Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes

Samedi 21 mai 2011 6 21 /05 /Mai /2011 09:30

DSCF0940


Remise en une de cette préface composée en mars 2010, à l'occasion d'un vaste entretien mené sur la littérature et la critique par Juan Asensio, Eric Bonnargent et François Monti.

 

***

 

Sommes-nous donc alors devenus aussi sourds, aussi ignorants ou hypocrites que trois de nos veilleurs de nuit en viennent à sortir de leurs bois pourtant bien éloignés pour s’entretenir longuement sur ce qu’il conviendrait de nous rappeler en urgence ?

À en juger par les preuves incessantes de célébrations du vide et de l’ennui précipitamment façonnées par de cyniques individus qui n’ont d’auteur ou de critique que le contrat, il semblerait que oui.

Le secret, ne vous en déplaise, est très vite éventé dans les pages qui vont suivre : figurez-vous que oui, il existe de grands et de bien mauvais livres.

De grands et de bien mauvais auteurs. Lecteurs. Critiques.

Puisque notre instinct malmené par l’affluence et l’agressivité médiatiques ne peut plus être simplement convoqué afin de convenir de qui dans nos piles bancales méritera la poubelle ou le panthéon, trois voix tentent de s’élever sous la lumière violente des inspecteurs de conscience. C’est sur un mode plus proche de l’interrogatoire que de la conférence qu’il convient de s’entretenir à propos de ce sujet dangereux qu’est la littérature, nos trois hommes n’y échappent pas.

Sur la défensive, parfois agressifs, excédés ou discordants, ils se répondent dans cet exercice difficile et ainsi s’offrent au paradoxe d’une pensée vive, proche de la ferveur d’une conversation spontanée bien qu’écrite, avec ses redites et ses digressions. Mais ils ne cèdent rien à la confortable posture actuelle qui ne critique plus mais promeut, organise la réclame, tait ce qui fâche. Tout est bien, regardez-donc : tout est bien. Puisqu’on vous le dit… Mais pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, maigres alternatives.

Juan Asensio alias Stalker, Éric Bonnargent alias Bartleby les yeux ouverts et François Monti alias… François Monti ex-Tabula Rasa, clé de voûte du Fric-Frac Club, en sont, de ces maigres mais vitales et dynamiques alternatives. Ils sont reconnaissables en cela qu’ils sont rarement aimables, jamais convenus, diablement renseignés et bien peu corruptibles.

Ils sont critiques, en somme, fonction qui exercée avec le zèle d’un huissier consciencieux en revêt la même popularité. Mais qu’importe les pertes ou les dommages collatéraux, rien ne peut arrêter leur quête, fût-elle chimérique, du livre parfait, ce liber mundi appelé des voraces vœux de chaque lecteur compulsif.

Ici s’arrête pourtant la comparaison, car c’est bien là tout l’intérêt de la chose : nos trois critiques, s’ils sont convaincus, ne sont jamais d’accord. Leurs filtres anti-calvaire nous font pourtant gagner un temps fou.

 

Un critique est un homme qui fait entendre par sa voix sa personnalité propre, tout comme l’auteur que l’on ne saurait pas détacher d’une œuvre que le critique tisse à la sienne. Le critique qui combat un livre le combat au corps à corps ainsi que son auteur, mû par cette conviction somme toute surnaturelle de détenir sinon La vérité sur son texte, du moins celle qu’il aura cru trouver.

L’entrée en littérature, par quelque porte que ce soit, est une entrée en religion telle que Salomon Reinach la définissait, c’est-à-dire comme tentative de percer le faisceau de mystères engendrant nos scrupules, ceux-là définissant nos tabous qui brisés ne rencontrent pas une justice humaine mais une calamité dont l’origine peine à être déterminée, souvent intérieure à soi-propre. Simplifions grossièrement : le lecteur scrupuleux ressent l’impression de se trahir profondément en lisant un mauvais livre car celui-ci vient à l’encontre de ses idées premières sur la littérature, et pour se réconcilier il traque l’erreur, tente de ne pas la reproduire et de savoir, à l’avenir, l’éviter.

Pour le critique il faut aller plus loin : dénoncer cette erreur, mettre les autres en garde, réparer les dégâts.

La tâche est donc impossible, il y faut du courage et du discernement, de l’aplomb et l’humilité première de renoncer à cette fausse idole : l’objectivité. Bien au contraire.

Il nous faut trouver nos semblables, ceux qui par leur vision singulière, parfois injuste mais toujours étayée nous mettront en confiance, ébranlés que nous sommes par la déferlante de publications souvent ratées ne serait-ce que par leur banalité, leur mollesse, leur absence totale de prise de risques.

 

Comme l’affirme François Monti, « il s’agit pour l’écrivain de rendre de la complexité au monde » et cela ne peut se faire dans un souci de consensus caressant et démagogique.

