La vie de libraire (brèves)

Vendredi 26 novembre 2010 5 26 /11 /Nov /2010 22:31

 

G_252_2.jpg

 

 

Nous discutons témoignaires, cheminements vers le mariage et cinéma suédois en pointant des éditions allemandes lorsque les deux hommes se rapprochent de la table des nouveautés. Je ne prête pas immédiatement attention à leur discussion pas plus qu’ils n’en prêtent à la nôtre, pourtant brillante, surtout lorsqu’il s’agit du développement de l’intrigue de la saison 5 de Dexter. Soudain, l’un des deux, un peu plus tendu que son doux voisin assène un claquant :

« Et alors, on peut être brillant et écrire de la merde ! »

J’éclate instantanément de rire, mon collègue réprime le sien et nos deux faces hilares s’imposent aux deux compères qui se détendent aussi sec, me demandant :

« J’ai dit quelque chose ?

- Simplement, leur réponds-je, c’était un tel élan du cœur, votre sentence, qui donc est la malheureuse cible ? »

Il me tend, navré le dernier George Steiner, Langage et silence. Je reste interdite. « Ah quand même, Steiner… vous y allez fort.»

Son comparse gêné tente de l’excuser en m’expliquant qu’il n’a pas aimé Maîtres et disciples. Lui si. L’autre d’un regard le somme de se taire.

J’ose un « C’est peut-être une question de ton. Il y a un ton Steiner, auquel on n’adhère peut-être pas. » Il acquiesce « Voilà, c’est tout à fait cela, c’est le ton. »

Ils sortent, et nous restons un moment à nous demander : « Peut-on être brillant et écrire de la merde ? Steiner vient de prendre un énorme blâme, j’espère qu’il n’a pas entendu. J’aurais plutôt formulé cela comme ‘on peut être brillant et être un gros con’, mais le sens n’est pas le même.» Décidément, plus personne n’est à l’abri.

 

Je rentre et je m’empresse à peine installée dans le métro de reprendre Langage et silence que j’avais entamé en parallèle de Tueurs de Stéphane Bourgoin, L’Esprit des collines de Dan O’Brien et La Révolte des masses de Ortega y Gasset. Un de ceux que j’appelle des Furtifs, qui surgissant sans prévenir me dérobent mes priorités et imposent les leurs, vient à nouveau de frapper, je dois rétablir l’équilibre cosmique. Les mots coulent avec une aisance non forcée, la cornucopia déborde d’offrandes, comme à chaque livre du maître. Je me réchauffe, m’enthousiasme, puise sans modération et irradie de son intelligence. Cet homme, vivant, sait tout. Et dans son savoir, il a forgé la langue puissance qu’il convoque et regrette, il a recueilli la bénédiction de la prose, freine autant qu’il le peut le recul de ces mots, il se campe dans son amour irrésolu et inadmissible du langage, cherche les seuls qui laveront l’affront originel. Il prolonge les phrases parfaites, et je cherche fébrilement dans mon sac un crayon, le temps, les gens, les stations n’existent plus, je ne veux simplement pas perdre la trace :

« Des hommes que Goethe ou Chopin faisaient pleurer ont traversé, sans sourciller, l’enfer des autres. »

« En fait, qu’est-ce qui pourrait être communiqué à cette audience de masse à demi illettrée à laquelle la démocratie populaire fait appel, sinon des demi-vérités, de grossières simplifications ou des trivialités ? »

« Il [Lawrence Durrell] s’efforce de remettre le langage à la mesure de toutes les vérités du monde de l’expérience. »

« Mais cet affranchissement de la voix qui recueille l’écho là où n’existait auparavant que le silence tient du miracle et de la profanation, du sacrement et du blasphème. C’est une rupture soudaine avec le monde animal, cet animal qui a engendré l’homme, a vécu longtemps près de lui en voisin et qui, si l’on interprète rigoureusement les mythes du centaure, du satyre et du sphinx, s’est trouvé mêlé à notre substance à un degré si intime que ses instincts et sa conformation physique n’ont qu’en partie disparu de notre personne. »

« Et puisque certains idiomes comportent un temps futur, provocation éclatante, atteinte portée à la mort, ceux en qui le dialecte est possédé d’une grandiose vitalité, le prophète, le visionnaire, portant leurs regards au-delà de l’horizon, jettent un pont sur l’Achéron. Mais on leur fait payer bien cher cette présomption. »

« Dans le paradis perdu de Jérome Bosch, le chantre est écartelé sur sa lyre. » (1)

 

Et encore, je m’arrête pour ce jour à la page 67.

 

Si ce qu’écrit le brillant Steiner (à la bonne heure, on lui aura au moins concédé cela) est de la merde, j’en suis une de ses mouches les plus grasses, assidues, et assumées.

 

 

 

(1) George Steiner, Langage et silence, nouvelle édition revue et augmentée, Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2010, pp 10, 38, 47, 52, 53 et 55.

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
Voir les 0 commentaires
Lundi 17 mai 2010 1 17 /05 /Mai /2010 18:44

 

Hermès Trismégiste



Lundi matin, 11h20, librairie momentanément libre après une reprise d'activité plutôt encourageante.

L'homme entre et vaque à ses occupations sans que j'y prête la moindre attention. Il s'approche soudain, timide, hésitant, du moins l'ombre qui tarde à s'incarner sur mes rétines aspirées par l'écran et sa succession de titres lobotomisante.


« Vous êtes dans une période de mutation personnelle, vous, non ?

- Comment ?

Je relève les yeux de mon logiciel de commandes pour rencontrer ceux, pour le moment stables bien que cernés de cet étrange félin en costume jaune, d’un âge indéfinissable, bien de sa personne.

- Oui, une mutation astrale.

- Ah. Vous cherchez du Hermès Trismégiste, vous, non ?

- Non, je connais tout, évidemment. Vous devriez faire un tarot divinatoire. Je sens bien les choses perceptibles, chez ceux qui perçoivent mais qui manquent pour autant de la perception perceptible qui les entoure (de mémoire). Le fond de son œil ne chavire toujours pas, diantre, l’homme ne souffrirait-il donc non pas d’une seule névrose, mais selon Robert Musil qui définit ainsi l’homme sain, de toutes en même temps ?

- Oui, pourquoi pas (restons commerçante), j’attends le bon moment, le déclic.

-Vous avez remarqué que les gens ne chantent plus ? Ce putain d’œil reste stable, alors ou bien j’ai déjà franchi son Styx, ou bien il faut que je me résigne à avoir une conversion décalée avec un homme sain, ce qui peut mener rapidement à l’amour, méfiance.

Les gens, avant, quand ils étaient heureux, ils chantaient. Maintenant ils parlent à peine. Tu m’intéresses, coco, continue. Parce que pour chanter, il faut chanter juste. Plus personne ne sait chanter, et personne ne se soucie de parler faux. Damned, je suis amoureuse.

Faites ce tarot. Vous avez une occasion, et c’est instructif.

- Non merci, une autre fois sans doute, si j’ai l’air en mutation, c’est surtout que j’ai la crève.

- Non, vous vous posez des questions.

- Oui mais c’est facile de rentrer dans une librairie et d’imaginer que celle qui la tient se pose des questions, environnée de tout ces livres, je ne suis pas très impressionnée. Faites mieux que cela.

- Vous devriez aimer les Etats-Unis et le Canada, et cela vous irait bien. J’ai quitté la Floride et son environnement de tricheurs. J’en ai intégré un nouveau, avec d’autres tricheurs mais qui me trouvaient neutre. J’étais neutre, bien sûr, mais avec mon background. J’ai rapidement tout résolu.

- C’est mieux, déjà.

- Vous évoluez, mais vous semblez immobile au milieu du temps, et c’est lui qui s’écoule autour de vous. Changez de lieu. Vous évoluez dans un milieu, un lieu qui vous empêche. Trouvez votre lieu.

- Vous vendez des cartes de tarot, finalement, ou des voyages ?  »

 

Il me sourit énigmatique, toujours pas cinglé. Pas dupe non plus de mon cynisme de façade.

 

«Vois le voile. Poussière de demain, pousse hier de deux mains. J’aime parler homophonique.

- Lacan aussi, moi moins. Mais c’est joli.

 

-Vous vous appelez comment ?

- Paméla. Mais qu’est-ce qui me prend ?

- Moi c’est Gabriel.»

Evidemment.

 

Il se dirige vers la sortie, se retourne et dans un sourire fracassant :

 

« Qui sait, un jour je vous donnerai peut-être une deuxième chance. »

 

Il sort. Je suis médusée. Je me demande quelle substance permet à ses yeux de paraître si sereins, lacs immobiles recouvrant toutes les hydres.

Et nous ne sommes que lundi matin.

Si je ne donne pas signe de vie d'ici demain, cherchez dans les poubelles du boulevard.


Publié dans : La vie de libraire (brèves)
Voir les 0 commentaires
Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 16:48

La femme qui se tient devant moi me scrute, hésitante, recouverte d’un manteau témoin du massacre de mille âmes rongeuses. Elle porte la mort, comme le slogan anti-fourrure placardé sur les bus nous le racole gratuitement. Elle ne la porte pourtant pas plus que vous ou moi, et j’avoue que sa mort, à elle, a le mérite certain d’inspirer et de retenir la chaleur.

Or il fait 10 degrés inside (hommage aux Canadiens) et immobile avec mes morts, bien que non recouverte pour l’heure de leurs peaux interdites, je gèle. S’il est vrai que l’islam s’avance jusqu’à nos portes, le désert, lui, est en retard.

Digressions : nous avions une plaisanterie lorsque superbes nous foulions les planches de l’Université, croisant dans ses couloirs, en plein mois de juin, un gothique dégoulinant, sanglé par 40 degrés, ridicule contre son gré, pour une fois. « Leçon numéro un : le métal conduit la chaleur ». Leur triomphe est imminent, l’armée des clous sera donc aujourd’hui invincible, si j’en crois mon thermomètre. Et ils pourront à leur tour moquer mes flammes méridionnales ridicules sous les frimas, inconscients du danger les pauvres, car sous la glace la vodka de mes dignes ancêtres veille. Au bureau de l’identité nationale, je suis toujours convoquée deux fois. Cachez-moi cet Estonien que nous ne saurions voir, coincé entre une Espagne finissante et une Savoie revancharde.

Bref.

 

Elle finit par oser m’adresser la parole, bien qu’évitant mes yeux. Je la comprends, j’en tue beaucoup par pétrification, Gorgone nonchalante. Déformation professionnelle. Je suis donc tenue, fonction sociale oblige, de ravaler en arrière mes monologues internes, qui passeront alors en italique, si vous le voulez bien, afin de ne point trop troubler une discussion réelle, bien trop humaine, qui s’annonce passionnante.

 

« Cherchez sur votre  machine si vous avez… [cela commence très très mal, déjà mon sourire se fige dans son élan, allons donc, crispée ?, mais comment donc, ce n’est pourtant pas mon genre. Je ne cherche pas sur ma machine ce que j’ai Madame, je sais ce que j’ai, je reviens de l’enfer de l’inventaire, j’ai entendu pendant deux jours 13591 « bip », ne doutez jamais de ma mémoire ainsi scandée par ce rituel régressif]  ... si vous avez du Brasillach. Cela s’écrit B.R.A…

- C’est une blague ? Je sais qui est Brasillach et comment ça s’écrit !

- Ah bon, oh mais c’est tout à votre honneur, votre génération, généralement…

Elle s’arrête, consciente, mieux vaut tard que jamais, qu’elle s’embourbe.

- Non, je n’ai rien de lui. [Le blizzard s’infiltre sous mes portes. Une phrase encore de cette teneur et il va neiger sur le rayon Byzance.]

- Oui je comprends, vous défendez vos idées [Ah bon ? J'ai fait ça moi ? La bougresse me prend donc pour une libraire engagée sur la voie ô combien courageuse de la gauche repentante. De mieux en mieux.] Notez-bien [je ne note rien du tout] que si j’adore le lire, je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout d’accord avec l’homme. [C’est bien, je n’ai pas encore eu l’occasion d’en placer une, et la voilà faisant les questions-réponses vers une conclusion éclatante et très embarrassante pour elle : elle aime un homme avec lequel elle n’est pas du tout d’accord. Who's your daddy ? Je songe aux Universités de psychologie. Les fainéants de leurs bancs ont de l’avenir devant eux.]

- Je n’ai aucune idée contre Brasillach particulièrement, c’est un très grand poète. Ici, nous ne faisons presque que de l’histoire ancienne.

- Mais il n’est pas récent ! Quelle librairie classique peut rater Brasillach ? [Essayez donc la Librairie des Fusillés, un peu plus loin, ils ont un chouette rayon "Antiques sous les balles".]

 

Le téléphone sonne.

« Allô, nous sommes libanais de passage à Paris [Mais, invités par Kouchner, ou bien ?...], nous cherchons des éditions sur la composition florale. [Ne cherchez plus, je prends pied, et ce sans eau et sans lumière] – Mhh, vous faites erreur, nous ne faisons que des sciences humaines ici. »


La femme me reprend « Ah, vous voyez ! »

-Vous voyez quoi ?

-Vous ne faites pas que de l’histoire ancienne !

-Mais…[déflagration des vitres], bien sûr que non ! Mais Brasillach, je le range dans quoi, exactement ? « Judaïca » ? « Polémologie » ? « Civilisation précolombienne » ? « Mythologie » peut-être ? Non, ne me dites pas qu’il a écrit sur Bérénice, Titus, oui je le sais, et non, je ne l’ai pas.

-C’est vraiment très bien que vous sachiez tout cela. [Merci, vraiment, si le temps m’oublie encore, un jour j’aurai des rides et avec elles cesseront une bonne fois toutes ces remarques infamantes. Remarquez non, du moins tant que je n’aurais pas de surcroît un pénis.]


Le téléphone sonne.

« Bonjour, je voudrais vous demander l’autorisation de photocopier un ouvrage.

– Hein ? – Oui il est noté à l’arrière du livre que je tiens dans mes mains qu’il faut demander l’autorisation à l’éditeur pour photocopier ce livre. – Mais, tout dépend de l’usage que vous comptez en faire. – Et bien, je collectionne les textes d’auteurs en rapport avec les navires et… - Non, alors écoutez, on s’en fout. » Je raccroche. Je pense très fort à France Télécom, et son service d’aide au suicide.

Le mental. Tout est dans le mental, qui lui aussi conduit assez rapidement la chaleur, je n’ai plus froid du tout.

 

Un homme rentre au même moment. Il jette un regard affolé autour de lui, s’arrête un instant devant le sous-rayon « Platon », bondit en arrière en agitant les bras « Ouh lala, ouh lala, d’accord » et repart aussitôt. Je viens de voir le client de passage de la journée.
Après la Surplombante, voici l’entrée en scène, immédiatement suivie de la sortie de L’Égaré.

La Surplombante me regarde, comme si les propos qui s’apprêtent à franchir les lignes vertigineuses de ses commissures inversées relevaient de la plus parfaite évidence contextuelle : « Moi je suis pour le prix unique. » [« Moi je suis pour » est un de mes incipits préférés, n’en doutez jamais.]

La spécialité des Surplombants, c’est de débusquer les polémiques avant même qu’elles ne naissent dans les cerveaux congelés des flétans qu’ils méprisent.

 

Je lui fais remarquer qu’elle est bien aimable, comme si je venais de faire l’aumône. [Pourtant non, il faudrait savoir, Brasillach ou prix unique ? Je me demande, passée maîtresse du discours à double contrainte depuis le « je le lis mais ne l’aime point », si c’est un peu la même chose pour tout chez elle : « je suis pour, mais je n’aime pas. »]

 

Il y aura aussi le Négatif (celui qui définit tout en creux, ou qui joue au Qui est-ce ?: « Vous ne faites pas de catalogues ? – Non. – Vous n’avez pas un site internet facile d’accès. – Ah bon. – Vous ne faites plus les reliures cartonnées ? – Non.- C’est dommage c’était tellement mieux. – Oui. – Vous n’avez pas moins cher ? – Non. – Il ne fait pas chaud ici. – Certes. – On ne vous voit pas bien du boulevard. – C’est bête. – Vous n’avez pas fait de grec ancien. – Eh non. – Bien sûr, vous ne connaissez pas l’allemand. – Cela dépend lequel. – Vous n’avez rien sur les Lumières, bien entendu. – Bien entendu. J’ai tout brûlé avant votre arrivée, pour la joie machiavélique de sentir l’odeur aigre de vos déceptions. Et donc, vous n’avez pas encore trouvé qui nous sommes ? Nous sommes, nous sommes ?... mais oui, vous avez enfin trouvé, nous sommes votre merveilleuse librairie ! Mais sinon, y a-t-il quelque chose que je puisse tenter de faire pour vous ? Un café ? Une recherche bibliographique sur la bile noire ? Je vous chante une chanson iroquoise sur le mal de l’homme blanc ?).

 

Il y aura, bien sûr, l’Allumé (et ses sous-formes diaboliques, le Perché, l’Illuminé – surtout en périodes de Fêtes, le Psychanalysé, le Myste), que plusieurs notes déjà me permettent et d’exorciser pour rejeter loin de moi toute tentative d’intrusion dans mon système fermé, qu’on se le dise (désolée pour l’ouverture, il y a des courants d’air), et de mieux cerner pour témoigner à la barre du grand procès de l’Humanité Cliente. Coupables. Ne cherchez pas, coupables. Tous. Pendus. Suivant.

 

« Nous sommes la catastrophe », dit Pascal Adam dans une note récente. Absolument. Elle se produit régulièrement sous nos yeux toutes les heures sonnantes, c’est une damnation éternelle, je crois bien que la terre tout entière est divisée en deux castes : ceux qui concourent à cette catastrophe en ne voyant rien venir, et ceux qui y concourent en l'observant et l'écrivant dans leurs livres. D’accord, tout ceci est un peu exagéré et déséquilibré. Je ne suis pas absolument sûre moi-même de ce que j'entends exactement par là. Mais regardez-les tous, de l’autre côté du comptoir. Qu’est-ce qu’ils en font de leurs livres achetés? Ils calent les pieds de leurs lits dans lesquels ils s’affalent, épuisés d’avoir été toute la journée désagréables, grotesques et absurdes, puants et conflictuels ?

Arrêtez, arrêtez de lire, par pitié pour les livres, disait Lucien en son temps. Lucien, IIe siècle, hein, sans vouloir vous en imposer. Pas Lucien du café du coin.


La Surplombante, fidèle donc à ce qui précède, relève nonchalamment une mèche bouclée de sa tignasse frondeuse. Messieurs-Dames, je découvre horrifiée les fondations secrètes qui tiennent debout une mise en pli rondement menée. Le mur de pellicules tassées sur ses racines menace d’effondrement, je regarde résignée et stoïque une dernière fois ma librairie, Pompéi moderne, bientôt recouverte sous la fine couche blanche des cendres dispersées. Je n’ai plus qu’une obsession, qu’elle bouge le moins possible.

 

Le téléphone sonne.

« Ah quand même, tu en mets un temps pour répondre. [Deux sonneries, vraiment désolée, je ferai pénitence, ce soir.] C’est mon collègue, à la voix mourante. Je suis la Pythie jamais démentie lorsqu’il m’appelle, j’attends donc résignée que la sentence tombe : il ne viendra pas.

-Ecoute, préviens-moi plutôt quand tu viens, finalement, que je m’habille pour l’occasion.

-Tu as du monde ? Tu ne t'ennuies pas trop ?

-Penses-tu, je réhabilite Brasillach en éconduisant des Libanais. Rapporte-moi les Poèmes de Fresnes, la prochaine fois que tu reviendras me visiter au parloir.

-Oh ça va… je suis fatigué. Je serai là demain.

-Tu me trahiras donc sans cesse. »

 

Un homme transparent rentre. Il vient se coller très près [Je n’ai pas besoin de psy pour comprendre d’où me viennent toutes mes psychoses sociales. Je voudrais qu’il s’éloigne, je vais donc subitement ranger un livre déjà rangé un peu plus loin.]

Il me suit, et me demande doucement «  Vous n’auriez pas quelque chose pour quand on est au creux de la vague ? » [Je ne fais pas dans les articles de plage, non.]

Je ne peux m’empêcher, c’est méchant, de pouffer. Je me détourne, polie. Show must go on. Le fou rire me guette, j’en ai les yeux qui brillent et les paupières qui clignotent, la vache, si vous aviez vu son regard, à lui. Un vrai Bosniaque sans jambes dans un hôpital de campagne. Non chauffé.

« Oui, alors… mhh. Sénèque ? Les Lettres à Lucilius ? Ou alors Aristote, le Problème 30.

- C’est quoi ?

- C’est une consolation face aux duretés de la vie pour le premier, et les origines de la mélancolie pour le deuxième.

-Ah ben vous êtes sympa, merci.

Il est offusqué. [Alors quoi, on a le droit de dire « creux de la vague », mais pas « mélancolie » ?] Il voulait probablement, suis-je bête, du contrepoint au creux de la vague. Vraiment je ne comprends rien. Je cherche ce que je peux avoir au rayon « Philosophie pour les perchés sur les cimes », il y a peut-être un antique, en dehors de Théocrite [il va encore le prendre mal si je lui sors une Idylle, et pourtant quoi les lapins, les bergers, ce n’est pas très maritime  il me semble, il faudrait savoir], ayant collaboré à ce mouvement bien connu de la Béate Génération.

- Non, je ne vois pas. Il y a une pharmacie sinon un peu au-dessus sur l’avenue, aurais-je dû lui répondre, mais je crois que ce n’est qu’après dix ans de service que l’on se le permet vraiment. [Au pire, j’ai mon brevet de secouriste qui, je le jure, n’a jamais servi. – Quelqu’un dans la salle est médecin ou secouriste, vite une urgence ! – Non, pas moi, mentirai-je alors, je n’ai pas fait le serment que vous croyez à ce cher Hippocrate. Et le sang me fait tourner de l’œil, c’est bien connu.] L’homme désespéré ressort, contrit.

 

Un Japonais et un Russe entrent. Ils disent bonjour, sourient, sont lavés, enfin je crois.

Ils me posent dans un anglais parfait des questions sensées, prennent un plaisir évident à découvrir les nouveautés, discutent enfin l’un avec l’autre de l’armée romaine, nous sortons les livres rares, comparons des éditions, et les milieux érudits de chacun des pays ici représentés. Nous convenons enfin que Paris est une belle ville, mais que l’Université va mal. Ils repartent chacun avec 300 euros de livres et semblent toujours ravis.

Je viens de terminer ma journée.
Une nouvelle commence : il faut à présent tout lire, pour comprendre une bonne fois ce qui les met dans cet état-là. Et prier qu'on s'en sorte.

 

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
Voir les 3 commentaires
Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /Déc /2009 22:33

 



« Cela va dégénérer à un point que vous n’imaginez même pas. »

Albert Dupontel, Enfermés dehors.

 

Alors déjà l’on m’objectera que ce n’est pas une brève de libraire à proprement parler mais de coiffeur. Certes. C’est absolument la même chose, si vous  voulez mon avis. Nous faisons tous relativement le même métier, déshonorant et sacrificiel, pour peu qu’il soit admis communément sous l’égide Commerce.

« Sorry, we’re open » disait l’écriteau à l’entrée. C’est exactement cela.

Je n’oserais pour autant plonger mes mains dans les toisons déprimées d’autant de personnes en une seule journée que ces artisans capillaires ne se l’infligent, je suis donc d’une certaine manière admirative, bien qu’effarée.

Le salon est typé, c’est le moins qu’on puisse dire.

N’y circulent que des James Dean en plastique, des Dita von Teese sans particule, des filles de Chantal Lauby tristes et sans chewing-gums, quelques chanteurs d’Indochine en plus vieux encore et autres princes pédérastes rutilants et bruyants. Oui, je connais mes classiques, j’en suis parfaitement désolée.

Et au milieu coule une rivière et son lot de faunes à dreadlocks, les Maldécidés, les Égarés, arborant la guenille de la Misère détournée, essayant faiblement de jeter dans ce beau monde huilé d’industriels codes rodés leur bombe artisanale fabriquée au fond des caves de leurs squats du 16e arrondissement.

J’entre ici (Jean Moulin), l’œil mouillé et le cœur battant : je rejoins mes semblables de temps reculés et éteints, alors que la vingtaine acnéique et irascible j’évoluais, charbonneuse, piquée de métal et sanglée de matières tout aussi honorables, n’en doutez pas, que celles qui recouvrent ces étranges objets – des livres, semble-t-il, façonnés dans les ateliers de Famot ou Jean Bonnot.

Rammstein aux platines, au mur quelques posters de films à voir absolument, que j’ai déjà tous vus, il y a fort longtemps, et dont je ne me souviens pas d’un strict plan. Des films d’auteurs rock n’roll, le genre étant tenu en otage depuis Hedwig And The Angry Inch par la caste homosexuelle anglo-saxonne. Vous comprenez, Twenty Four Hour Party People, Mysterious skin, Tarnation ou autre Party Boys, c’est déjà rétro, c’est même l’Antiquité du cinéma : 2003-2004. Des films durs. Dérangeants. Tout le monde ne meurt pas dans les toilettes d’une boîte de Manchester avec un éphèbe et une aiguille plantés dans le séant. Il faut témoigner, avec de vrais gens, caméra à l’épaule, proche de la sueur du travailleur de nos mœurs sous-développées car incapables de comprendre à quel point il semble merveilleux de s’abrutir dans une fête perpétuelle à la gueule de bois so arty. Et aux lendemains aussi déchirants que leurs préservatifs.

Je me trouvais alors, ingurgitant ces œuvres, en très fâcheuse posture, j’en conviens. Je ne démérite pas d’avoir flétri un peu. Mais si je regarde bien, certains de mes comparses qui vomissaient par la fenêtre d’une voiture empruntée, se tatouaient négligemment « In memoriam 09/11 », analphabètes et fiers de l’être, posant des têtes de poulet sur des tombes à Jonzac, haut lieu de transgression pour étudiants nostalgico-alcooliques, s’enduisaient de bouse de vache avant de tenter mollement de violer ledit poulet pour finir dans une rivière glacée, phtisiques et pénitents, ces hommes au souvenir vif et éternel, secouant au-dessus de leurs têtes en hurlant leurs chapelets de prières à Satan, un pantalon souillé de leurs trop rapides excréments, achevant de repeindre les murs d’une maison-témoin, hilares échevelés aux crinières aussi heavy metal que les collants de leur femme achetés hier chez New Look maintenant que le temps se distord et qu’ils torchent leurs mômes, refusant d’en parler, si je regarde bien ces gothiques enchaînés, dansant comme des compas dans leurs bottes orthopédiques, me demandant de venir prendre une douche pour constater les suçons par milliers recouvrant leur verge esclave des succubes, dégainant pour rire un scalpel rouillé afin de marquer dans nos chairs un crucifix inversé, péniblement au courant de l’existence de Jésus mais farouchement décidé à lui opposer leur beau Diable, combats cosmiques s’arrêtant dans l’escalier où ils vociféraient « À mort le tuning, Elohim, Elohim ! » avant de s’excuser honteux et rougissant devant le voisin excédé qui menaçait de police ces intrépides chevaliers d’un Zodiaque mal ordonné, oui, si je les regarde, car j’étais là et j’ai tout vu – malheur à eux, alors qu’ils m’ont probablement donné les meilleures années de mon existence sous-terraine, en poussant ce jour la porte du salon de coiffure Buffy contre les hippies, je constate brutalement qu’ils ont tous bien changé.

La constante frappante, c’est le costume.

Ils sont tous déguisés. Je crains qu’ils ne soient même pas gays, derrière leurs crêtes sans cimes, à moins que cela ne soit l’inverse. Je crains que ces femmes aux résilles négligemment filés, n’aient plus d’obscur que d’être objets d’un désir qu’elles ne participeront pourtant plus à étancher sur la banquette arrière, ce qui serait le minimum avec le mal qu’on se donne pour mettre l’eau aux babines de nos chers loups à présent aussi parfumés que nous.

Ils ne sont même plus savamment ridicules, plantés dans leurs contestables passions, puisqu’à la moindre réflexion, plutôt que de pleurer de rage ou de se battre comme il arrivait encore que quelque Brandon Lee en pleine mue se le permette contre un salaud de soldat hitlérien rasé de frais mais confondant black metal et parade du IIIe Reich, à la moindre réflexion donc, ils enlèvent leur banane rockabilly pour les uns ou leurs escarpins Betty Page (pardon, Katty Perry) et nous assurent, gênés, qu’ils plaisantaient. Ils déshonorent la génération Actors Studio, et préfèrent à sa méthode d’immersion, quitte à ne jamais être autre chose que des personnages aux dialogues écrits, l’atelier associatif où l’on ne se rend que lorsque l’on n’a pas piscine.

Et moi, je dois choisir mon style, je dois me mettre sous la protection d’un de ces Seigneurs des Ciseaux (Un ciseau pour les gouverner tous), dont la puissance maléfique me hérisse les avant-bras, et je ne dois pas me tromper de choix. Mon costume en dépend. Toute ma vie, donc, telle que je m’apprête à ne pas l’assumer dans les bars sans alcool et les Cadillac sans ravins.

Je vous assure, certains instants de la vie d’une femme, du moins telle que je la définis, sont tout entier chargés des regards désapprobateurs de ceux qui sont morts sous les fusils pour nous permettre de pousser les portes de ces salons-là. Je tâcherai de m’en souvenir.

Kris (vu qu’il s’affiche ouvertement homo-folle, je suppose que cela s’écrit comme cela), donc, m’accueille, me défait de mes atours et entreprend de donner forme à mes cheveux. Je lui demande, non je l’implore, de trancher net et précis, promettant la peine de mort au prochain imprudent qui tenterait de me dégrader. J’envisage un compromis, diantre nous allons nous marier, et consens à désépaissir. Je me trouve à l’instant impressionnée de savoir écrire ce mot, comme s’il sourdait depuis mille ans dans le placenta de ma conscience.

Il me demande si j’ai remarqué que dans ses boutons de manchettes en nacre, on voit des têtes de mort. Fascinant. Il a donc même la lumière violette au plancher, en plus des caissons de basse dans le coffre. Je me retrouve donc collée aux boutons de manchette de cet énergumène, magnifiquement cintré dans une chemise de taille 12 ans, la cravate dorée assortie à ses chaussures. Je me dis subrepticement que s’il s’approche trop près de sa voisine dont la jupe n’excède pas en longueur ce que Kris consentira à me laisser comme frange, je verrai probablement dans les chaussures de mon coiffeur l’origine du monde.

Ce décor de cinéma, qui ferait saliver un Tarantino seul à concevoir que l’on se fasse couper les cheveux dans un coffee-shop, me laisse songeuse. Tout est calme. Un peu trop calme. Je repense au Truman Show. On a les pensées qu’on peut un samedi après-midi chez le coiffeur place d’une Bastille dont les fantômes devraient si je ne m’abuse commencer à s’impatienter.

Et soudain, soudain, Elohim peu rancunier exauce mes vœux.

Je vais l’avoir, finalement, ma fin du monde. Ma fin d’un monde, d’accord, d’accord.

La patronne de Kris, rugissante quarantenaire probablement navrée d’être tombée en disgrâce malgré des efforts notables de jeunisme poussé à un extrême puis l’autre, lui tombe dessus à bras raccourcis, faisant trébucher notre fier Gaulois du bouclier de sa ceinture très fin d’empire.

Il n’a pas coupé l’eau pendant le shampoing. C’est la deuxième réflexion après le papier qu’il a jeté pour rien. Terroriste. Inconscient. Dangereux nihiliste qui ne se soucie guère de l’ours polaire.

C’en est trop pour notre Héphaïstos ombrageux. J’assiste, émerveillée, au réveil du volcan.

Il se campe au milieu du salon, le temps et les bavardages s’interrompent, le vent vient effleurer les pans de sa blouse en coton biologique, conférant à l’ensemble une aura inquiétante de western périmé. J’entends le clic qui amorce le Kris, qui en une nanoseconde, nous souffle tout entiers, nous éparpille en milliers d’insectes de chair sur les vitres clignotantes de Noël.

Rideau. Lumière. « Pardon ! » Il se jette sur scène, lève les bras en l’air, apostrophe son public sidéré. « Pardon ! » donne-t-il de sa voix de ténor probablement pas vacciné à temps, ce qui est étonnant puisqu’il n’est pas écologiste. « Oui, pardon pour les avions ! » Nous nous regardons tous, soudés dans l’anxiété de devoir enfermer un fou. « C’est vrai, je le confesse, je prends l’avion ! Pardon, mille pardons – et je vous jure qu’il emploie emphatiquement et sciemment ces termes, je m’excuse de ne pas partir en vacances à pieds ! » À ce stade, je l’encourage en explosant de rire, alors que la patronne furieuse sous les regards vexés de ses clients bien ennuyés de combiner culture pop rock industrielle et préservation de la planète, ravale déjà son Botox, fuyant de la lèvre qu’elle mord pour ne pas se laisser emporter par un mot de trop. Allons-donc, ce serait vulgaire, nous ne sommes après tout que dans un salon néo-gothico-glam-destroy. Pourquoi pas du désordre, tant qu’on y est, en plus des boutons de manchettes Tim Burton ? Farces et attrapes, garçon ! Grand-huit et slip panthère, tu ne vas pas briser la sacro-sainte loi du rire et du divertissement en prenant mal mes piques moralisatrices, cela va sans dire, mais « pour rire », vous avez perdu la raison mon cher, remontez-donc votre masque on verrait presque vos yeux. Vous ne trouvez donc pas qu’on s’amuse follement, à se balancer des vacheries ayant l’air de ne point y toucher ?

« J’en ai marre, marre, marre, continue le Kris, lancé. Tous ces donneurs de leçon, qui parlent et qui ne font rien. Je m’en contrefous, à la fin, de l’eau qui coule, je travaille ! »

Quelle subversion, Kris, allons, allons, pensez à votre fond de teint qui risque de tourner sous la chaleur !

La patronne, tigresse en cette basse-cour de chapons, fulmine : « Oh tais-toi, Kris, retourne donc chez ta mère si cela ne te plait pas ici ». Avez-vous vu Pédale douce ? Nous voici en coulisses. De mieux en mieux.

Je ressors moqueuse, soit, mais parfaitement joyeuse. J’ai passé un excellent moment, mes tatouages, patte blanche pour rentrer, me dissimulaient parfaitement, permettant une observation confortable.

De plus la coupe est parfaite, j’ai le droit de n’être ni pin-up ni goule, je m’estime miraculée, car elle est de surcroît symétrique.

 

No Country For Old Men et son « Ok, I’ll be part of this world », me revient encore en mémoire.

Mais pas le livre, c’est étonnant. Il va falloir rentrer, tout ceci m’amuse au plus haut point mais ce haut point passé, mon ennui de n’être jamais surprise, encore moins bouleversée, me soumet résolument à l’appel de mon antre et de ses quelques lignes mouillées tendues par un Virgile dont le nom ne sert guère plus qu’à nommer un chihuahua de gothique pseudo-dantesque. La pêche, pourtant, est toujours bonne. Toujours veiller à ne pas dépasser le trait de craie de la marelle. On rigole, on rigole, et toute la bouteille y passe.

 

J’écris pour témoigner, car c’est notre devoir. Pour que jamais, dans les siècles à venir, nous n’oubliions les combats quotidiens qui jalonnèrent de leur violence insensée les moindres recoins de nos vies insoumises. J’écris pour que Kris, dans son immense accès de lyrisme téméraire, usant des mots comme jadis nos fiers Hector usaient des traits, pour que ses admirables semblables, unis dans leur sainte humanité, défiant de leurs ciseaux sacrés les cohortes de Samson, pour que ce salon, et la faune de ses initiés ne meurent jamais.

 

Et puis, il faut bien que nos chers moins de 25 ans lisent un peu, tombés par hasard sur ma page lors de leurs fructueuses recherches Google telles que « cowboys gays blog », « fessée sans culotte », « dépucelage saignant » ou autre « Envie incessante de pleurer ». Je le jure, ces recherches mènent ici. Et mon hébergeur, dans sa bonté toute transparente, ne manque jamais de m’en informer.

 

Bartleby les yeux ouverts, chroniqueur de livres tout de même un peu sérieux, s’exaspérait d’être sollicité par des élèves pour leurs exposés sur Ionesco.

 

Ben tu vois, cela pourrait être pire. Moi j'ai tous ceux qui ne savent même pas ce que c'est qu'un exposé, et prennent ma frange pour une invitation à les initier.

Pour rester polie, sans cela les moteurs de recherche vont encore s'affoler.

 

 

 coiffure-emo.jpg

 

 

 

 

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
Voir les 0 commentaires
Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 21:55

 

 

 

C’est ce qu’on appelle aggraver son cas.

 

Deux pingouins de 25 ans date limite de consommation, tout droit sortis d’un film de Coppola, mais fille, à la nonchalance arrogante et mal peignée, et l’élégance douteuse des mannequins H&M entrent sans dire un mot dans ma librairie et déroulent une affiche. Je ne leur prête pas immédiatement attention, occupée avec un aficionado de reliures cuir confondant Lucrèce et Pline l’Ancien, mais je garde un œil sur leur manège. Au moins ne sont-ils pas grands et chauves, les grands et chauves étant tous des voleurs en ces lieux, allez savoir pourquoi. Ils envisagent visiblement le meilleur emplacement sur la porte vitrée, me tournant le dos. Problème : ils entrent ici chez moi, sans frapper et s’installent les pieds sur le canapé. Je constate donc stoïque, comme les trois quarts du temps de mes journées, l’éducation admirable dont jouirent nos concitoyens dont la particule de l’appellation résonne en permanence dans mes moindres artères.

Je leur demande une fois gentiment et avec un sourire (je le jure), si je peux leur être d’une quelconque utilité, ironique, cela va sans dire, mais ne voulant point trop les brusquer. Après tout, nous avons presque le même âge (rhha je ne peux plus souffrir ces indignités) et la jeunesse quand elle s’invite en ces lieux, fût-elle insolente et morveuse, ne se fait pas prier.

Ils se retournent et lancent un approprié « Vous auriez pas du scotch ? »

Je hasarde un « Pardon ? » plantant mes sales prunelles bien profond dans leur morgue. « Qu’est-ce que vous pensez donc pouvoir afficher ici sans même me demander ? »

La moutarde, c’est un fait, commence à légèrement piquer ma pâleur spectrale.

Ils me montrent fièrement un panneau carton-plume, « Désir d’Avenir » sous-titrant une Ségolène Royal radieuse, et au bas une flèche. « C’est la consigne, il faut qu’on l’affiche sur vos vitrines pour que cela soit bien clair qu’il faut se rendre à côté. »

Restons calme. Je m’esclaffe, encore patiente (je le jure) « Non, mais vous faites confusion, nous ne sommes en rien affiliés à cette dame et son parti. »

L’incident aurait pu être clôt, et je m’en serais retournée à mes piles égoïstes, et eux à leurs activismes forcenés et ô combien courageux.

Mais non.

Problème : ils me tancent (les malheureux, les derniers reposent six pieds sous terre), et retournent à la vitrine en amorçant leur placardage, ânonnant « Vous ne comprenez pas, c’est la consigne. Elle a ordonné que nous affichions cela ici, ajoutant que cela ne pourrait pas desservir à votre vitrine qui n’est pas forcément géniale. »

Le deuxième « Pardon ?? » qui m’a échappé ne fut ni gentil ni souriant ni patient (je le jure) mais lancé du haut d’une colonne d’air que j’ai par le passé longuement travaillé.

Problème : Je n’ai pas souvenir de devoir respecter les consignes de Ségolène Royal, ni ici, ni ailleurs mais enfin j’ignore peut-être la loi. Ces pingouins m’insupportent, leurs manières sont inadmissibles, de surcroît ils m’insultent en souriant, ce qui mérite une immolation dans les caves secrètes de nos sous-sols d’élitistes scientologues (oui, c’est une rumeur répandue), ils profanent de leur panneau graphiquement minable au message nauséabond mes vitrines moches mais encore dignes, et ces jeunes padawans du côté Freedent Ultra Bright de la Force osent s’élever contre mon autorité en ces lieux où nul n’est roi s’il n’est prophète, géomètre, ou possesseur d’une Mastercard, et ce, erreur fatale : en public. Les clients présents lèvent un œil amusé de leurs livres, m’interrogent du sourcil se demandant si je vais oser riposter.

Je vais me gêner, braves gens.

« Prenez vos affiches et sortez d’ici immédiatement, nous n’avons d’ordre à recevoir de personne, et surtout pas d’elle en ce qui concerne l’affichage d’une propagande bien vaine. »

Ils se défendent, les bougres, mais les masques figés sur leurs visages poudrés dénoncent un effroi qui fait peine à constater.

« Cela se voit que vous ne la connaissez pas ! Mais elle nous avait prévenus que vous n’étiez pas très sympas, ici. » Il transpirerait presque, accroché à sa pancarte dans un acte de résistance héroïque (Sortez les stèles !).

Le troisième « Pardon ??? » que je rugis me réveilla moi-même. La dite peu sympathique lui a naguère ouvert sa porte de derrière , à la Reine Mère pour lui permettre d’échapper en douce à une cohorte d’une race que j’avoue détester bien plus encore que les politiques (et c’est dire) : les journalistes. Je n’ai souvenir ni d’avoir été remerciée, ni même considérée, mais j’avoue avoir oublié les courbettes supplémentaires et le tapis rouge de rigueur, je n’ai cure il faut dire de ces protocoles improvisés, mes excuses. « Vous vous pointez ici en conquérants, fulminai-je, sur ordre de la Reine, tremblant et rougissant en m’insultant par-dessus le marché, et vous espérez vraiment que je vais mettre votre affiche ? Je ne crois pas me souvenir que Madame soit Présidente de la République, et quand bien même le serait-elle, cela me ferait une belle jambe. Quel briefing d’enfer, pardon, lobotomisation en règle avez-vous donc subis ? »


Je bondis vers les intrus, arrache violemment leur pancarte, ouvre la porte l’écume aux lèvres, empoigne le pantin de sa Dame et le tire au-dehors. « Sortez, je vous dis, vous êtes ridicules ! »


Je rêve éveillée. Ce pain béni pour les détracteurs, c’est presque trop beau pour être vrai. Je suis abasourdie mais trop furieuse pour rester coite, je les sors, m’improvisant videur de boîte. « Vous ne devriez plus travailler pour cette femme si elle vous fait si peur, vous être ridicules, regardez-vous, interrogez-vous bon sang, vous la servez bien mal en vous comportant de la sorte, qu’elle vienne en personne me dire que c’est mon devoir d’afficher sa minable pancarte dans un commerce privé, que mes vitrines sont moches, que nous ne sommes pas agréables, vous verrez si je crains ses gesticulations de mégère effarouchée. Mais surtout, dites-lui bien de ma part qu’elle aggrave son cas. »

 

C’est que plus tôt dans la journée, son chauffeur avait cherché à se garer devant ma boutique (décidemment, THE place to be), et y trouvant un gars du bâtiment déchargeant son ciment pour ravaler notre façade, l’avait interpelé en ces termes, fier de son audacieuse fonction de conducteur de Chaleur : «  Dégagez d’ici, c’est la place de Ségolène Royal – faux, oserais-je dire, c’est le trottoir du contribuable, puisqu’il faut parler en vos termes disgracieux. » L’ouvrier, s’excusant, lui demande dix minutes pour achever son œuvre, et le farouche cocher, à bonne école, de lui rétorquer, haineux : « Tu es à combien de la retraite ? Parce qu’elle peut t’y envoyer plus rapidement que prévu, elle en a déjà fait tomber d’autres, vous n’imaginez pas. Elle est vraiment dure, je risque moi-même mon poste, sachez-le. »

 

De deux choses l’une : ou bien Ségolène Royal, acculée, embrasée d’une divine mission qui ne saute visiblement pas aux yeux de tout le monde, est « hors de son esprit » pour traduire mot à mot une expression anglaise fort à-propos, ou bien elle est entourée d’abrutis consanguins qu’elle ferait bien, oui, forte de sa toute-puissance d’abeille sans ruche, de congédier.

Rassurez-vous cependant Ségolène, de toutes les voix perdues de ceux qui ne votent pas, toutes ne sont pas perdues pour la gauche. Car vous êtes bien de gauche, non, si mes souvenirs sont exacts ? Venez quand vous voulez partager un café derrière mes vitrines moches, je vous présenterai quelques caciques des classiques, ils vous reconnecteront à ce que vous semblez diablement oublier : la réalité.

 

 

 

 

 

 

 


Publié dans : La vie de libraire (brèves)
Voir les 0 commentaires
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés