Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes

Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /2010 14:15

Vertige de la liste.

Umberto Éco.

 

En sept jours, ils ont créé L’Entretien.


Trois iconoclastes, Juan Asensio, Éric Bonnargent alias Bartleby et François Monti, se sont rassemblés autour de la littérature, du langage, de la critique et de la vérité.

 

L’aventure touche à sa fin.


 

3iconoclastesliban

 

Suivez les liens pour une promenade en sous-bois inédite sur la Toile…

   

Dans le monde du crime littéraire, la police du Goût traque sans répit les imposteurs les plus dangereux (ou risibles) grâce à une unité d’élite, appelée ABM. Voici leur histoire.

 

 

Préface, ici-même.

   

Première partie : publiée sur le Stalker

 

Index des auteurs cités :

 

Baudelaire, Charles

Benda, Julien

Benjamin, Walter

Blanchot, Maurice

Bloom, Harold

Bolaño , Roberto

Broch, Hermann

Campo, Christina

Dante Alighieri

Dantec, Maurice G.

Evenson, Brian

Faulkner, William

Ferré, Juan Francisco

Gass, William

Gavalda, Anna

Hofmannsthal, Hugo von

Houellebecq, Michel

Kierkegaard, Søren

Lagerkvist, Pär

Maistre, Joseph de

Mallarmé, Stéphane

McCann, Colum

McCarthy, Cormac

Musso, Guillaume

Ndiaye, Marie

Nietzsche, Friedrich

Nothomb, Amélie

Pétrarque

Sàbato, Ernesto

Villemain, Marc


Bibliographie indicative :

 

Benda Julien, La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure, Gallimard, 1981.

Benjamin Walter, Sur le langage en général et sur le langage humain, Œuvres 1, Gallimard (coll. Folio essais), 2000.

Blanchot Maurice, Le Livre à venir, Gallimard (coll. Folio essais), 1986.Bloom Harold, Ruiner les vérités sacrées : poésie et croyance de la Bible à aujourd’hui, Circé, 1999.

Broch Hermann, La Mort de Virgile, Gallimard (coll. L’Imaginaire), 1980.

Evenson Brian, Inversion, Le Cherche Midi, 2007 et Contagion, Le Cherche Midi, 2005.

Faulkner William, Absalon ! Absalon !, Gallimard (coll. L’Imaginaire), 2000.

Hofmannsthal  Hugo von, Les mots ne sont pas de ce monde : Lettre à un officier de marine, Rivages (coll. Petite bibliothèque), 2005.

Hugo Victor, Les Travailleurs de la mer, Le Livre de Poche (coll. Classiques d'aujourd'hui,) 2002.

Pétrarque, Mon ignorance et celle de tant d’autres, J.Millon, 2000.

Sàbato  Ernesto, Trilogie : Le Tunnel, Seuil (coll. Points), 1995, Héros et tombes, Points (coll. Signatures), 2009 et L’Ange des ténèbres, Seuil (coll. Points), 1996.

 

 

 


 Deuxième partie : publiée sur Tabula Rasa

 

Index des auteurs cités

 

Améry, Jean

Asensio, Juan

Bergamin, José

Blake, William

Bolaño , Roberto

Conrad, Joseph

Evenson, Brian

Faulkner, William

Fernandez Porta, Eloy

Gass, William

Lagerkvist, Pär

McCann, Colum

McCarthy, Cormac

Melville, Herman

Musso, Guillaume

Powers, Richard

Thibaudet, Albert

Vargas Llosa, Mario

Villemain, Marc

 

Bibliographie indicative


Asensio Juan, Maudit soit Andreas Werckmeister !, Ed. de la Nuit (coll. Maëlstrom), 2008.

Bergamín José, Le puits de l'angoisse. Moquerie et passion de l'homme invisible, Éditions de L'Éclat (coll. Philosophie imaginaire),1997. 

—, L'importance du Démon et autres choses sans importance, Éditions de L'Éclat (coll. Philosophie imaginaire), 1993.

Conrad Joseph, Au Cœur des ténèbres, Gallimard (coll. L’Imaginaire), 2009.   

Faulkner William, Parabole, Gallimard (coll. Folio), 1997.   

Gass William, Le Tunnel, Le Cherche Midi, 2007.

McCarthy Cormac, Méridien de sang, Points, 2001.   

Melville Herman, Pierre ou les ambiguïtés, Gallimard (coll. Folio), 1999.   

Thibaudet Albert, Réflexions sur la littérature, Gallimard (coll. Quarto), 2007.   

Vargas Llosa Mario, La Vérité par le mensonge, Gallimard (coll. Arcades), 2006.

 

 

Troisième partie : publiée sur Bartleby les yeux ouverts


Index des auteurs cités


Barthes, Roland

Baudelaire, Charles

Bernanos, Georges

Blanchot, Maurice

Blumemberg, Hans

Bolaño , Roberto

Cessole, Bruno de

Compagnon, Antoine

Coover, Robert

Derrida, Jacques

Divoire, Fernand

Du Bos, Charles

Ferré, Juan Francisco

Gadenne, Paul

Gass, William

Genette, Gérard

Goethe, Johann Wolfgang von

Golding, William

Goytisolo, Juan

Haenel, Yannick

Johnson, B.S.

Melville, Herman

Merleau-Ponty, Maurice

Molinié, Gérard

Pynchon, Thomas

Rivière, Jacques

Sainte-Beuve, Charles-Augustin

Sebald, Winfried Georg

Shakespeare, William

Thibaudet, Albert

Vollmann, William Tanner

Wallace, David Foster

 

Bibliographie indicative

 

Baudelaire Charles, Écrits sur la littérature, LGF (coll. Classiques de poche), 2005.

Blumemberg Hans, La Lisibilité du monde, Le Cerf (coll. passages), 2008.

Compagnon Antoine, Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005

Divoire Fernand, Introduction à l’étude de la stratégie littéraire, Mille et une nuits, 2005

Du Bos Charles, Qu’est-ce que la littérature ?, L’Âge d’homme, 1989.

Golding William, Sa Majesté des mouches, Gallimard (Folio), 1983.

Merleau-Ponty Maurice, La Prose du monde, Gallimard (coll. Tel), 1992

Sainte-Beuve Charles-Augustin, Pour la critique, Gallimard (coll. Folio Essais), 1992.

Shakespeare William, Macbeth, Flammarion (coll. GF bilingue), 2006.

   

 

Quatrième partie : publiée sur Stalker

 

Index des auteurs cités


Artaud, Antonin

Bloom, Harold

Butor, Michel

Canetti, Élias

Chevillard, Éric

Cioran, Emil

Condorcet

Coover, Robert

Dàvila, Nicolas Gómez

Dostoïevski, Fedor Mikhaïlovitch

Énard, Mathias

Faulkner, William

Ferré, Juan Francisco

Gass, William

Guyotat, Pierre

Heidegger, Martin

Hofmannsthal, Hugo von

Humboldt, Wilhelm von

Husserl, Edmund

Johnson, B.S.

Jonas, Hans

Joyce, James

Kierkegaard, Søren

Maistre, Joseph de

McCarthy, Cormac

Melville, Herman

Platon

Ponge, Francis

Powers, Richard

Pynchon, Thomas

Rimbaud, Arthur

Sàbato, Ernesto

Steiner, George

Sterne, Laurence

Strauss, Leo

Virgile

Vollmann, William Tanner

Wallace, David Foster

Whitehead, Alfred North

 

Bibliographie sélective

 

Canetti Elias, Le territoire de l’homme, Le Livre de Poche (coll. Biblio), 1998

—, Le Cœur secret de l’horloge, Le Livre de Poche (coll. Biblio), 1998.

Cioran Emil, Exercices d’admiration, Gallimard (coll. Arcades), 1995. 

Dàvila Nicolas Gómez , Le Réactionnaire authentique, Le Rocher, 2004

Humboldt Wilhelm von, Sur le caractère national des langues : et autres écrits sur le langage, Seuil (coll. Points), 2000. 

Jonas Hans, Pour une éthique du futur, Rivages (coll. Petite Bibliothèque), 1998.

 

 

Cinquième partie : publiée sur Tabula Rasa

 

Index des auteurs cités

 

Beckett, Samuel

Bolaño , Roberto

Borges, Jorge Luis

Gass, William

Gavalda, Anna

Joyce, James

Lacan, Jacques

Molière (Poquelin, Jean-Baptiste, dit)

Musil, Robert

Sàbato, Ernesto

Woolf, Virginia

Cervantès, Miguel de

 

Bibliographie sélective


Bolaño  Roberto, 2666, Bourgois, 2008.

Borges Jorge Luis, Sàbato Ernesto, Conversations à Buenos Aires, 10-18, 2004.

Joyce James, Ulysse, Gallimard (Coll. Folio), 2006.

Musil  Robert, L’Homme sans qualités vol. 1 et 2, Seuil, 2004.

 

 

 

 

 

Sixième partie : publiée sur Bartleby les yeux ouverts

 

Index des auteurs cités

 

Bernanos, Georges

Blanchot, Maurice

Bolaño  Roberto

Borges, Jorge Luis

Canetti, Elias

Compagnon, Antoine

Conrad, Joseph

Dilthey, Wilhelm

Faulkner, William

Hofmannsthal, Hugo von

Johnson, B.S.

Kafka, Franz

Lovecraft, Howard Philips

Magny, Claude-Edmonde

Melville, Herman

Moretti, Franco

Nothomb, Amélie

Parménide

Shakespeare, William

Steiner, George

Vollmann, William Tanner

Woolf, Virginia

 

 

Bibliographie sélective


Bernanos Georges, Monsieur Ouine, Castor Astral, 2008.

Hofmannsthal Hugo von, Lettre de Lord Chandos, Rivages (coll. Petite bibliothèque), 2000.

Magny Claude-Edmonde, Essai sur les limites de la littérature, Payot, 1968.

Melville Herman, Moby Dick, Gallimard (coll. Folio), 2008.

Moretti Franco, Signs Taken for Wonders, 1983 et The Way of the World, 1987.
Steiner George, Langage et silence, Seuil, 1969.

Woolf Virginia, Journal d’un écrivain, 10-18, 2000.

 

 

Septième partie: publiée sur Stalker

 

Index des auteurs cités


Arendt, Hannah

Aristote

Asensio, Juan

Benjamin, Walter

Bolaño  Roberto

Borges, Jorge Luis

Boutang, Pierre

Clarke, Arthur C.

Coe, Jonathan

Dante Alighieri

Ellis, Bret Easton

Evenson, Brian

Gracq, Julien

Haenel, Yannick

Humboldt, Wilhelm von

Marion, Jean-Luc

McCarthy, Cormac

Meschonnic, Henri

Molinié, Georges

Moretti, Franco

Shakespeare, William

Steiner, George

Yeats, William Butler

 

 

Bibliographie sélective


Asensio Juan, Essai sur l’oeuvre de George Steiner. La Parole souffle sur notre poussière, L’Harmattan (coll. L'ouverture philosophique), 2001.

Bolaño Roberto, La Littérature nazie en Amérique, Bourgois (coll. Titres), 2006.

Boutang Pierre, Art poétique, autres mêmes, La Table Ronde, 1988.

Gracq Julien, La Littérature à l’estomac, José Corti, 1992.

Marion Jean-Luc, L’Idole et la distance : cinq études, LGF, 1991.

McCarthy Cormac, La Route, Points, 2009.

Steiner George,  Après Babel: une poétique du dire et de la traduction, Albin Michel (coll. Bibliothèque de l'évolution de l'humanité)), 1998.

—, Réelles présences. Les arts du sens, Gallimard (coll. Folio Essais), 1994.

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Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /2010 09:30
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Lorsque très innocemment Éric Bonnargent alias Bartleby et Juan Asensio m’ont demandé de lire et d’introduire un entretien sur la littérature qu’ils avaient eu depuis plusieurs mois avec François Monti, j’ai craint le pire.

Et je fus exaucée.