La démagogie, nous mettait déjà en garde Sábato, masque la dictature. La littérature en tentant d’envelopper et de régurgiter le monde dans ses acceptations les plus formidables, grandit le lecteur si elle tente de lui restituer cette complexité, en écho à la sienne. Elle l’exclut de la foule, lui confirme sa singularité. La connivence profonde, valorisante, ne peut se faire que par le prisme commun d’un constat d’impuissance volontaire mais dépassé : au même titre que le sens de la vie peut-être simplement de ne cesser de le rechercher, la vérité d’un bon livre réside dans sa quête. Cette quête risquée, si elle rate probablement à coup sûr, constitue un des points sur lesquels Asensio, Bartleby et Monti se retrouvent pour définir un grand livre.

Et si les secrets du monde ne sauraient être percés, précise Bartleby, il s’agit alors au moins pour tout grand auteur d’en « rendre compte ».

Individuel bien sûr, seul face à l’étendue de ces encombrants mystères, l’auteur, unique, doit accomplir un ouvrage au moins aussi singulier que cette vision qui s’impose à lui avec la nécessité brûlante de se donner comme parole digne d’être entendue par les autres. Douloureuse intuition, doutes permanents et rapport mystique à sa propre condition, voilà l’apanage de l’auteur sur le point de livrer une bataille de plus. Voilà l’apanage du critique, qui dans le sillon de l’auteur fait germer une œuvre de l’abîme ainsi mise, qu’il tente de déjouer pour supporter sa parole ou au contraire l’incriminer.

Toute grande œuvre a son « cratère », ses « champs de force », un gouffre noir dans lequel tout semble s’effondrer sous la volonté extraordinaire d’un auteur qui cherche à « franchir les portes de la perception », celles d’un William Blake, précise Juan Asensio, peu versé dans l’ésotérisme de supermarché.

On conçoit aisément à la lumière de ces ébauches de définitions, dont je laisserai la plupart à votre découverte au fil de cet entretien tumultueux, qu’une jolie bluette sympathique et cocasse, sur fond de critique sociale pour les 12-25 ans aura peu de chance de se hisser au sommet. Elle s’effondrera certes, mais plutôt sur son vide gonflé d’insupportables aspirations démocratiques à nous conforter dans notre médiocre condition soi-disant indépassable que sous le coup d’une énergie de création non maîtrisable.

Oui, il existe bel et bien une hiérarchie de roman, de critique, de lecteurs, au même titre qu’une hiérarchie de préoccupations et de buts fixés, mais en cette société où l’autorité pourtant férocement affirmée par les décisionnaires fait mine de reculer dans les cercles artistiques, sociaux ou familiaux, il devient indécent de prôner sa nécessité, et ses bénéfices. Kate Moss – et je ne prends pas cet exemple au hasard mais me réfère comme récemment Christian Salmon l'a fait dans son essai éponyme à la figure tutélaire de plusieurs générations qui doivent bien, par accident du moins, lire – Kate Moss fait donc autorité au royaume des maigres comme Barak Obama au royaume de l’espoir mais il serait indécent d’en dire autant d’un écrivain (fût-il maigre et porteur d’espoir). « Si tu n’aimes pas n’en dégoûte pas les autres » et autres « Ne dis pas que ce n’est pas bien, dis que tu n’aimes pas » fusent donc au royaume universel de la mauvaise foi à la tolérance forcée, qui refuse de choisir son camp – et par-là ses devoirs, mais attend de chacun l’aumône comme un dû, comme, plus grave, un droit.

Comment s’y prendre donc pour réveiller les consciences abruties par le 2.0, qui nous donne en mirage plus que l’adorable possibilité de « donner un avis » sur tout, l’impression pernicieuse d’en avoir un, là où ne se tient faiblement que réaction ?

« Frapper les esprits, les ravir (au sens sabinien), les convaincre » brode Asensio sur les armoiries de sa maison.

En dehors de la menace du glissement du support qui formellement la pousse dans des retranchements parfois peu dignes, en dehors de la recherche d’un nouveau langage plus à même de donner à voir, de représenter les glissements de ce monde vers un scientisme exagéré tel que nous le rappelle Monti, la littérature s’attache, comme le mélancolique, à la recherche des « points fixes ». Ces constantes unissent le monde dans ses différentes dimensions, humaines, métaphysiques et spatiotemporelles, toujours dans cette quête qu’entreprend l’auteur d’en extraire sinon un sens commun indéniable, du moins un pressentiment dru pour le lecteur d’appartenir dans toute sa singularité à ce monde, brodé comme il se voit au grand motif du tapis.

Tout est probablement en littérature affaire de dogme et de métaphysique. L’un est sérieux et intolérant, l’autre perturbante et inconfortable. La grande littérature ne se passe pas sans mal.

L’effort à lui consentir forge chez celui qui le fournit comme l’auront fait ou non auparavant ses maîtres, plus que des soutiens, de véritables fondations. Il aura alors l’occasion de les confronter, les interroger, les soumettre. En se positionnant, il constatera sa place.

Ici encore je doute que les piques insolentes vaguement éditées d’un philosophe autoproclamé fréquentant la jet-set proposent une telle confrontation.

 

Ce qui ne peut pas se dire, cette nostalgie d’une impossible formulation à la recherche de la langue d’avant Babel, l’écrivain s’en empare et s’y casse les dents à son tour après l’échec déjà consommé de ses aînés. « Les mots d’un grand livre explorent cette fracture », explique poétiquement Bartleby, le souci de leur choix, de leur agencement est un cauchemar dont nous ne devons pas nous réveiller avant que l’écrivain lui-même y consente. Parfois n’y consent-il jamais. L’essai, l’absolue plongée en apnée sans aucune compromission fait de cet homme un digne à suivre, un pair de toutes nos désespérances, mais aussi de nos acharnements salutaires. Un vivant, en somme.

Et face à lui, déclare Asensio « tout critique sérieux doit ou devrait aborder un livre comme s’il voulait en ravir le secret », ce livre qui par sa grandeur « est épuisant parce qu’on ne peut en épuiser le sens » rajoute Bartleby, le sens, mais surtout les questions qu’il nous pose.

Pourquoi ne pouvons-nous voir simplement, et universellement cette grandeur, cette beauté cette force, qu’il faille des critiques pour nous prendre la main ? Nous ne le savons pas. Asensio, dans une magnifique formule, assume cette ignorance et se contente « d’amasser des parcelles de vérité, quêter les signes que Dieu s’amuse à tracer sur la robe des tigres ». Monti se concentre sur le langage et la justesse des métaphores internes d’un grand roman, Bartleby affronte plusieurs vérités tentant par défaut d’en évincer les lectures fausses. « Le sens déborde des grands livres », il tente de le canaliser.

Les mots sont changeants suivant les postulats de chacun, religieux ou non, moderne ou ancien mais la grandeur de l’art s’impose, elle fait sens, on peut en appréhender sa « réelle présence », elle ne laisse ni intact ni indemne. Le mauvais critique nie cette beauté, crache sur cette présence, moque l’existence d’une vérité plutôt que d’assumer son impuissance à l’atteindre.

Personnelle, politique, singulière, la posture de celui qui écrit fait entendre sa voix, demande qu’on la suive, qu’on s’y attache, qu’on s’y perde peut-être, mais qu’on l’écoute, car l’homme qui la possède a consacré sa vie à mettre devant nous l’univers éternel et recommençant, en poussant la lourde porte des secrets, en déterrant l’immortel.

Asensio, Bartleby et Monti, avertis et sincères, font entendre la leur. Il faut les écouter.

 

Paméla Ramos,

Paris, mars 2010.

 

 

Lire l'entretien.

 

 

 

 

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
Samedi 15 janvier 2011 6 15 /01 /Jan /2011 17:59

 

 

 

Russell, Bertrand - Essais sceptiquesRichard de Mediavilla - Les démons  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Mais bien entendu que j'ai un travail. Cela fait un moment, vous dirais-je.

 

Il m'empêche probablement d'inonder quotidiennement ce vieux blog de mes considérations fines et racées sur le métro parisien ou les caracals du Kentucky, mais il permet de jolies collisions ou d'étonnantes contorsions entre ce monde et l'autre. Il faudra vous y faire, car je ne vais nulle part et continue ici et là mes folles quêtes.

 

Je vous invite ? On y parle en ce moment de Jamblique, Richard de Mediavilla, Michel Desgranges, Bertrand Russell et même de Brigitte Fontaine s'il vous prenait l'envie folle d'avoir de ses nouvelles.

 

Des sources sûres vous diront que j'offre parfois le café, à défaut de savoir lire. Je vide sans aucun remords quiconque le recrachera sur le tapis.

 

 

(NB: C'était un piège, il n'y a pas de caracals dans le Kentucky, à peine au Nouveau Mexique.)

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
Mercredi 10 novembre 2010 3 10 /11 /Nov /2010 21:51

40505

 

De deux choses l’une : ou bien le prix Goncourt n’a effectivement plus aucune importance, ne revêt plus aucune forme sérieuse de prescription littéraire particulière au point que passé Dijon plus personne ne sache même à quoi il rend hommage exactement (une viande, un fromage ?), auquel cas le fait que Houellebecq, Despentes, ma grand-mère ou un ancien nazi le remporte nous chaut moyen voire bof, comme dirait le principal intéressé, ou bien il a encore un certain panache, attise toutes les convoitises, cerne encore quelques talents et alors il convient de se demander sérieusement si un tel ou un tel peut bien le mériter encore, et pourquoi, et qu’en fera-t-il, et qui l’a payé etc. Rien ne semble jamais véritablement tranché, mais ses paradoxaux contempteurs autant que ses candides obligés se trouvent pour l’heure, et puisque c’est à nouveau l’heure, pris dans les filets du focus obligatoire sur un auteur sur lequel on va reporter, car il va incarner à son tour ce rôle parfait de cheval de colin-maillard, son dépit de ne pouvoir trancher ce douloureux dilemme : comment appartenir à et se passionner pour la littérature sans appartenir à, à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ? (1)

Mais enfin au littéral d’une telle affirmation : « Houellebecq s’est trahi avec ce Goncourt, il est hypocrite et joue le jeu qu’il disait mépriser »,  opposons le littéral de cette simple allégation qu’il faudra prendre alors comme base du développement qui va suivre : « Houellebecq est un écrivain. » Et avançons.

(J’espère, en tout cas, à l’heure où l’on écrit son roman en trois jours en copiant-collant ses mails ou en citant Wikipédia sans les guillemets que l’on m’accordera que Michel Houellebecq est un écrivain.)

Qu’on ne s’y méprenne pas, les fanfarons d’un Ring qui n’a pas toujours, lui, joué le jeu de ce convenu déroulé de tapis rouge (je les croyais bêtement en combat permanent), à part pour un seigneur et maître, Dantec, qu’ils en profitent pour honteusement délaisser,  se ridiculisent à coup sûr par ces chaudes célébrations d’une victoire si laborieusement décrochée. À croire qu’ils ont eux-mêmes écrit l’ouvrage.

Il y a un monde, simplement, entre crier qu’on a gagné et qu’on les a tous enflés (qui donc ? puisqu’ils vous l’ont donné, et plutôt de bonne grâce ? Êtes-vous donc venus, tels des hussards foudroyants unis comme un seul homme, l’arracher des mains d’une fébrile mignonne contant ses slips mouillés ? Je ne sache pas, non.), et pleurer à chaudes larmes que la malédiction en marche, vous ne pouviez plus reculer, mais que non, non, vous n’en aviez jamais voulu, mais comment donc.

Et ce monde, c’est l’empire du milieu, celui de Michel Houellebecq, roi paisible des Moyens, comme le décrit si justement dans une belle et forte critique Pierre Cormary. Les choses sont pourtant à leur place. Passif-agressif, il reçoit, accepte, sourit et se tait. Il dit en substance merci, et qu’il est content, point. Quelle plus cohérente posture aurait-il dû feindre lorsque dans ces cas délicats toutes seront rejetées comme inconvenantes, de toute façon ? Il bredouille quelques inepties au Journal de 20h devant un Pujadas terrassé par tant de rien, ce qui est, convenons-en, absolument hilarant. Il décoche enfin une juste flèche à un Assouline trop pressé de lui reprocher indirectement exactement ce qu’il ne pouvait pas lui reprocher : d’avoir été un écrivain.

Si, si : car que fait un écrivain, après tout, qui écrit pour décrocher un prix littéraire ? son métier. Je voudrais au passage préciser qu’encore faut-il savoir écrire dans le but de décrocher un prix littéraire, le talent minimum requis, ce que ne semblent pas savoir les auteurs pleins de morte innovation et de superbes proses concassées et biscornues de maisons d’éditions vertueuses car résistant aux monstrueux trous noirs enveloppant les empires tenus par les Darth Vador des à-valoir, le talent premier requis, donc, étant de savoir construire une phrase, un récit, une intrigue, poser un regard, modeler des personnages, teindre le tout de son ocre à soi écrasé et chauffé dans sa main, se lire et faire lire une représentation d’un monde s’invitant en soi avec trop d’insistance pour essayer même de refuser de le laisser naître et vivre.

Que fait un écrivain qui photographie une époque et la rend avec un souci aggravé du détail et de la netteté de tous les plans, au point que l’on se perde entre ses poses à lui, l’homme, et ce qu’il brandit dans ses lignes, qu’on remette en cause sa « sincérité », puis qu’on finisse par abandonner cette futile recherche de l’homme derrière la plume pour suivre une voix désincarnée et donc, pour une fois comme dans tout état de grâce, universelle ou y tendant ? Il réussit un roman.

Doit-il se mordre les doigts de recevoir un prix, et de l’argent, en échange de quoi il retournera lire et écrire plus librement que s’il crevait de faim ? Sénèque richissime a écrit en son temps un traité stoïcien pour apprendre à supporter sa richesse, fléau de l’intellectuel.  Alors Sénèque, vendu ? Thomas Bernhard s’est payé avec l’argent de ses prix une maison pour y vivre, et continuer d’écrire ce pour quoi on l’a félicité, Thomas Bernhard, salaud ?

Franchement. De deux choses l’une : ou bien Houellebecq n’est pas un écrivain et l’on devra m’expliquer exactement à quel moment il a failli au cahier des charges, et ne mérite donc pas un prix qui pourtant aux dires des belles âmes n’a aucun intérêt littéraire mais plutôt pécuniaire (et nous ouvrions un nouveau débat : faut-il permettre à un auteur de ne faire qu’écrire, et non pas de se trouver un travail honnête pour lequel on n’osera venir contester son parachute que s’il devient trop doré ?) Ou bien Houellebecq est un écrivain, il a écrit un roman qu’on le trouve bon ou non, ma bonne dame les goûts et les couleurs, l’a publié dans l’espoir de le faire lire mais surtout bien sûr de le vendre, a cherché à vivre de sa plume et a réussi, a obtenu un prix littéraire qui semble consacrer un peu niaisement une « carrière » puisque c’est donc  devenu un métier, plus personne ne semblant tellement dupe, quand bien même le seraient-ils, au pire, ils achèteraient et liraient un bon livre pour une fois, et… et alors ? Cette fois-ci ni la joie folle ni l’indignation ne semblent prendre sur moi. Un type fait son boulot plutôt bien et obtient une promotion qu’il accepte de la part d’un patron qu’il méprise. Bon. Rien que de très banal. Sommes-nous donc tous perdus ?

« Je fustige une société où un auteur est contraint de se montrer homme pour recevoir un prix de merde. » me résumait brièvement ce matin Juan Asensio à qui je demandais grosso modo de m’expliquer cet accès de déception face à ce « couronnement ».

J’entends bien, et je le respecte. Si tant est, et s’ouvre encore un débat, qu’un écrivain n’est pas un homme, ou bien ne doit jamais l’être.

Mais moi je m’inquiète fortement de cette société qui ne sait tellement plus ce qu’elle veut que tout est matière à présent à polémique creuse. Et pourtant on le sait : trop de livres noie les bons.

Trop de polémiques noie les salvatrices.

Michel Houellebecq a reçu un prix. On pourrait simplement se contenter du cocasse de la situation, observer à nouveau dans quelle fange recyclée nos pontes daignent se rouler pour oser récupérer celui-là même qu’ils ont tellement conspué.

Mais blâmer Houellebecq, le prendre pour ce farouche résistant qui aurait toujours tenu à se battre jusqu’au sang plutôt que de renoncer, trempé d’un tempérament vif et engagé, arrogant et intarissable,  et qui viendrait aujourd’hui trahir tout ce en quoi il croyait fermement? Allons, allons. Vous n’êtes pas sérieux.

 

Note du 11/11/2010 dédicacée à Serge Rivron:

(1) Il fallait comprendre cette phrase lourde comme: "comment appartenir à (la littérature) et se passionner pour la littérature sans appartenir à (son monde croupi ....), à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ?". Si c'était à refaire, je vous l'accorde, je trouverais une autre tournure.

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
Mardi 5 octobre 2010 2 05 /10 /Oct /2010 20:08

 

 

 

 

 

 

Un roman... je ne saurais pas. Et puis, je n'ai pas assez de diplômes.

Des mémoires ? Plutôt une mémoire, bancale et déjà fragmentaire, elliptique, insincère. Il faudrait alors imaginer une réunion où seraient convoqués tous ceux qui m’auront composée.  Mais vous, vous serez à mille lieues derrière moi. Si vous voulez que je vous entende, que je vous laisse me composer un brin, vous marcherez plus vite.

Et puis vous mettriez deux heures à lire ma vie quand j’aurais mis tout ce temps déjà à la vivre, à tenter de la saisir, de la regarder, d’y comprendre quelque chose. Prêtez attention à ces gouffres. Il ne reste plus jamais rien pour moi, ensuite, rien, sachez-le, une fois lue et refermée je suis vide, année zéro, et je dois repartir. C’est toujours la dernière note, le dernier mot. C’est toujours la fin.

C’est comme une scène ici, je ne sais pas faire autrement. Une grande salle vide et froide et en son centre une scène nue. J’y suis. J’attends. Je vous raconte quelques bricoles et alors ? J’aurai parlé en transe, encore, pour quatre personnes qui sourient, deux qui s’agacent, et toutes qui n’écoutent jamais. Quelques claps dans une salle rallumée à la hâte, aux ampoules qui grésillent, oui mais j’aurai parlé, assurée qu’à ma voix si violemment lancée, ne fût-ce que pour les dieux, ne fût-ce que pour le vide, aucun silence insolent n’aura osé répondre mais ce silence imputrescible de la concorde du triste, du passager, du lien. J’aurais été remplie tout ce temps de l’écho qui me demande d’écouter mes ratures, mes envols qui s’écrasent, mes appels en miroir. J’aurais été remplie encore de vos regards furtifs, étonnés, égarés. J’ai écrit pour l’amour. J’ai parlé pour me taire, ne riez pas, oh, mais si, bien sûr que vous pouvez. J’abuse moi-même souvent de ce stérile artifice. Pourtant, j’aurai parlé pour me taire ; rien à foutre des rictus planqués. J’aurai parlé pour vivre, ensuite, dénuée de douleur fautive, attentive, ravie, ailleurs. Simplement pour tenir debout, portée par une colonne d’air substituée aux os rompus, broyés, et émiettés de celle qui s’élève sans discipline aucune que celle de ses tuteurs de papier.

 

J'imagine que je pourrais tout autant m'inscrire dans un club de tir, ou de plongée. 

 

Tout le monde écrit.


 

Fais chier, tiens...

 


Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
Mardi 24 août 2010 2 24 /08 /Août /2010 22:44

Velma Egan

 

 

 

 

 

 

Vous n’allez pas en croire vos yeux. J’ai  réussi à interviewer  la sublime Velma Egan, absente des projecteurs depuis son départ précipité de la scène musicale après un album remarqué « Sudden Silence ». Je la retrouve dix ans plus tard, auteur d’un foudroyant premier roman  Zoo d’un cœur ouvert  unanimement salué par les Inrocks, d’un essai  Nous sommes les morts, démonstration  et enfin d’une biographie controversée, Juan Asensio, la chute libre, dont on se demande toujours quelles furent exactement ses sources, et si l’homme exista vraiment. Elle arrive enfin au lieu fixé par son agent  David Kersan, plusieurs mois à l’avance, un hangar désaffecté du Lower East Side qui vit les plus belles heures du free fight américain (dont elle remporta elle-même plusieurs mémorables rounds) les bras recouverts de tatouages divers, dont un énorme chrisme sur le biceps, suite à sa conversion de l’année passée, et deux poissons au-dessus de la vague d’Hokusai portant la mention étrange « Stalker went through me, Firhist saved my life. Nothing about Bartleby. » Sur le chrisme : « Ps 4 :3 », et enfin, autour du poignet, « I survived 2666 ». Simple et naturelle dans sa combinaison lacérée, les cheveux oranges et la mine bronzée et reposée, elle commande deux Tequila qu’elle avale sans broncher, avec du sel et du citron. Elle me propose une Vogue que je refuse poliment, parle avec bonheur de ses nouvelles tournantes, du repos qu’elle trouve auprès des Pères de l’Eglise et du dernier album de Lady Gaga, qu’elle dit écouter en boucle, autant que les enregistrements d’Hélène Grimaud qu’elle remixe en ce moment avec ses amis rescapés d’un groupe à la dérive, Muse, pour atteindre une osmose cosmique entre les loups, Bach, la coldwave , Philippe Muray et le montanisme. Elle rit beaucoup, se donne. Je l’aime déjà. Je lui demande les raisons de son si long silence, pour commencer les choses sérieuses, et ce qu’elle retient de ses heures de gloire passées, alors lorsqu’elle tenait en direct un site : « Medellia au vitriol », dont la renommée n’est plus à faire depuis qu’il lui valut trois condamnations successives en justice lorsqu’elle soutint publiquement un étrange rôdeur anonyme disparu depuis lors, auquel on doit, sans pouvoir le remercier en personne faute de retrouver sa trace, d’avoir considérablement fait le ménage parmi les imposteurs prétendant au titre honorifique d’ « écrivain », titre qui ferait sourire tout un chacun à présent mais qui à l’époque semblait encore signifier gros.

 

V.E. : Soudain l’on relève la tête et tout se tient et se dresse, uni, vibrant, inaltérable. Enfin, cela nécessite un peu d’imagination, c’est vrai. Si vous croyez que cela m’amuse de lâcher les colombes, les trémolos, les aimons-nous-vivants. Et puis quoi ? Pourquoi pas les gondoles. Mais il faut reconnaître que pendant que nous nous refusons à l’aveu tels des vierges à genoux dans les cales sous les marins brûlants aux pantalons tendus, certains se préparent pour la fin. Et alors que cela coûte, que cela atteint, que cela craint, disons-le tout net, ils sont protégés par ce bouclier décourageant les plus durs en affaire. Vous allez voir, il ne restera plus rien bientôt, trop tôt, l’on se couchera sur l’herbe mouillée, ou sur un lit bordé qu’on tâchera de ne pas froisser, les bras derrière là tête, seul ou avec celui ou celle qui a toujours été là, finalement, et l’on regardera le plafond, le ciel. On soupirera que le bonheur, c’était là-bas, que les bonnes choses sont passées, bien sûr. On reverra au ralenti les trombes d’air pur dans les cheveux alors qu’il n’y avait pas d’air, parfois pas de cheveux, oui j’en connais un qui va se reconnaître et qui va encore râler (rires). On se souviendra des foires à l’empoigne, des bombes d’acide, oh allez, disons de vinaigre, va, lancées comme des gamins remontés persuadés de défendre leurs terres contre les robots, qu’on n’était pas loin de donner sa vie, et que personne n’en voulait, de toute façon. (Elle se tait, en tripotant son verre et en mordant légèrement sa lèvre inférieure, soudain comme… accablée, mais avec légèreté et résignation) Ces putains de barricades de mots purs. Ensuite on oubliera la mélasse, on ne voudra pas se souvenir qu’ils l’ont pris, lui. Notre roi. Et qu’ils l’ont tué. Et qu’on a vite moins rigolé, avec nos fusils de papier. Non, va. On gardera le meilleur. On dira qu’on s’est bien battus, tout de même, alors qu’on n’a simplement rien foutu. Qu’on l’a laissé mourir. Qu’on n’a rien trouvé pour le sauver, malgré nos lignes au compteur. Rien. Qu’il était perdu d’avance, indéfendable et détestable. On s’imaginera qu’on a été proches, au moins par accident. Qu’on a connu le clan. La troupe. Le bataillon. Mais ouais et les rations, et pourquoi pas les balles. On se tenait joyeusement la main dans l’hôpital de campagne, machin aimait machine qui n’aimait que machin qui n’aimait que lui-même. On va tenter un film,  parce qu’il faut bien raconter ce qu’il en coûte de vivre. Oui, mais il y a juste un infime souci de détail. Nous n’avons rien vécu. Il ne s’est rien passé. Et la machine, encore, a tout avalé, falsifié, remplacé puis vidé. Communication contre paroles. Contact contre lien. Tu crois qu’il y a des souvenirs, petite ? Il y a pire que cela : des simulacres. Des gueules de bois de nuit passées seule à frapper. Des attentes sans fin d’un peu de réalité. Comprenez-moi bien. Je ne tolère ce siècle qu’à cause de mon sexe, j’en aurais vraiment trop chié, ailleurs. J’aime moyen les bûchers, mais les couvents sont eux trop mal chauffés. Faut compenser. On te tolère d’accord, mais alors tu passes dans le registre de l’homme on te dit que t’es presque un homme à parler ou écrire comme ça et encore, j’ai ralenti sur la gnole. Je demande à ce qu’ils regardent plus attentivement mes seins au lieu de raconter des conneries, mais trop tard. Encerclée par l’hormone, je me dois de fumer le cigare. Pourtant c’est dégueulasse, depuis le temps que j’essaye de me remettre à fumer, non moi j’aime les gondoles, les fleurs et les chansons, messieurs, tant pis pour vos soirées causerie. Il faudra donc alors que j’arrête ces mots, pour retrouver la dentelle ?

 

Tu parles d’une reprise.

 

V.E. : Nous sommes à nouveau ensemble alors, mais pour combien de temps, devant la carcasse fumante, repus des bribes souffertes. Avions-nous raison de nous taire. Détourner nos hypocrites iris vers de plus belles splendeurs. Passées, éteintes, et révolues. Abandonner les hommes derrière, encore vivants. Je ne dirai plus un mot, je suis têtue tu devrais le savoir maintenant. (Elle se lève, énigmatique, me testant).

 

Hé attends, toi, parle-moi !

 

V.E. : Pourquoi donc ? Tout n’est que silence à travers les bruissements de leurs bouches insectes incapables de se sceller enfin, des spectacles forcés de reconnaissance de dettes. (Elle se rassoit brutalement et me pointe d’un doigt rageur) Alors qu’on le savait bien, pourtant, que personne ne nous parlerait, qu’on ne devait plus rien à personne depuis que plus personne ne savait simplement parler. Il y avait, au sommet de l’incalculable tourment de transférer sa fièvre, ces prunelles qui reculaient, fichées au fond des yeux vides et cernés, froids, tellement fatigués. Nous sortions du monde alors, propulsés sur les murs de sa poitrine fermée, la joie folle égorgée bouillonnant à l’agonie, certaine de ne plus vivre bientôt, scandalisée par sa disparition sans trace. Où allions-nous, lorsque nous nous absentions de nous-mêmes pour anesthésier la peine ? Nous les avons abandonnés.

 

Que se passe-t-il, tu as perdu le don ?

 

V.E. : Si c’est un don, si c’est donné oui, puis repris, il faudra retourner l’arracher. Je ne vois pas le problème. Je n’enlèverai rien. Je ne partirai pas. Je retiendrai, et mes poings ne desserreront pas, quels que soient les sbires que l’on m’envoie. Ils ne l’auront pas. J’ai su le retrouver, je suis en son centre, je l’obtiens avec labeur et patience, humilité et miséricorde, je le tiens et le tisse, je m’en couvre et l’absorbe, je vous le tends. Là où je pars, vous ne pouvez pas me suivre, et je n’en aurai bientôt plus besoin. C’est immense et secret, parcouru de moirés, de vols d’oiseaux sacrés, de senteurs simulacres. C’est en sang, en rugissante frayeur, en sidérations suspectes. Il existe, et je l’ai rencontré.

 

Qu’est-ce que tu préfères faire, alors ? Où te sens-tu bien ?

 

