand le temps effaçant le temps

Je croyais entendre, envoûtant,

L’écho d’un poème ou d’un livre,

Je t’ai cherché…


Es-tu démiurge, es-tu démon,

Souffle divin, muette absence ?

Je vais, quêtant au monde un sens,

Dans un labyrinthe sans fond.


[12] «  Ici, l’automne s’est posé avec légèreté — telle une transparente paupière bleutée. Mais moi je ne le vois pas bien — depuis 5 jours, je suis de nouveau dans le labyrinthe. » Cristina Campo, Lettres à Mita, (Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2006) p. 40.

[13] Marίa Zambrano, Les racines de l’espérance in L’inspiration continue (Éditions Jérôme Millon, coll. Nomina, 2006) p.81

[14] Séparation

[15] Enfance

[16] Violette Maurice, NN, Nacht und  Nebel,( Éd. Encre Marine, 2009)

 

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Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 18:13

Je commence les mondanités, en invitant quelques « special guests » dans mon univers… Ouverte ou profiteuse, peu me chaut, je vous pille sans vergogne si vous y consentez. Contactez-moi par ce biais : velmaegan@hotmail.com. Amitiés.

 

Une partie du tout, Steve Toltz

Le dernier coup de cœur et de génie nous vient d’Australie…



 

Par Mademoiselle Georges.

 

Vous n'entendrez jamais parler d'un sportif qui a perdu l'odorat dans un accident tragique. La raison? Pour que l'univers puisse nous enseigner de cruelles leçons dont nous ne tirerons d'ailleurs jamais profit, le sportif doit perdre ses jambes, le philosophe son esprit, le peintre ses yeux, le musicien ses oreilles, le chef cuisinier ses papilles. Ma leçon à moi? J'ai perdu ma liberté et je me suis retrouvé dans cette étrange prison où le plus difficile, à part s'habituer à ne rien avoir dans les poches et à être traité comme un chien qui a pissé dans une église, c'est l'ennui. [...] Il n'y a plus qu'à devenir fou.


Bienvenue! Ca commence fort, ça vous entraîne dans un esprit dont on ne sait s'il appartient à un fou ou un génie, un paranoïaque ou un visionnaire, un sociopathe ou un sage. De ce père auquel il se défend de ressembler mais dont il ne peut renier l'héritage, Jasper Dean se doit de raconter la vie, comme pour trouver un sens à la sienne.  L'esprit en question, c'est celui de Martin Dean, frère dans l'ombre du célèbre Terry, assassin adulé des foules australiennes. Sortir de l'ombre pour exister, pour élever seul un fils né d'une étrange union, rongé par ce désir de reconnaissance en crachant sur la société, voilà  la vie et l’œuvre de Martin Dean le misanthrope. Mais quand ce père erre de dépressions en clubs de strip-tease et s'isole de ce monde qu'il méprise au sein d'un labyrinthe qu'il fait construire en plein bush australien pour mieux s'affranchir du réel, lire frénétiquement et réfléchir sur la vie pour en renier l'intérêt, comment trouver l'équilibre d'une vie normale? Comment même en avoir envie? Comment se défaire de l'atavisme et ne pas devenir soi-même un handicapé du réel? Entre conscience aiguë et paranoïa, Martin Dean et son fils sont les héros d'un conte philosophique et fantasque, d'une épopée rocambolesque qui traverse l'Europe, la Thaïlande et l'Australie, nous entraînant de trahisons en déceptions, dans des vies où si l'amour et les moments d'extase sont appréciés pour leur rareté, ce sont les tragédies et une constante ironie du sort qui forgent les destins de ces êtres intelligents et désabusés.

 

C'est une réussite, un festival d'esprit, une citation à chaque page, une écriture gravée au fer rouge. Attention, tout n'est pas toujours plausible, il n'est pas dit qu'on les comprenne ni qu'on arrive toujours à suivre leurs actes, qu'on ne se dise pas à certains moments: "il y va pas un peu fort là?", mais ça fonctionne, indéniablement, et c'est ébahis que nous assistons au feu d'artifice, impressionnés comme des enfants. Monsieur Toltz merci, pour un premier coup...

 

Steve Toltz, Une partie du tout, Belfond, 2009.

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