Back to basics : les fondations

Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /2010 18:26
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... et je vous le dis le plus naturellement du monde :

"C'est pourquoi venez, ici est le chemin par lequel on peut aller plus loin, ici est le repos à côté de la tombe, le repos pour la douleur de la privation, ou bien c'est le repos dans la douleur de la privation – près de celui qui éternellement réunit ceux qui sont séparés, plu solidement que la nature réunit les parents et les enfants, les enfants et les parents – hélas ! ils se séparent bel et bien; plus profondément que le prêtre ne réunit l'homme et la femme –  hélas ! le divorce arrive bel et bien; plus indissolublement que le lien de l'amitié réunit l'ami à l'ami –  hélas ! il se dissout bel et bien. La séparation partout se presse pour apporter la douleur et l'inquiétude ; mais il est le repos ! –  venez vous aussi, vous dont le séjour a été assigné parmi les tombes, tenus pour morts par la société humaine, mais ni regrettés, ni déplorés –  pas enterrés et pourtant morts, c'est-à-dire n'appartenant ni à la mort ni à la vie; hélas ! Vous devant qui cette société humaine s'est cruellement refermée, et devant qui pourtant aucune tombe ne s'est charitablement ouverte; venez aussi, ici est le repos, et ici est la vie !"

Søren Kierkegaard, Exercice en christianisme, Éditions Le Felin, 2006, pp 50-51.

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Samedi 2 janvier 2010 6 02 /01 /2010 23:58
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And [under your pen, my Lords]

death shall have no domanion.

Dylan Thomas.

 

 

« Pourquoi ne voit-on jamais de calamars géants dans les aquariums ? » entends-je au détour d’un couloir sombre. La réponse du comparse ne se fait point attendre : « Parce qu’on ne peut pas les contenir. »

Exact. J’acquiesce en silence. Le Grand Blanc, lui, en cas de capture se fracasse même contre les parois jusqu’à la mort. Défaut de configuration impardonnable. Capteurs en alerte. Impossibilité génétique d’être contenu, retenu. Superbe animal.

 

C’est inadmissible. T’es chiante à la fin.

– Mais quoi ?

– Ton cul, toujours entre deux chaises. Tu observes ou tu vis ? Choisis ton camp.

– Jamais.

 

France 2 (attentive aux termes, toujours, France 2), Journal du soir, samedi.

Saturday night is alright for fighting, comme disait l’impétueux pianiste homosexuel.

 

Le test de la souris.

Injecter de l’huître dans une souris et espérer qu’elle ne meure pas. Bien entendu qu’elle va mourir, stupide animal cruellement affligé d’un autre. J’ai brutalement envie de pleurer. Et d’autant plus que je me vois avoir envie de pleurer pour une souris pleine d’huître.

« Enfin une bonne nouvelle », dit le présentateur déprimé (à moins qu’il ne soit grippé ou encore alcoolisé, ses yeux tombant imperceptiblement sous des paupières insurgées) après la vague tueuse, la coulée de neige, le recouvrement de la fête par la boue, l’incendie passionnel, les enlèvements de reporteurs dans des déserts pâles.

Et puis les soubresauts dans les pattes du frêle animal traversé, blanc, et doux. Les yeux retournés dans les stades plastifiés. Les nageurs invertis et brimés.

Enfin une bonne nouvelle.

On ne tuera plus de souris par injection d’huîtres.

Violemment envie de pleurer.

Bonne année, mais pas trop fort.

Je ne peux pas encore aller dormir ce soir. Je contemple l’étendue de ce qu’il reste à accomplir, lire, appréhender, savoir. Aucune marche arrière sur mon véhicule polluant.

Aucune vente privée pour des pensées au rabais. Je suis pleine d’huîtres avariées.

Fourrée des fèves de rois païens, privée du sens.

Je crois, mon cher, que je préfère continuer à dire, et cesser de séduire. Je suis prête, je crois, à tous risquer de les faire fuir. Je ne sais plus jamais me taire. Ils ne supportent jamais mes réponses. J’ai perdu l’envie de simplement leur plaire.

Si j’y vois, par fulgurances, patiemment, d’un « bonheur encerclé de douleurs », celui que formule Maria sur la falaise de Sàbato, si j’y vois, ce que je contemple m’emplit de verre pilé.

Je garde mon calme, braves gens. Je convulse en silence. N’ayez crainte, dormez bien.

Certains yeux cernés veillent la félicité de vos guirlandes enluminées.

Oh, mais tu as un cul superbe, et tes seins, mais comment fais-tu pour les tenir si haut ? – Eh bien, vois-tu, je les préserve des mains multiples et impatientes, jeune homme. Je ne les prêterai plus qu’au dernier, conçois bien que je reste, alors, pour un temps intacte. Les derniers, par définition, tardent à se matérialiser. Tout tend à ne plus durer. Je ne suis jamais tenue de trouver cela formidable.

Scansion de ces minuscules néons sur la paroi de vos sages immeubles, ils invoquent dans les cerveaux éveillés, fatigués, éveillés, las, éveillés, écœurés, implorant la disjonction mais toujours incroyablement sains et sortis du feu, ils invoquent les forces tassées, écrasées, menacées par nos sommeils profonds. Progressivement, surgies des entrailles, réchauffées par nos sinistres émissions, attirées, convoquées par les battements de pieds de la liesse, ces forces montent, elles rampent, se reforment en fusion.

Je les attends ferme. Je les attends sans explication. Sans pourquoi. Je les attends sur les berges d’un temps qui ne nous compte pas.

 

 

J’ai pris un coup, quelques heures auparavant, laissez-moi raconter.

Je lisais sagement Le tunnel. Sàbato.

J’étais où ? J’étais là. Putain de merde, juste là sous ces pages, craintive et effarée. Je lisais. Je voyais se dérouler ma fragile existence bafouée, violée par ces emphases argentines. Attention j’en conviens, rien à voir avec les héros ou les tombes. La confirmation sous le fracas de ces lignes m’avait cinglée, projetée sous les roues. Mais encore, ce tunnel m’appelle. Il m’incorpore, me rappelle ce deuxième, oui, Héros et tombes, ce pavé que j’avais rogné sans attendre, sans prendre au préalable le tunnel. Je m’étais enterrée, héroïque, vivante. Je reprends à présent au départ le parcours du triptyque.

Arrêt et alarme, les portes se referment, le train repart moi je pantèle devant l’automatique porte battante. Sonnée. Je viens de lire. Je ne suis plus ici.

L’escalator le plus petit du monde, qui opprime jusqu’à penser que l’on nettoie les murs de nos épaules rentrées à mesure que la montée s’organise dans un boyau carrelé, et que surgit le ciel souvent déjà bien noir, dans un carré grandissant qui maintenant dégouline. Je sors de ce boyau, élevée sans effort, je surgis dans une nuit brillante, bruyante, mouillée. Je viens de lire ce que j’étais, ce qu’il aurait fallu que je lise dix ans auparavant quand je me jetais malhabilement dans le port, et que je rentrais trempée, dans les heures les plus creuses et sombres de la vraie nuit ayant perdu mes clés, et l’occasion rêvée de mourir, dépitée, malheureuse, trempée, toujours trempée par des eaux qui me rejetaient pour me pousser à vivre.

Excusez-moi, messieurs, excusez-moi du peu, je remplis mon grand rien.

J’ai besoin, croyez-moi, de ces virevoltantes lignes haute tension tressautant dans mon monde déchiré, magnifique. Vous ne comprenez jamais rien. Je dois tout expliquer. Ces lignes sont un échec. Elles me poussent à vous parler.

Parler est un échec. Il me retranche de vous. Il isole mes dernières bonnes volontés.

Parler use mes plus belles pensées.

Plus jeune, je croyais à la connexion instantanée. Persuadée de ma singularité, je ne voyais pas combien nous sommes nombreux à encore l’espérer.

Je crois toujours. Je ne dis plus rien.

Il paraît que grandir, c’est éteindre les vociférations. Lessiver les implorations.

J’accepte de troquer l’acné contre ces grands silences.

Mais je suis toujours là, je ne partirai plus jamais. Je croyais qu’en touchant, tout se transmettait. Stupide connasse, j’ai dû apprendre à apprendre à transmettre. Je ne pardonnerai jamais cette implacable incapacité à clairement, formidablement, simplement, dans la lumière excellente pulvérisant les angoisses, dans le tracé direct d’une peau contre une autre, singulièrement, et éternellement se faire comprendre.

 

J’ai trente ans et la nuque brisée sous les contorsions mirifiques. Nous serons victorieux. Quinze ans d’amours insensées et de boursouflures, d’engelures et d’oignons sur le cœur.

Quinze ans d’impossibilité de caresser de mes mains et paroles acérées vos peaux trop minces sans les ouvrir et que déferlent sur mes robes élégantes vos caillots de sang aigre.

J’ai le dos qui s’affaisse sur une structure bétonnée. Ils ne nous contrôleront pas.

J’ai les méninges qui explosent sous les sollicitations des merveilleux passeurs de parole. Je ne fermerai pas ma gueule, Monsieur, non, voyez, j’ai encore échoué.

Je cicatrise, je rouvre. Je ne veux pas de votre paix. Ils ne nous forceront pas.

Switch, my love, you’re never the same. Un autre jour toujours aussi brillant.

N’en doutez pas, dans mes tréfonds se trame la plus pure évidence.

J’entends les tremblements. Nous nous levons, nous martelons, nous dressons, insolents, nos visages sans poudre.

 

Non, non, attendez, reprenons. Comprenez :

J’ai le cou enserré d’une compresse chauffante. J’ai mal de simplement tourner la tête. J’apprends aussi  à supporter ce carcan.

D’accord. En cela vous triomphez. Je tempête car je suis empêchée.

Monsieur, sachez pourtant que si souvent je repousse mon corps dans des limites qui vous feraient rougir.

Ce carcan est éphémère. Bientôt je plonge et me libère.

Je ne me donne aucune excuse. Je descends et remonte, plie sans rompre – quelle image, vous connaissez vos fables aussi bien que les miennes, je prends et perds, muscle, assouplis et répare.

Monsieur savez-vous la stupeur d’une femme qui se voit très soudainement dépeinte, écarquillée, disséquée et conquise par la plume d’un homme trempée dans une époque dont l’ombre nous avait à peine envisagée ?

Le tunnel, le héros et la tombe, bientôt l’ange des ténèbres mais déjà je peine à respirer.

Je touche Alejandra. Je ne veux pas de son feu terminal. Je respire Maria, je ne tomberai pas sous les lames assassines d’un peintre jaloux incarcéré.

J’ai brutalement compris que j’étais exposée, transparente.

Mais le cadeau de Sàbato, c’est sa clairvoyance sans ambages. Le cadeau de Sàbato, ma délivrance, c’est de donner en pâture à ces folles femmes des hommes sinistrés et superbes, des semblables, des frères. Sàbato tend toutes ses mains vers les femmes. Nous les saisissons, je m’en saisis du moins, pour les autres, pour qu’elles plongent aussi, se révèlent, se relèvent.

Il est des mots plus intenses encore que des promesses d’amour éternel.

J’y reviendrai.

Je serai là. Plus de port, jamais, plus de lames sur les poignets d’un temps où je ne savais pas lire. Je ne partirai plus jamais, mes instincts éclairés par les braves, construite sous les lignes parallèles de ceux qui ne parlaient pas de moi, jamais. Et pourtant.

 

Vous parlez. Mais vous pavanez, même, et vous pouvez car oui, vous êtes superbes. Moi je vous vois, je vous absorbe, je trie. J’en ris. Je caresse vos visions, éponge votre encre débordante.

Sans vos fabuleuses outrances, j’aurais rejoins le troupeau sans comprendre. Grâce à vous, mes très chers, aux pluies acides imprégnées de pourpre virulence, j’électrise mes clôtures, cerne mes propriétés. Vous me faites des offrandes que jamais vous ne reprenez.

 

Injectez vos fluides dans trois souris. Si après trois jours de ces immondes infiltrations elles restent vivantes, fermez vos exploitations. Brisez vos plumes. Elles seront propres à la consommation, et sonneront le glas de la littérature.

Au terme de ces ennéades sachez au contraire abattre, messieurs, nos friables structures. Reformez nos consciences. Réveillez-nous des libations.

Ils ne nous contrôleront pas. Ils ne nous forceront pas.

Nous serons victorieux.

 

 

 

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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 21:47

 La chouette [triste], Albrech Dürer, 1508.

« Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. »

Il est stupéfiant de se trouver face à 20 pages, et seulement 20 pages, d’une implacable pertinence sans cesse renouvelée.

20 pages pliées dans ce petit format fragile, composées trop étroitement d’une police increvable, accentuant l’oppression d’un homme à bout de souffle, peinant à justifier sa place, son sens, effrayé par la mer, incapable de croire.

20 pages entraînées par la mort pour terminer sur une raison de vivre. Et étendre sa portée en dehors des bords du temps et d’un monde plus fort que soi.

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1981, p14.


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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /2009 00:05

 

« On croit généralement que le conservatisme est le plus répandu chez les gens âgés, tandis que chez les jeunes c’est le progressisme.  Ce n’est pas tout à fait exact. C’est chez les jeunes que le conservatisme est le plus répandu. Les jeunes, qui veulent vivre mais ne réfléchissent pas et n’ont pas le temps de réfléchir à comment il faut vivre, et prennent pour modèle la vie telle qu’elle fut. »


Eugène Irteniev était promis à un brillant avenir. Mais Stepanida l’a perdu. Ou bien était-ce le diable ? Une excellente façon, quoiqu’il en soit, de reprendre son russe à moindre coût.

D’Ovide à Tolstoï, de Montherlant à Shakespeare, d’Orphée à Onfray, les hommes, fragiles, succombent aux traitresses. Ils se fracassent violemment sur les courbes ennemies, éperdus ou rageurs. De leur royaume de certitudes, ils assistent, impuissants, au triomphe des sens, et nous sommes seules coupables.


Mais nous, nous le savions déjà, nous le savions pourtant, et notre seule sagesse consistait à leur tendre nos désirables pièges pour qu’ils y goûtent sans honte, bercés d’une bienveillance qui efface les affronts à la morale publique. Résister les offense, mais céder les effraie. Patiemment, nous montrons sous nos jupes un havre moins diabolique qu’ils ne semblent le penser. Mais trop fiers, et têtus, il leur faut beaucoup d’aide pour entrer en lieux sûrs. Et la violence de s’être laissé prendre par la perfide femelle asperge nos murs crèmes d’une grande traînée. Il suffisait pourtant d’un peu d’humilité, frotter des épidermes n’a rien d’une grande complexité. Choisir d’aimer celle qui le veut bien n’est jamais détestable.


Eugène Irteniev avait besoin d’une femme, dans la continence forcée par un séjour trop long où trop peu d’âmes vivent : la campagne russe en ce siècle finissant, j’ai nommé XIXe. Pour sa santé. Pour pouvoir par la suite, être tout entier à ce qu’il fait : redorer le blason d’une famille désargentée et reprenant les rênes fragiles d’une exploitation familiale criblée de dettes. IL paye un paysan pour qu’il lui trouve une femme, mariée et frivole, à laquelle il se frottera ponctuellement, et rompra quand il le faudra. Eugène Irteniev n’a pas d’affects, mais voudrait bien d’un mariage d’amour. Il s’occupe de ses mauvais penchants en rencontrant régulièrement Stepanida, mais ne se souvient jamais vraiment à quoi elle ressemble.


Tombe-t-il amoureux de Lise parce qu’il est temps pour lui, ou est-il temps pour lui parce qu’il est amoureux ? Eugène et Lise, une jeune fille de son rang, se marient, et l’amour soumis de la jeune diaphane lui fait oublier un temps ses tribulations graveleuses d’avec la force vive de la campagne. Pourtant le ver est là, dans son cœur, dans son âme, et le ronge. La raison qu’il oppose à ses accès libidineux ne cesse d’échouer, et son tourment entache un quotidien qui se veut merveilleux. Tout est en place, tout est joli, et propre, mais son âme, ses pensées sont sales et ça, Eugène Irteniev a un mal certain à l’avaler. L’érotisme puissant que lui inspire la paysanne joueuse, lancinant, impossible à empêcher alors même qu’il pensait n’y avoir jamais songé, il ne peut le supporter.


«  Tout était si beau, joyeux et pur dans la maison ; mais dans son âme tout était laid, sale, horrible. Et toute la soirée il fut tourmenté de savoir qu’en dépit du dégoût  sincère qu’il éprouvait pour sa faiblesse, en dépit de ses plus fermes résolutions de rompre, demain serait semblable à aujourd’hui. »


Il tente la fuite, mais revient. Intègre et bouleversant dans la sincérité qu’il montre à vouloir triompher, il nous entraîne avec lui dans une chute inexorable. Ses frayeurs sont les nôtres, son impuissance nous malmène, il est tout entier, et Eugène Irteniev de papier, et l’homme universel de chair qui se débat entre une conscience qui se veut immaculée et une tension d’outre-tombe qu’il ne peut maîtriser.


Reste une unique liberté : s’échapper du dilemme, rester digne, se supprimer.


C’est tout un pan de psychologie masculine qui se dévoile enfin, simple mais fière et obstinée, en si peu de pages, sous nos yeux inquiets. C’est évident et sans détour. C’est tellement loin, dans le temps et l’espace, que ça nous éclabousse d’ubiquité.


Nous sommes heureux si nous ne désirons rien de ce que l’on ne peut avoir sans scandale. Nous sommes donc toujours malheureux. Et pour les moins résignés, le revolver est dans le tiroir de la table de nuit.


« Et en effet, si Eugène Irteniev était malade d’esprit, alors tous les hommes sont aussi malades d’esprit, et les plus malades d’esprit sont indubitablement ceux qui décèlent chez les autres les signes de la folie qu’ils ne voient pas en eux. »


Léon Tolstoï, Le Diable, Gallimard (collection Folio bilingue), 2004.


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Dimanche 11 janvier 2009 7 11 /01 /2009 13:28

Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est d’éviter de leur ressembler.  

Marc Aurèle, Pensées, VI, 6.

 

En décembre 1943, Raymond Guérin, intellectuel bordelais, sort du stalag où il vient de passer trois ans et demi. Il arrive à Paris et découvre la France de l’Occupation, bien différente de celle qu’il avait laissée en 1940. Il constate qu’ici aussi « la sottise bat son plein ». (4e de couverture)

Accueilli par Marcel Arland, Jean Paulhan ou Gaston Gallimard, il tente de retrouver ses marques dans le microcosme littéraire parisien, se sentant toujours plus décalé, toujours plus différent, mort de froid dans son costume mal adapté, mort de honte aux dîners mondains à l’occasion desquels il s’aperçoit à quel point il n’est plus civilisé, mais bien plus vivant, finalement, dans sa perception de l’essentiel, crible acerbe et désespéré qui ne lui laisse plus que le repli salvateur de sa femme et de l’écriture.

Grâce à ce journal, concis, oscillant entre révolte, incompréhension et dérision cynique, il peut consigner une tranche de mœurs fascinante, et mal connue, étayée d’états d’âmes justes et poignants. Homme de lettres confronté à une réalité sans compromis, il pourra enfin, avant de refermer ce chapitre amer, prendre en main sa convalescence d’homme libre, isolé parmi les siens. 



« J’avoue que j’éprouvais un certain contentement à sentir que mon intuition d’amateur de films se trouvait d’accord avec le jugement d’un garçon du métier comme Cartier. Celui-ci n’avait pas été en vain l’assistant  de Renoir avant la guerre. Il lui en restait quelque chose. Bref, nous fûmes du même avis : le film était mauvais.[…] Tous les acteurs y étaient exécrables, y compris Yvonne de Bray mais surtout Jean Marais. Quand donc se déciderait-on à confier des rôles d’hommes à des hommes et non à des pédérastes ? Au moins, en Amérique, les jeunes premiers pédérastes ont-ils l’air de vrais mâles. Mais en France, la jeunesse virile n’est jamais représentée que par des chiffes à voix de châtrés, beaux sans doute, mais qui restent de bois, ne sentent rien – et pour cause – et jouent faux. A croire vraiment que ces Antinoüs n’ont pas de couilles. Du film lui-même que dire ? […] Du trompe l’œil.

Etait-ce donc là le chef-d’œuvre que le Temps de la Sottise voulait imposer aux foules ? Ah ! je commençais à comprendre qu’il y avait une corrélation étroite entre le sort des peuples et leurs Arts. En même temps qu’avaient été abolies la Liberté et la Civilisation, la grande flamme de l’Art s’était éteinte. Chez nous aussi, comme chez les Barbares, un à un, tous les Arts sombraient dans la convention et la vulgarité, dans la platitude et l’artifice. Allons, tout était en ordre. L’avilissement était général. Et je me demandais quel grand souffle viendrait un jour dissiper ces brouillards livides… »

 

Raymond Guérin, Retour de barbarie, Finitude, 2005.

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