À écrire, en buvant. Je ne pourrai probablement jamais arrêter, en dépit de tout. En écoutant un beau morceau, en boucle, éventuellement. À moitié nue, car j’aime peu les vêtements, un peu mieux depuis que j’ai maigri. J’ai besoin que l’invisible me caresse. La morsure du vin fait office de la plus chaude des mains posées sur moi. Durable. Cuisante. Une main qui passerait au travers, toucherait plus loin, forcerait ma réception, mes capteurs à s’alerter, et ma réticence à céder. Alors mon âme répond. Un soubresaut l’indique, un éclat contenu qui fait défiler devant moi, tout d’abord, les beautés à pleurer et les créatures à plaindre. (Elle se lève, essaye d’attraper l’air, se caresse le cœur, soudain s’aperçoit de son ascension et se rassoit dans un haussement de sourcil) C’est un passage, un filet que j’arrive à attraper. La diffusion dans l’air commence, il faut que j’aille vite pour ne pas la laisser fondre, mes doigts s’agitent, je me quitte un instant incertaine du lieu où je peux bien me rendre et, comme je l’ai toujours senti quand ce même passage entre ma voix de gorge et celle de tête voulait bien s’assouplir pour que le son du bas, sale, lourd mais chargé et puissant transfuse la déchirure parfaite et éclatante, tenue et expirée du haut, lorsque ma façade grotesque glissait, sur scène et que le masque de mon personnage se dressait pur de toute fausseté, alors, je ne suis plus qu’un gigantesque vecteur. Je suis soudain parvenue à l’altitude irrespirable pour qui n’a pas son masque, tombé dans les alarmes et les secousses. Et je n’ai pas de masque. Et je respire, dans les alarmes et les secousses et je souris, même.  Je semble ne plus rien décider or je le sais bien que cette transe-même est fabriquée. J’ai atteint de point fou où ma persuasion ne souffre plus de doute, je sais que ma fabrication complète, totale, parvient tout de même à passer par devers moi, que j’ai bien réussi, il me semble, à les convoquer, ces forces étranges qui me donneront toujours ce que je désire. Croyez-vous que je désire écrire plus que je ne le fais déjà ? Autrement que je ne le fais déjà ? Je suis parfaitement accomplie, au contraire. Je fais tout ce dont je désire, dès lors que je sens arriver lentement, s’infuser sourdement le filet entre mon cœur et mes poumons, ce centre magnifique qui m’ouvre et m’avale, et dont je ne connais rien. Ce gong d’adrénaline qui m’éveille à la vie, me sonne l’importance, et il peut se taire longtemps, et alors je veille et j’apprends à l’écouter, à l’attendre le temps qu’il me demandera de l’attendre. J’adore ces forces difficiles, dangereuses à manier, j’ai souvent peur qu’adulte à présent, elles partent. Je redoute qu’elles ne soient que l’apanage d’un jeune système qui a besoin de cris répétés pour accepter de vivre. J’ai peur du calme promis, de la sagesse des anciens. Je ne veux pas m’endormir, engourdie sous la capitulation béate de qui laisse reposer ses muscles après l’effort, brume lactique et mensongère précédant les courbatures de la détente car de ces forces, je tire tout ce que je veux faire, être, dire, aimer, écrire dans cette vie. Jamais vraiment née, pas vraiment non, pas encore. (Elle se tait. Je n’ose intervenir, je lui tends une nouvelle Tequila qu’elle descend aussitôt comme du lait).

Vient le temps, dans la nuit, quand le sommeil supplie, où il faut savoir lui dire adieu. Accepter de reprendre ces forces qu’ont avait imaginées, un instant folle, inépuisables. Mais il faut voir le sourire. (Elle s’illumine d’une immense balafre, elle rayonne, m’illumine).Tout est dans ce sourire de confiance vibrante qu’on ne s’offre qu’à soi. Parce que nous seuls savons à peine qui nous sommes, et jamais ce qu’ils veulent, ce que nous allons en faire, ce que nous préférerons faire, ce qu’ils ne pourront pas nous faire et où ils ne se tiendront pas, où personne ne nous attendra, où tout le monde aura fui déjà sans explication jamais car ils ne la détiennent même pas pour eux-mêmes, là où nous la détenons pour nous, où nous souhaitons nous trouver. Et le fait est que… nous nous y trouvons. C’est même plus simple encore que cela.

 

As-tu trouvé ce que tu cherchais ? Vas-tu encore revenir ?

 

V.E. : Oui. C’est un secret. Aucun mot humain pour le dire. Viens en moi, je ne vois guère d’autre solution pour te montrer de quoi je parle. (Elle entrouvre son corsage, et me montre son sein rebondi, je suis sidéré. Je ne pense plus une seconde au cigare.) Mais le plus dur n’est pas de trouver, c’est de garder. Il faut maintenant que le secret perdure. Intact. Bien sûr que je reviendrai.

 

Dis-le moi. Dis-moi ce que tu vois dans ce grand centre magnifique dont tu prétends ne rien connaître. Celui que tu convoques, qui te répond, et te traverse…

 

V.E. : Bien, alors approche-toi plus près. (Elle me serre contre elle, je respire ses effluves de pamplemousse, de litchi et de violette, je reconnais immédiatement la fragrance épuisée, impossible à trouver d’Yves Saint Laurent, In Love Again.) Je n’ai qu’une seconde pour te le transmettre, alors concentre-toi . (Elle me susurre ces tendres mots de son haleine de tabac et d’alcool, j’en embue mes lunettes.)

 

Nous ne sommes rien en nous-mêmes.

 

Nous sommes juste des échos, soufflés de la grande paume.

 

Remets-toi.

 

Et soudain, elle se lève, et elle part. Moi  j’ai  éjaculé, mon patron est ravi,  je peux rendre l’antenne.

 

 

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés