Back to basics : les fondations

Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 00:24

 

 

 

 

 

 

À vous toujours, Élisabeth B., Anne B., Pascal A., Clémence R., Juan A., Zoé B., Serge R., Armelle C., Maurice G.D., Gaëtan F., Sébastien L., Éric B et M.-G.

Les premiers.

 

À ma mère, qui partira. Qui ne doit pas partir. À mon père tristement gênant avec son legs ambigu, géant échoué, absent.

 

 

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Quand le brouhaha  s’est apaisé, le prince  a dit : ce que vous construisez et ce que vous construirez, ce que vous faites et ce que vous ferez, tout n’est que déception et mensonge. Ce que vous pensez et ce que vous penserez est ridicule. Vous pensez car vous avez peur. Et celui qui a peur ne sait rien. Il aimerait, a-t-il ajouté que tout ici ne soit plus que ruine, parce que dans la ruine toute construction est incluse. Sans trouver la cause de notre haine, nous avons tout cassé sur notre route, et vidé les magasins de leur mobilier, cassé le reste sur l’asphalte avec des barres de fer. Nous avons renversé les voitures, arraché les enseignes misérables et détruit le central téléphonique. Nous ne sommes partis que quand les demoiselles du téléphone, violées jusqu’à épuisement eurent perdu connaissance, étendues par terre, le dos brisé, sans vie, tombées de la table ensanglantée.

 

Les Harmonies Werckmeister, Béla Tarr, 1 :52 :51

 

On ne connaîtra pas le monde, mais on peut y penser. Voici brutalement que s’impose à moi cette phrase banale alors que notre Valuska fait chauffer son dîner.

 

Comment raconteras-tu mon histoire, lorsque tu l’apercevras au fond de l’œil immense qui nous contiendra tous ? Il aura fallu le rappel d’un grand poisson échoué sur une place froide. Je le sais bien, et je l’ai toujours su. Je ne vous trahirai jamais.

 

Mes amis, mes parents, ce n’est pas terminé. J’ai ouvert les yeux sur le monde et vous êtes les premières formes floues et penchées, terribles, grandes, émanant des odeurs étrangères à mes sens que j’ai pu discerner. Mon drap de vie a pris alors un pli impossible à lisser. Je n’ai pas le choix de vous aimer, je suis imprégnée. Mon refus, les retours, la saine émancipation imbécile de la brutale blessée, les appels à l’absurde, les contours tuméfiés, les gardes bloquées en haut, les passerelles relevées, rouillées. J’ai tout donné pour perdre.

Il existe des suicides ratés qui ont réussi sous la chair. Des jeux parfaits, huilés par l’intelligence du singe qui mime, se fond, fait rire. On a tranché, pourtant, les derniers espoirs vides. On n’a plus pour le reste qu’une méfiance douce, une chaleur céleste qui enveloppe un réel épuisé. Nous convoquons nos ambiances, dressons le décor, évoluons masqués, nous les réprouvés des épaves, impossibles à lester, condamnés à leurs limbes. Nous qui n’attendons plus rien de personne. Et sommes amplement exaucés. Nous participons à la ronde, solides, les organes déplacés. Incassables, à peine pliés. Nous venons des retraits, préservés des fissures, mais fracassés des grands fonds invisibles, recouverts. De nos humours des fièvres, de nos esprits saignés, vous vous délectez, comme lors de vos banquets vous ravit la présence des ours domptés qui pédalent et cabriolent rêvant de vous dévorer, attendant l’heure plus noire, plus secrète, moins exposée. Nous venons des retraits, et vous êtes si jeunes, si frais, poupons et veloutés, adorablement nacrés sous votre politesse craintive, affolés de vos pensées reptiles.

Ah, ces retraits dans le bruit et la parade, qui nous laissent, vous le savez, plus seuls qu’un galérien, le dernier, quand tous sont déjà morts sous l’injonction brûlante d’un soleil complice du fouet. Et nous ramons. À bout de bras nous l’emportons encore, cette vieille barque cinglée, en pensant aux plus forts, heureux d’en honorer l’image écornée, dont le visage s’efface sous le grain épais.

Reste la rime et les obsessions, les qualificatifs démonstratifs d’excès, la prose qui refuse de se fondre en un ruisseau parfait, un texte écrit l’hiver, pays de toutes les fulgurances, qui renforcent leurs défenses pour résister sous le froid. Pays où la mélancolie, changeant de sexe, est roi.

Un roi muet et sale. Tapis dans sa crevasse pendant que la Révolte gronde. Un roi qui se refuse et rampe pour conserver sa tête. Sa tête si belle et vaste, enneigée, balayée de bourrasques, enfiévrée finalement, coulant ses larmes, semblable.

 

Aux arqués sur le vrai, les téméraires du jour, qui m’ont ouvert la porte sur un incroyable courage, hors les siècles, hors salut, un chemin que je n’ai encore osé parcourir qu’en courant et sans respirer, en rentrant le plus vite possible à l’abri (oui mais où ?) de mes folles embardées, à ceux-là je n’ai rien à dire qu’ils ne sachent déjà : ils sont devant moi, parfois trop loin, comme un point flou de mirage qui bat son pouls régulier sur mon écran noir, un mât qui disparaissant en dernier sur la mer, me prouve la circonférence de notre complicité. Mes boucles formidables, en ellipses, sont constituées par eux autour des mondes entiers. Les premiers. Les renforts. Ceux qui se retournent sur toi pour te mettre en position littérale de sécurité. Qui s’invitent, s’absentent, renvoient l’appel hurlé des gorges arides.

Aux plus doux, plus secrets, nuances de lumière qui jouent sur les étoffes, senteurs fines d’herbe et de pluie, de fumée, de fourrure de chat, les sauvages enfoncés loin si loin dans leurs terres que ne me parvient plus que le murmure cascade de vos plaintes étouffées, à vous je n’ose plus parler, plus briser vos tympans de mes basses douloureuses, de mes aigus stridents. Je tends malhabilement une main, dont les ongles terreux se cacheront dans la paume, car ce n’est pas un poing, c’est ma main, repliée pour se taire, pour ne pas vous froisser, vous souffler par mégarde. J’ai presque tout perdu des manières de salon, mais dans les vôtres je me repose enfin, me permets l’abandon et l’élégance sereine, démaquillée, enveloppée du coton de vos écoutes parfaites. Si je vous entends moins je vous connais, vous reconnais pour être ce que j’aurais perdu de plus fragile peut-être, je vous comprends et vous admire pour avoir protégé vos dernières allumettes alors que je grelottais déjà sous la pluie, endurcie, mutique ou grognant avec les bêtes, pour survivre sans plus rien qu’on voudrait me voler.

 

« Allez, bande d’ivrognes, tout le monde dehors.

- Mais, M. Hagelmayer, ce n’est pas encore fini. »

 

Ce sont mes harmonies, et vos planètes. J’émets enfin l’accord qui rugit de vos notes assemblées, je peux surgir de la glaise et marcher. M’animer. Vous quitter. J’ai rêvé l’autre soir que je dansais avec l’un de vous, après avoir traversé des couches serrées de membranes opaques. Nous glissions vertigineusement vers le plancher, nous étions à présent enlacés et tournant par terre. Il a fallu nous séparer.

 

« Après des dizaines d’années de militantisme déçues, je n’ai plus que l’art pour m’expliquer le monde. Je comprends, soudain, en face d’une émotion particulière, je pense comprendre. »

Ma mère aussi, après de fortes paroles comme d’insolentes incongruités, repartira. La violence détournée, le fleuve bu jusqu’à la dernière goutte dans une patience blessée, elle connait. Elle connait un monde qu’elle ne m’a pas légué. La perte vive des membres tranchés. Elle a beaucoup enfoui dans des boîtes bien fermées, et s’est terrée en surface, empêchée par elle-même, écrasée sous la vitre qui assourdit ses cris. Nous avons même pensé la perdre. L’avoir perdue. Absente dans ses sourires forcés, les yeux secs et durs d’une pierre, verts, mais réchauffés de traces de bois et d’ambre, la lueur persistait, et je pouvais la voir. Mais n’y avais plus accès.

Puis un jour, brutalement, ma mère est revenue.

Elle devra repartir, je le sais bien.

Mais qu’on me l’ait rendue, ne serait-ce qu’un court instant, qu’on m’ait donné raison contre la pierre, que j’aie pu entendre le bois frissonner en silence, me rend plus pleine et forte qu’une vague citadelle.

 

Dans l’hôpital hongrois ravagé par la haine magnétique du prince, je suis dans les pas des porteurs de bâtons, devenus foule et donc fous, le sang frappant aux tempes, les larmes brouillant les yeux, mouillant la barbe. Je suis ce qu’a vu le postier, plaqué contre le mur écaillé, alors que les violons incessants découvrent le vieux pendu. Je sors parmi les ombres derrière les paravents troubles. Je vois dans le même œil. Je comprends. Je pense comprendre. L’art de Béla Tarr, à chaud, m’étreignant par le fond, vient brutalement, en exhumant sa bête, de m’expliquer mon monde.

 

 

« Comment ça va dans l’espace, Jànos ?

- Oh, cela s’arrange. »

 

Et la douce complainte digne des violons de l’Est s’estompe dans un sourire tragique, persistant, déployé… il faut déjà rendre les crédits. Le noir revient. Je quitte sol. Et ne veux pas revenir.

 

 

 


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Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 21:39

 

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« Vous qui ne vous laissez pas impressionner par les forces de la nature, vous qui n’avez de cesse, au contraire, de la conquérir, pour la mettre au service de votre bonheur et de votre confort, jusqu’où vous faites-vous exploiter par les hommes ? Vous qui savez, par votre travail, que seul celui qui accumule les échecs mérite une sanction, pourquoi endurer tout cela ? Pourquoi ? Ce ne sont pas vos défauts, mais vos plus grandes qualités qui vous valent d’être attaqué. Ce ne sont pas vos échecs qui vous valent d’être détesté, mais vos succès. On vous méprise pour ces qualités qui sont les vôtres et dont vous tirez la plus grande fierté. On vous traite d’égoïste parce que vous aviez le courage d’agir selon votre jugement et d’en accepter toute la responsabilité. On vous a accusé d’arrogance en raison de votre indépendance d’esprit. On vous a taxé de cruauté parce que vous avez témoigné d’une totale intégrité. On a qualifié votre conduite d’antisociale parce que vous regardiez loin devant vous et que vous vous aventuriez sur des routes inconnues. On vous dit sans pitié à cause de l’énergie et de la discipline personnelle dont vous avez fait preuve pour atteindre votre objectif. On vous a traité de requin parce que vous avez la merveilleuse faculté de créer des richesses. Vous qui avez toujours déployé une incroyable énergie, on vous a traité de parasite. Vous qui avez créé l’abondance, là où, auparavant, il n’y avait rien que déserts et famine, on vous a traité de voleur. Vous qui avez procuré à tant d’individus de quoi subsister, on vous a traité d’exploiteur. Vous, l’être le plus droit, le plus pur, vous avez été méprisé comme un « vulgaire matérialiste ». Leur avez-vous demandé : de quel droit ? En vertu de quelles règles, de quels critères ? Non, vous avez tout enduré en silence. Vous avez subi leurs lois sans même essayer de défendre vos principes. Vous aviez ce qu’il fallait de droiture pour produire le moindre clou, mais vous les avez laissés vous taxer d’immoral. Vous savez que l’homme, dans ses rapports avec la nature, doit impérativement respecter certaines règles, mais vous les avez crues inutiles dans vos rapports  avec les hommes. Vous avez laissé les armes les plus dangereuses aux mains de vos ennemis, des armes dont vous ne connaissiez même pas l’existence, auxquelles vous ne compreniez rien. Ces armes, c’est leur code moral. Réfléchissez à tout ce que vous avez accepté. Réfléchissez au rôle des principes dans la vie d’un homme. Demandez-vous s’il peut vivre sans principes moraux. Et demandez-vous ce qu’il advient de lui s’il accepte de faire fausse route, au point de confondre le bien et le mal. Voulez-vous savoir pourquoi je vous attire, même si vous pensez que vous auriez dû m’envoyer au diable ? Parce que je suis le premier à vous avoir donné ce que le monde entier vous doit, ce que vous auriez dû exiger de tous les hommes avant d’entrer en relation avec eux ! La reconnaissance de votre valeur morale. »

[…]

« Monsieur Rearden, continua Francisco, solennel et calme, si vous voyiez Atlas, le géant qui porte le monde sur ses épaules, si vous le voyiez devant vous, du sang coulant sur sa poitrine, ployant sous son fardeau, les bras tremblants, mais essayant encore de porter le globe avec ses dernières forces, que lui diriez-vous ?

– Je… je ne sais pas. Qu’est-ce… qu’il pourrait faire ? Et vous, que lui diriez-vous ?

– De se libérer de son fardeau. »

 

 

Ayn Rand, La Grève, Les Belles Lettres, 2011, p 460-62.

 


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Jeudi 29 juillet 2010 4 29 /07 /Juil /2010 23:12

 

 

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J’interromps les publications sur ce blog pour quelques temps, afin de recharger les batteries. Ne croyez donc pas que je pars en « vacance », j’évite de m’insulter en pensant que je ne vais rien faire de cette torpeur auguste pénible. Au contraire.

 

De retour fin août ou en septembre, après quelques temps d’un repli stratégique qui me donnera enfin le temps d’accoucher en cachette.

 

Vous trouverez donc peut-être ici, si je brûle ardemment de revenir en ces lieux désertiques et bien sombres, des notes sur Wyndham Lewis et ses mémoires, Philippe Muray l’intégrale, E.R. Dodds et l’âge d’angoisse, Pétrarque traduit par Denis Montebello, Arthur Cravan précipité par Lacarelle,  Léon Bloy et sa sueur de sang, le pamphlet selon Frédéric Saenen, le catalogue de l’exposition Crime et Châtiment sous la direction de Jean Clair, deux histoires  de l’Islam sous les plumes de Sabrina Mervin et Claude Cahen, Ralph Keysers et son intoxication nazie de la jeunesse allemande, Métacortex de Dantec, Las Casas et sa destruction des Indes, Adalbert Stifter le faux calme, [Plotin et son regard simple, l’imposture de Bernanos, Dagerman et ses condamnés sous réserve que, comment dire… j’évolue assez vite pour effleurer l’idée folle d’avoir quelque chose de propre à en dire], le dernier Bret Easton Ellis, quelques hérétiques… de ma composition ou de celle de plumes amies. Inutile de vous rappeler que ce sera toujours autant le bordel par ici. Sans aucune fantaisie. Et en serrant plus que jamais de près les valeurs sûres. Comme je suis incapable de me forcer, nous en reparlerons, de ce gentil programme.

 

En attendant, voici un modeste index des auteurs /ouvrages que j’ai le plus aimé évoquer ces temps-ci, fût-ce n’importe comment, pour faire figure de best of et de tendre au-revoir:

 

Artaud Antonin, Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Asensio Juan , La littérature à contre-nuit, La Chanson d’amour de Judas Iscariote

Chessex Jacques, Le vampire de Ropraz

Churchill Winston, Discours de guerre

Dagerman Stig, La dictature du chagrin

Dantec Maurice G., American Black Box

Farid Ud-din’ Attar, La conférence des oiseaux

Gomez Davila Nicolas, Le réactionnaire authentique

Héronnière Edith de la, Le labyrinthe de jardin

Herr Michaël, Putain de mort

Hess Karl, Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale

Hofmannsthal Hugo von, Lettre à Lord Chandos

Huxley Aldous, Jaune de crome

Labriolle Pierre de, La Réaction païenne

Martinet  Jean-Pierre, La Grande Vie

O’Brien Dan, Les bisons de Broken-Heart

Pessl Marisha, La physique des catastrophes

Picard Georges, De la connerie

Quignard Pascal, La barque silencieuse

Ray Jean, La cité de l’indicible peur

Remarque Erich Maria, À l’Ouest rien de nouveau

Rule Ann, Un tueur si proche

Tomkiewicz Stanislas, L’Adolescence volée

Velut Stéphane, Cadence

 

Mhh, c’est mince.

Que pourrais-je donc rajouter pour étoffer ces jambes cacochymes? Ah, oui, regardez  ces soutanes tissées pour tout couvrir, il se pourrait un jour que toutes je les retire :

 

La Réaction

Triomphe.

Fausse route

Prometteuse

Sur scène, Thomas, je serais victorieuse !

Soyez patients, il y a des victimes

Les frayantes

Because the night belongs to… nightmares

Nous sommes les morts

Nathanaël, descends de moi mais n’oublie jamais de remonter

Suspension

 

 

De l’image ? Mais qui tache, alors:

 

La Vida Loca ou comment mourir pour rien ni personne

Infectés

Salo, ou comment j’ai perdu ma virginité

 

Enfin, selon mes statistiques, LA note superstar, allez savoir pourquoi:

 

Ma condition féminine, ou femme qui lit à moitié hors de ton lit

 

Sinon, j’ai aussi un travail :

 

Brasillach en janvier

 

 

 

À bientôt peut-être, ne pleurez pas je suis juste à côté, je laisse la lumière allumée dans le couloir.


 

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Jeudi 20 mai 2010 4 20 /05 /Mai /2010 18:20

On évoque souvent la murène du Romain Crassus. […] lorsque Crassus l’appelait, elle reconnaissait le ton de sa voix et elle nageait vers lui. […] Crassus alla même jusqu’à la pleurer et à l’enterrer lorsqu’elle mourut. Un jour que Domitius lui disait « Imbécile, tu pleures la mort d’une murène », il lui fit cette réponse : « Oui je pleure une bête, quand tu  n’as pas versé une larme pour les trois épouses que tu as enterrées. »

 

Élien, La personnalité des animaux, VIII, 4.

 

 

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Or, c’est mon être profond qu’il me faut vous exposer, une étrangeté, une déviance, une maladie de mon esprit, si vous voulez, pour que vous compreniez qu’un abîme aussi infranchissable me sépare des travaux littéraires auxquels je suis prétendument attelé que de ceux accomplis et que j’hésite, tant est étrangère la langue qu’ils me parlent, à considérer comme miens.*

 

Sur la digue les images défilaient, j’embrassais la mer comme toujours, découragée par sa poignante beauté. Imbécile, à regarder la mer. Qu’en attendais-je donc, encore ?

Je parlais, je parlais, obscurcissant mon invincible silence, je sentais avec un chagrin immense qu’il ne faudrait bientôt plus parler. Émiettée et contrite, plus je parlais et moins j’avançais, sur cette digue, qui me parcourait, elle, se déroulait sous mes pieds.

 

Mon cas est, brièvement, celui-ci : j’ai totalement perdu la faculté de penser ou de parler de façon cohérente, sur quoi que ce soit.

 

Enfin tout fut dit, du moins pour quelques pénibles heures, déchirée entre l’ivresse de m’entendre prononcer tout ce que j’avais élaboré, filé laborieusement sur mon canevas intime, et tyrannisée par une injonction sourde, primaire, lancinante de recommencer à me taire.

J’en ai toujours trop dit alors, je repars en me manquant à moi-même, faussement épurée, honteuse de ne saisir que bien trop tard le sens profond qui se dérobe sous l’avalanche des sons bien ordonnés qui viennent sonner le glas de leur possible reconversion.

J’ai malheureusement fixé sur les membranes amies de l’être qui m’écoute une péremption de concept immédiatement factice, j’ai trahi pensant le faire taire en l’énonçant fièrement, le frêle amas de sens que j’emboitais tout ce temps avec patience, consciente du jour trop proche où encore il s’éboulerait me laissant désœuvrée, insatisfaite devant la formulation.

Pire que cela, malheureuse, malheureuse d’avoir parlé, d’avoir entendu tous ces mots m’éloigner un peu plus d’une possible compréhension, d’un possible autre qui les aura tous pris pour ce qu’ils ne sont pas.

 

J’avais l’impression d’être enfermé dans un jardin où il n’y avait que des statues sans yeux ; de nouveau je pris la fuite.

 

Mais non bien pire encore que cela, déjà morte, maudite immédiatement d’avoir proféré ce qui en moi était une pure vérité protégée, patinée, et qui en dehors devient un mensonge sidérant d’omissions impardonnables, de raccourcis grotesques, immédiatement attaqués car offerts nus aux lances.

Sous l’effet alchimique d’un vent et d’une note, déformé par le ton, l’impulsion erronée d’un système de nerf, d’émotions bien sauvages, boyaux semés d’embûches entre ma bouche et moi, mes mots passant me tuent, je meurs en couche.

J’ai pris alors brutalement le parti de me taire, me trouvant, fait assez rare pour le signaler, en présence d’une personne ne craignant pas ce silence. Mon visage tombait, de fatigue peut-être, je n’ai pas pris la peine de me diagnostiquer. J’étais sous l’emprise étonnante d’un masque séché, refusant de sourire. Je redoutais, accompagnée, ces accès de repli. Mais ici encore rien ne me fut reproché.

 

Nous approchâmes un grand manège de bois faisant face au vieux port. Mon œil fut attiré par un avion cramoisi d’une brillance surnaturelle, me faisant oublier pour un peu le désintérêt manifeste que m’inspirait jusqu’alors cette étrange attraction. J’imagine souvent devant cette structure débile les deux jambes scellées d’une danseuse aspirée à jamais par la force centrifuge de ses pointes, le jupon de nacelles fendant l’air, et j’attends, comme je ne peux m’empêcher de le faire lorsque j’assiste à toute fête trop vaine, que cela dégénère et que chacune de ces coupelles de fer se détachent pour aller s’écraser dans la clameur et la désolation d’une foule surprise.

 

Ce sont bien des tourbillons, mais à la différence des tourbillons de la langue, ils n’ouvrent pas, semble-t-il, sur le néant, mais conduisent d’une certaine façon en moi-même et au cœur de la paix.

 

Je détournai mes yeux.

J’attendais autre chose.

Plus tôt dans la journée, alors que nous nous éloignions de la plage du débarquement canadien, nous remarquâmes un panneau énigmatique indiquant MARCHE NOCTURNE A PARTIR DE 18H. Plus que jamais consciente de la nécessité d’accentuer les capitales, je ne pouvais trancher entre les deux sens possibles, espérant fortement une procession calme portant devant elle flambeau, mais ne trouvant qu’une dizaine de chalands s’affairant devant les étals bariolés de marchands d’éphémère. Seulement j’avais remarqué au passage une manifestation de dressage de chiens Terre-Neuve dans le parc adjacent.

 

Je ne sais combien de fois me revient à l’esprit ce Crassus avec sa murène, reflet de moi-même projeté par-dessus l’abîme des siècles.

 

Fascinée par ces chiens magnifiques j’essuyais un refus catégorique d’assister à cette fête. Élaborant alors, déterminée, une théorie que j’estimais bancale mais pourquoi pas probable, je rongeai mon frein estimant que dans une si petite ville, les maîtres de ces splendides créatures en déplacement pour l’après-midi dormiraient probablement sur place et n’auraient pour loisir le soir venu que cette marche, ou ce marché, pour sortir leurs compagnons encombrants.

Et je fus exaucée.

Ils étaient là, il y en eut deux puis trois, des jeunes et des moins jeunes et ravie, je sombrais dans la joie béate et chagrine et cajoler ces poupons dangereux sous l’œil torve des individus ventrus et poilus qui les tenaient en laisse. Je pourrais pleurer le long d’interminables heures à la simple évocation de certaines espèces du monde animal, leur contact, leur souffle, leur humeur m’électrise et me tend vers un monde ignoré, oublié, interdit, celui dont ne naîtra jamais aucune parole coupable.

 

Je rentrais assez tard dans mon étroit logis. Je tournais et tournais, l’eurêka sur la langue, pensive mais apaisée à l’idée d’une confirmation sur le point de subvenir.

 

Parce que la langue justement dans laquelle il m’aurait peut-être été donné non seulement d’écrire mais aussi de penser n’est ni la latine, ni l’anglaise, ni l’italienne ni l’espagnole mais une langue dont aucun des mots ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent et dans laquelle j’aurai peut-être un jour à rendre des comptes devant un juge inconnu.

 

De mes piles d’ouvrages vissés les uns aux autres par un entassement compliqué, je le vis dépasser. Mince tranche rouge humble, mauvais papier, visage moustachu fatigué.

Lettre de Lord Chandos. Hugo von Hofmannsthal. Son heure semblait venue, enfin.

 

S’ensuivit une nuit féérique, de celles prétendument ineffables où je ne fis que me taire mais tisser stupéfaite rétrospectivement à cette journée particulière les bribes d’un sens donné par un plus jeune, plus fort, plus achevé que moi. Et que mon cœur surpris dans ce miroir explose, une nouvelle fois.

 

 

* Les passages en italique sont extraits de Lettre de Lord Chandos, de Hugo von Hofmannsthal, Rivages poche, 2000, pp 51, 65, 93, 97, 98.

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Samedi 17 avril 2010 6 17 /04 /Avr /2010 01:30

J’ai travaillé sans dormir jusqu’à en tomber. Mais j’ai vu que je ne pouvais pas me détruire. Je résistais. 

J. Chessex, Transcendance et trangression.

 

 

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Et alors, qu’est-ce que tu vas faire, tu vas pleurer maintenant ?

Tu vas pleurer maintenant ?

Mais pleure donc !

Je te défie de le faire. Je te défie de céder.

 

Et non, toujours pas.

Les pierres dans les poches, le menton fier, la mâchoire scellée sur ma poitrine lestée, balançant un sourire légendaire je ne pleure pas, je regarde si plus loin, je tiens l’équilibre de me tendre de toutes mes patiences vers un horizon qui ne répond jamais.

 

J’ai écrit à tout le monde, j’ai rangé mes affaires, j’ai pu tout supporter, j’ai décidé de ne pas m’interrompre, de ne jamais nous taire, j’ai dépassé de loin les bornes atrophiées, insincères, que j’avais juré d’atteindre comme une Olympe mal éclairée. J’ai refusé de croire, et puis changé d’avis, erré pâle et usée, prétendu toutes mes forces. Je n’ai jamais trouvé.

Le pire, pourtant, le pire : j’aimais être mauvaise. Mes traîtrises, mes soupçons, mes colères et mensonges, ils me donnaient un voile tragique et sanguinaire, je suis à présent une pauvre fille entière, tendue, palpitante, vertueuse. Épurée, vidangée par l’écriture. J’ai donc atteint mon but. Celui de mes 15 ans. Celui ne de plus être.

 

Il y a pourtant deux trois petites choses qui me rassurent, grâce à mes amis de Saturne.

 

J’ouvre un livre – tiens donc.

 

Jacques Chessex, Transcendance et transgression. Entretiens avec Geneviève Bridel.

 

Oui j’ai lu depuis encore un nombre important de ces livres, dont certains également miraculeux, baladée de la chanson d’amour de Judas à l’île de sa Majesté des Mouches, disparaissant avec Scott Heim, drogué pathétique à l’écriture qui sent l’automne, les feuilles pourries, le sang sur ces feuilles pourries et la chimiothérapie, la peau mangée de tabac froid.

Mais je reviens à ces quelques constatations de Chessex, qui réchauffent mes extrémités engourdies, quand, à nouveau, encore, le vertige me saisit de m’être trompée tout à fait, de ne pas comprendre, d’être bernée par mes grandes manipulations consenties.

Les liens surnaturels, ces fumées minces sur l’île, s’échappant du feu des feuilles pourries masquant les rictus de petits Judas peinturlurés, ces liens se rematérialisent, ils invitent à ne pas perdre pied, ni patience. Ils nous disent, dans mille langues, dans mille siècles, encore et toujours ceci, momentanément recueilli dans les propos d’un homme disparu, dont la fumée, j’insiste, perdure.

Un jour, un bateau viendra. Nous saurons enfin ce qu’il s’est réellement passé quand nous avons disparu, enlevés par le monstre puis rendus à nos vies amnésiques et pantelants.

 

« J’avais le sentiment très fort qu’il y avait quelque part quelque chose que je devais atteindre, quelque chose qu’on me cachait, un secret, un mystère auquel j’avais droit et auquel je ne participais pas, du moins pas clairement. »

 

« J’ai toujours eu la conviction que le seul moyen de découvrir la vérité était, pour moi, de me fier à mes propres expériences. »

 

« Je crois que plus je lis les autres, plus je deviens moi-même. Aucune expérience n’est mieux révélatrice que la lecture d’un livre ou la contemplation d’un tableau. »

 

« Je n’écris plus avec cette sorte de culpabilité de l’écriture. Elle a complètement disparu pour faire place au pur jaillissement heureux, et je crois, à plus de légèreté. Et de lumière. »

 

« En fait, je me rends compte que les histoires extraordinaires, la science-fiction, ne me plaisent pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui pourrait être moi. »

 

« Je suis conscient de faire des déclarations dangereuses parce qu’on va me prendre pour une espèce de prophète qui meurt sans délai si on lui coupe la parole. Je n’ai rien d’un prophète. Je sais seulement que pour écrire, je dois réaliser cette coïncidence absolue de mon être et de mon pouvoir d’écrire, mon pouvoir de penser, afin que l’œuvre soit dans la plénitude. »

 

« Ainsi, au moment d’écrire, je suis porteur d’innombrables failles et abîmes. Je peux les restituer dans la plus grande clarté, avec la plus grande légèreté même, mais avec la rectitude absolue, métaphysique, que j’exige de moi. »

 

« L’alcool me permet de m’aventurer dans des lieux obscurs en moi, d’approcher des fantasmes, des gouffres, de développer une mémoire. Il me plongeait dans un état d’attente que j’aimais beaucoup. Je recherchais, moi qui suis Poisson, une espèce de descente en apnée, j’aimais les grandes profondeurs où le geste est inutile et même impossible. J’avais besoin d’une certaine dose d’alcool dans mon sang pour rester immobile. »

 

« Il y a comme une perfusion de l’éternité par le chef-d’œuvre, par les sommets où brûle cette flamme altière qu’on trouve dans une peinture, une œuvre, un poème, un essai. Participer à ces feux-là c’est mourir moins. Je crois qu’on vit plus longtemps devant un grand tableau de Goya, fût-ce le cruel Saturne. »

 

 

Jacques Chessex, Transcendance et transgression, entretiens avec Geneviève Bridel, La Bibliothèque des arts, 2002.

 

 

 

 

 

Simon regardait à l’intérieur d’une vaste gueule. L’intérieur était tout noir. Et autour aussi tout devenait noir. […] Simon était à l’intérieur de la gueule. Il y tomba et perdit connaissance.

 

William Golding, Sa Majesté des Mouches.

 

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