Trente cinq pages énergiques et conflictuelles, érudites et inachevées, voici précisément ce qui vous attend, et je m’en réjouis d’avance pour vous. Un autre défi, de taille, devait être relevé : publier ce monstre en ligne. Une construction circulaire, ou plutôt infinie, sera donc proposée entre les trois blogs des intéressés, Stalker, Bartleby les yeux ouverts et Tabula Rasa qui rouvre ses portes pour l’occasion. Espérons que ce parcours fléché saura vous embarquer dans les dédales de questions que soulèvent ces nombreuses pages.

Vos commentaires seront les bienvenus tout au long de cette promenade de santé, sachez seulement reconnaître le travail effectué et ne pas dégainer trop vite sur ces cibles mouvantes. Lisez. Vraiment. Prenez le temps.

 

Voici donc en ouverture, comme l’a annoncé hier sur son site Juan Asensio, ma modeste préface, pour une mise en bouche.

 

La première partie commence ici.

 

Paris, mars 2010.

 

Sommes-nous donc alors devenus aussi sourds, aussi ignorants ou hypocrites que trois de nos veilleurs de nuit en viennent à sortir de leurs bois pourtant bien éloignés pour s’entretenir longuement sur ce qu’il conviendrait de nous rappeler en urgence ?

À en juger par les preuves incessantes de célébrations du vide et de l’ennui précipitamment façonnées par de cyniques individus qui n’ont d’auteur ou de critique que le contrat, il semblerait que oui.

Le secret, ne vous en déplaise, est très vite éventé dans les pages qui vont suivre : figurez-vous que oui, il existe de grands et de bien mauvais livres.

De grands et de bien mauvais auteurs. Lecteurs. Critiques.

Puisque notre instinct malmené par l’affluence et l’agressivité médiatiques ne peut plus être simplement convoqué afin de convenir de qui dans nos piles bancales méritera la poubelle ou le panthéon, trois voix tentent de s’élever sous la lumière violente des inspecteurs de conscience. C’est sur un mode plus proche de l’interrogatoire que de la conférence qu’il convient de s’entretenir à propos de ce sujet dangereux qu’est la littérature, nos trois hommes n’y échappent pas.

Sur la défensive, parfois agressifs, excédés ou discordants, ils se répondent dans cet exercice difficile et ainsi s’offrent au paradoxe d’une pensée vive, proche de la ferveur d’une conversation spontanée bien qu’écrite, avec ses redites et ses digressions. Mais ils ne cèdent rien à la confortable posture actuelle qui ne critique plus mais promeut, organise la réclame, tait ce qui fâche. Tout est bien, regardez-donc : tout est bien. Puisqu’on vous le dit… Mais pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, maigres alternatives.

Juan Asensio alias Stalker, Éric Bonnargent alias Bartleby les yeux ouverts et François Monti alias… François Monti ex-Tabula Rasa, clé de voûte du Fric-Frac Club, en sont, de ces maigres mais vitales et dynamiques alternatives. Ils sont reconnaissables en cela qu’ils sont rarement aimables, jamais convenus, diablement renseignés et bien peu corruptibles.

Ils sont critiques, en somme, fonction qui exercée avec le zèle d’un huissier consciencieux en revêt la même popularité. Mais qu’importe les pertes ou les dommages collatéraux, rien ne peut arrêter leur quête, fût-elle chimérique, du livre parfait, ce liber mundi appelé des voraces vœux de chaque lecteur compulsif.

Ici s’arrête pourtant la comparaison, car c’est bien là tout l’intérêt de la chose : nos trois critiques, s’ils sont convaincus, ne sont jamais d’accord. Leurs filtres anti-calvaire nous font pourtant gagner un temps fou.

 

Un critique est un homme qui fait entendre par sa voix sa personnalité propre, tout comme l’auteur que l’on ne saurait pas détacher d’une œuvre que le critique tisse à la sienne. Le critique qui combat un livre le combat au corps à corps ainsi que son auteur, mû par cette conviction somme toute surnaturelle de détenir sinon La vérité sur son texte, du moins celle qu’il aura cru trouver.

L’entrée en littérature, par quelque porte que ce soit, est une entrée en religion telle que Salomon Reinach la définissait, c’est-à-dire comme tentative de percer le faisceau de mystères engendrant nos scrupules, ceux-là définissant nos tabous qui brisés ne rencontrent pas une justice humaine mais une calamité dont l’origine peine à être déterminée, souvent intérieure à soi-propre. Simplifions grossièrement : le lecteur scrupuleux ressent l’impression de se trahir profondément en lisant un mauvais livre car celui-ci vient à l’encontre de ses idées premières sur la littérature, et pour se réconcilier il traque l’erreur, tente de ne pas la reproduire et de savoir, à l’avenir, l’éviter.

Pour le critique il faut aller plus loin : dénoncer cette erreur, mettre les autres en garde, réparer les dégâts.

La tâche est donc impossible, il y faut du courage et du discernement, de l’aplomb et l’humilité première de renoncer à cette fausse idole : l’objectivité. Bien au contraire.

Il nous faut trouver nos semblables, ceux qui par leur vision singulière, parfois injuste mais toujours étayée nous mettront en confiance, ébranlés que nous sommes par la déferlante de publications souvent ratées ne serait-ce que par leur banalité, leur mollesse, leur absence totale de prise de risques.

 

Comme l’affirme François Monti, « il s’agit pour l’écrivain de rendre de la complexité au monde » et cela ne peut se faire dans un souci de consensus caressant et démagogique.

La démagogie, nous mettait déjà en garde Sábato, masque la dictature. La littérature en tentant d’envelopper et de régurgiter le monde dans ses acceptations les plus formidables, grandit le lecteur si elle tente de lui restituer cette complexité, en écho à la sienne. Elle l’exclut de la foule, lui confirme sa singularité. La connivence profonde, valorisante, ne peut se faire que par le prisme commun d’un constat d’impuissance volontaire mais dépassé : au même titre que le sens de la vie peut-être simplement de ne cesser de le rechercher, la vérité d’un bon livre réside dans sa quête. Cette quête risquée, si elle rate probablement à coup sûr, constitue un des points sur lesquels Asensio, Bartleby et Monti se retrouvent pour définir un grand livre.

Et si les secrets du monde ne sauraient être percés, précise Bartleby, il s’agit alors au moins pour tout grand auteur d’en « rendre compte ».

Individuel bien sûr, seul face à l’étendue de ces encombrants mystères, l’auteur, unique, doit accomplir un ouvrage au moins aussi singulier que cette vision qui s’impose à lui avec la nécessité brûlante de se donner comme parole digne d’être entendue par les autres. Douloureuse intuition, doutes permanents et rapport mystique à sa propre condition, voilà l’apanage de l’auteur sur le point de livrer une bataille de plus. Voilà l’apanage du critique, qui dans le sillon de l’auteur fait germer une œuvre de l’abîme ainsi mise, qu’il tente de déjouer pour supporter sa parole ou au contraire l’incriminer.

Toute grande œuvre a son « cratère », ses « champs de force », un gouffre noir dans lequel tout semble s’effondrer sous la volonté extraordinaire d’un auteur qui cherche à « franchir les portes de la perception », celles d’un William Blake, précise Juan Asensio, peu versé dans l’ésotérisme de supermarché.

On conçoit aisément à la lumière de ces ébauches de définitions, dont je laisserai la plupart à votre découverte au fil de cet entretien tumultueux, qu’une jolie bluette sympathique et cocasse, sur fond de critique sociale pour les 12-25 ans aura peu de chance de se hisser au sommet. Elle s’effondrera certes, mais plutôt sur son vide gonflé d’insupportables aspirations démocratiques à nous conforter dans notre médiocre condition soi-disant indépassable que sous le coup d’une énergie de création non maîtrisable.

Oui, il existe bel et bien une hiérarchie de roman, de critique, de lecteurs, au même titre qu’une hiérarchie de préoccupations et de buts fixés, mais en cette société où l’autorité pourtant férocement affirmée par les décisionnaires fait mine de reculer dans les cercles artistiques, sociaux ou familiaux, il devient indécent de prôner sa nécessité, et ses bénéfices. Kate Moss – et je ne prends pas cet exemple au hasard mais me réfère comme récemment Christian Salmon l'a fait dans son essai éponyme à la figure tutélaire de plusieurs générations qui doivent bien, par accident du moins, lire – Kate Moss fait donc autorité au royaume des maigres comme Barak Obama au royaume de l’espoir mais il serait indécent d’en dire autant d’un écrivain (fût-il maigre et porteur d’espoir). « Si tu n’aimes pas n’en dégoûte pas les autres » et autres « Ne dis pas que ce n’est pas bien, dis que tu n’aimes pas » fusent donc au royaume universel de la mauvaise foi à la tolérance forcée, qui refuse de choisir son camp – et par-là ses devoirs, mais attend de chacun l’aumône comme un dû, comme, plus grave, un droit.

Comment s’y prendre donc pour réveiller les consciences abruties par le 2.0, qui nous donne en mirage plus que l’adorable possibilité de « donner un avis » sur tout, l’impression pernicieuse d’en avoir un, là où ne se tient faiblement que réaction ?

« Frapper les esprits, les ravir (au sens sabinien), les convaincre » brode Asensio sur les armoiries de sa maison.

En dehors de la menace du glissement du support qui formellement la pousse dans des retranchements parfois peu dignes, en dehors de la recherche d’un nouveau langage plus à même de donner à voir, de représenter les glissements de ce monde vers un scientisme exagéré tel que nous le rappelle Monti, la littérature s’attache, comme le mélancolique, à la recherche des « points fixes ». Ces constantes unissent le monde dans ses différentes dimensions, humaines, métaphysiques et spatiotemporelles, toujours dans cette quête qu’entreprend l’auteur d’en extraire sinon un sens commun indéniable, du moins un pressentiment dru pour le lecteur d’appartenir dans toute sa singularité à ce monde, brodé comme il se voit au grand motif du tapis.

Tout est probablement en littérature affaire de dogme et de métaphysique. L’un est sérieux et intolérant, l’autre perturbante et inconfortable. La grande littérature ne se passe pas sans mal.

L’effort à lui consentir forge chez celui qui le fournit comme l’auront fait ou non auparavant ses maîtres, plus que des soutiens, de véritables fondations. Il aura alors l’occasion de les confronter, les interroger, les soumettre. En se positionnant, il constatera sa place.

Ici encore je doute que les piques insolentes vaguement éditées d’un philosophe autoproclamé fréquentant la jet-set proposent une telle confrontation.

 

Ce qui ne peut pas se dire, cette nostalgie d’une impossible formulation à la recherche de la langue d’avant Babel, l’écrivain s’en empare et s’y casse les dents à son tour après l’échec déjà consommé de ses aînés. « Les mots d’un grand livre explorent cette fracture », explique poétiquement Bartleby, le souci de leur choix, de leur agencement est un cauchemar dont nous ne devons pas nous réveiller avant que l’écrivain lui-même y consente. Parfois n’y consent-il jamais. L’essai, l’absolue plongée en apnée sans aucune compromission fait de cet homme un digne à suivre, un pair de toutes nos désespérances, mais aussi de nos acharnements salutaires. Un vivant, en somme.

Et face à lui, déclare Asensio « tout critique sérieux doit ou devrait aborder un livre comme s’il voulait en ravir le secret », ce livre qui par sa grandeur « est épuisant parce qu’on ne peut en épuiser le sens » rajoute Bartleby, le sens, mais surtout les questions qu’il nous pose.

Pourquoi ne pouvons-nous voir simplement, et universellement cette grandeur, cette beauté cette force, qu’il faille des critiques pour nous prendre la main ? Nous ne le savons pas. Asensio, dans une magnifique formule, assume cette ignorance et se contente « d’amasser des parcelles de vérité, quêter les signes que Dieu s’amuse à tracer sur la robe des tigres ». Monti se concentre sur le langage et la justesse des métaphores internes d’un grand roman, Bartleby affronte plusieurs vérités tentant par défaut d’en évincer les lectures fausses. « Le sens déborde des grands livres », il tente de le canaliser.

Les mots sont changeants suivant les postulats de chacun, religieux ou non, moderne ou ancien mais la grandeur de l’art s’impose, elle fait sens, on peut en appréhender sa « réelle présence », elle ne laisse ni intact ni indemne. Le mauvais critique nie cette beauté, crache sur cette présence, moque l’existence d’une vérité plutôt que d’assumer son impuissance à l’atteindre.

Personnelle, politique, singulière, la posture de celui qui écrit fait entendre sa voix, demande qu’on la suive, qu’on s’y attache, qu’on s’y perde peut-être, mais qu’on l’écoute, car l’homme qui la possède a consacré sa vie à mettre devant nous l’univers éternel et recommençant, en poussant la lourde porte des secrets, en déterrant l’immortel.

Asensio, Bartleby et Monti, avertis et sincères, font entendre la leur. Il faut les écouter.

 

Paméla Ramos

 

 


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Lundi 22 février 2010 1 22 /02 /2010 18:02

 

phguernesey


Je m’interroge probablement fort naïvement sur la sacro-sainte nécessité que se font nos « acteurs » du livre de rester dans la course de la « nouveauté ». Je sens cette impatience toute prête à s’effondrer sous elle-même, et puisque la cadence ne semble pas vouloir s’apaiser raisonnablement, le concept même de « nouveauté » éclate d’ores et déjà, à mes yeux, en plein vol.

Parler du livre semble irrémédiablement – et de tout temps, certes, mais furent des temps encore proches où l’on ne produisait pas comme des malades mentaux pris dans le cercle incassable de leurs névroses des centaines de milliers d’improbables livres tout en en claironnant la fin proche – , mais donc pour un temps drastiquement compté avant déflagration, parler de cette immonde formule tout droit sortie du cerveau lobotomisé de nos chers commerciaux manitous,  l’actualité littéraire.

Avoir lu le dernier, avoir découvert le nouveau, avoir sauté sur le sorti tout chaud des presses, impatient de se brûler aux pages trop neuves, à l’invincible office des producteurs de mots, nous parque comme du bétail affamé dans d’interminables couloirs dont nous ne tenons aucune grille.

Cela trouverait son sens dans un monde éminemment instruit où le lecteur connaîtrait ses précédents, se trouverait donc naturellement arrivé dans son parcours lettré aux portes des grandes relieuses, les ogresses Cameron, impatient du repas éternellement régurgité.

Mais enfin, alors que le fond du problème, gruyère glissant et bancal qui ne permet plus d’assise fuit un peu plus chaque jour, alors que nous n’avons pas de mémoire pour nos pères, que nous découvrons en creusant que la fraîche Bonne Nouvelle ce matin publiée le fut il y a mille ans, que la date de l’ouvrage n’est en aucun cas sa datation finale, que son contenu, intact, libéré maintenant nous procure ce même état de ravissement que devant un pan de sombre un peu mieux grignoté par de frêles bougies posées sous la pluie, pourquoi se ruer, et perdre toutes vos heures sur ces nouveaux messies qui portent sur eux les stigmates encombrants d’un malaise déjà-vu, déjà-vu oui mais où ? Et qu’importe, ils sont déjà passés. Plongez, cherchez avant, cherchez autour. Fermez vos portes aux profanes, pour aller plus loin que l’injonction d’Orphée. Fouillez les archives, nul besoin de remonter très loin. Écrivez sur ces livres dont on ne dit plus rien. Donnez-nous l’illusion qu’en lisant sans panique, sans mode ni délai, en découvrant les âges teintant l’in-octavo, nous saurons qu’il subsiste un éclat d’éternel.

La nouveauté existe, à travers les années, en dehors des colonnes hâtives de recenseurs épuisés. Je me demande quand viendra poindre enfin, sur ce média qui permet tout, et donc également le meilleur (une fois n’est pourtant pas coutume), une remise en surface systématique de nos toucheurs de fonds, qui n’en demeurent pas moins essentiellement nouveau, puisque nous ne savons pas, jamais, nous ne cherchons pas à savoir ce qui dort sous la surface sémillante d’un temps qui devient fou. Nous avons besoin de solidifier nos bases, de retrouver sens commun. Il ne s’agit pas ici de brandir l’étendard poussiéreux de l’antique souffreteuse contre la flamme affolante de la moderne insolente. Nous n’en sommes même plus là. Nous ne saurions même plus quoi conserver si l’envie folle nous en prenait. Nous n’avons plus le choix que d’avancer vers rien, que de progresser dans le vide, que de transfuser sans méthode des litres de sang non compatible dans les artères saturées d’une machine qui ne peut plus rien assimiler, qui rejette, à plus ou moins long terme, toute greffe. Il devient impensable de ne pas reconsidérer entièrement ses pratiques de lecture, leur filtrage sévère, à travers un tamis moins grossier que la date de leur mise en vente.

L’instruction telle qu’elle se pratique aujourd’hui, surchargée de données à portée utile dénigrant toute transcendance doit être plastiquée. Il faut décroître de toute urgence, pour laisser une chance à ce qui existe déjà. Je ne parle que de livres mais enfin, démographiquement par exemple, mon sentiment serait le même.

Il faut avoir atteint ce triste degré de négligence pour ne pas savoir que le vent frais nouveau soi-disant bénéfique qui souffle sur notre nuque, penchée sur l’actualité, est un fantôme furieux qui prépare sa revanche. Je ne saurais vous prévenir. Je sais que nous sommes déjà pris dans ce long, insidieux, mais néanmoins irréversible glissement de terrain.

Je ne m’en exclue pas, je l’ai su bien trop tard, et ne m’écarte jamais assez vite, fascinée, du bord.

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Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /2009 00:02

Quand ils m’ont pris et qu’ils m’ont mis dans un coin de la pièce pour cogner, une sauvage certitude emplissait mon cœur. Je savais qu’ils étaient impuissants.

Roger Nimier, Les Epées.

 

Commencez donc par vous rendre impopulaires, et vous serez pris au sérieux.

Konrad Adenauer.

[La précédente version de ce message n'était pas claire, je  m'en excuse et le remanie]


Il va falloir demander une expertise médico-légale, car je ne sais pas exactement qui a pris quelle balle mais les coups ont fusé.

Moi, cela ne me dérange plus tellement, car bien qu’éloignée depuis longtemps du napalm, dès que j’en sens l’odeur, telle une éternelle alcoolique, je replonge.

Je me permets, simplement, de remercier deux tenanciers de blogs et leur adresse, à chacun, deux notes assez fournies que vous trouverez en lien.

 

Eric Bonnargent  

 « Je t’exhorte à te fracasser la gueule ».

 

Je lui réponds ici suite à un entretien long (je vous laisse chercher l’épisode pilote quelque part dans ses pages), moins pour le contrarier que pour arriver en renfort.

 

Juan Asensio  

 « Il faut bien que quelqu’un leur dise, à tous, qu’ils sont mauvais ».

 

Je lui écris ici sur son ouvrage majeur, car basque, snipper de poules ou magistral avocat du Diable, il demeure avant tout un généreux, infatigable et inouï transmetteur de titanesques proses.

 

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Jeudi 27 août 2009 4 27 /08 /2009 17:58

Alors qu'arrivée au bout d'un énième rouleau, j'écrirais bien un Eloge de la rotule, pour sa capacité apparemment sans limite à supporter mes stations, je me contenterais pour l'heure de suggérer trois titres, issus du banal raz-de-marée des publications de ces trois mois à venir. J'y reviendrai plus longuement, si toutefois ils s'avèrent à la hauteur que je concède à leur présumer:


Stéphane Velut, Cadence, Bourgois - tout juste paru.


Pour le profil de l'auteur, neurochirurgien et spécialiste de Vésale, qui donne son premier roman sur fond d'Allemagne tout juste nazie, et encore étonnée de l'être. Un peintre allemand misanthrope s'y livre à quelques exactions envers son modèle contraint, une petit fille.



Pascal Quignard, La barque silencieuse, Seuil, 3 septembre.

Pour Quignard et ses méditations solitaires et généreusement érudites sur la nécessité d'offrir son dos à toute forme de société, à réfléchir au sens des mots difficiles et souvent usurpés, tels corbillard ou suicide, et sur les embarcations sommaires, des morts et des vivants.



William T. Vollmann, Le livre des violences, Tristram, 10 septembre.

1000 pages transversales pour aller au bout de la violence humaine. Et en finir une bonne fois ?

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