Les inattendus

Mercredi 8 décembre 2010 3 08 /12 /Déc /2010 23:24

Article précédemment publié le 26 octobre 2009. Parce que ce trouble demeure et persiste, grandit.




There is no coming to the One with one jump, and none without going about.

 D.A. Freher, Paradoxa Emblemata.

« Je t’ai vu dans l’erreur mon cher fils, et je n’ai pas voulu attendre plus longtemps, c’est pourquoi je t’ai conduit à toi-même et mené au fond de ton cœur. »

Comenius, Le labyrinthe du monde et le paradis du cœur.




Rêverie libre autour du ravissant ouvrage, simple et savant, d’Édith de la Héronnière : Le labyrinthe de jardin, ou l’art de l’égarement, étudiant cette étonnante manie topiaire de chercher à nous désorienter. Un livre d’art ? Oui mais jamais seulement, et sans autres images que celles, mentales, qu’il fait naître dans ce surprenant périple au cœur du malaise.

Pourquoi tourmenter son jardin en l’affublant d’un inquiétant massif savamment taillé afin de perdre l’homme qui s’y aventure ? Pourquoi cette volonté, toujours, de salir la quiétude ? Parce que le labyrinthe recèle pour toujours la quête de cette rencontre inconnue vers laquelle nos parois, en se resserrant, nous conduisent, pressantes. Cette quête entêtante et vitale, qui porte son ombre pour rafraîchir les longues dunes d’un désert qu’il devient trop lassant d’arpenter, s’ouvrira peut-être enfin  ou sur le gouffre ou sur la clairière. Sera-ce la barbarie la plus sinistre, la plus primitive des violences déchaînée par l’homme-taureau ? Sera-ce la pureté libératrice du cœur de lumière, triomphant à tout jamais par ses radiations magiques de la peur, la douleur et l’ignorance ?

Le soir tombe. Alors que la fraîcheur s’installe dans la douce lumière corail, et que les invités, épars, contemplent à moitié ivres les rosiers sages, rouges et embaumants, la jeune fille vide sa coupe et se redresse péniblement de sa couche d’herbes. Il lui semble soudain que sous son corsage, sa poitrine meurtrie commence à palpiter, impatiente. Son regard flotte sur une assemblée assoupie, avachie, indolente, et le plaisir insolent qui se lit sur les expressions fardées lui foudroie les entrailles, elle voudrait se lever. À vrai dire elle n’entend plus très bien les rires déversés en longues cascades étouffées dans la mousse des roches. Un vrombissement léger lui brouille les signaux de la liesse molle. Les ifs balancent, frémissent. La grille du jardin du palais grince doucement, ses feuilles d’or projetant des rais de lumière qui viennent frapper l’eau de la fontaine. Tout est superbe, et si plaisant. Mais à nouveau, malgré ce répit éminemment agréable, l’urgence réclame son dû. Le sang tambourine dans ses poignets, le rouge lui monte au front, elle doit marcher. Ses yeux se couvrent, et plissent pour scruter pour loin. Elle remonte sur ses bottes fines les lourdes étoffes colorées de son jupon. Alors, après ces trois jours de fête ininterrompue, elle s’avance à l’entrée du grand labyrinthe, respire, et envisage enfin d’y pénétrer. Pourtant la perspective l’inquiète. Aucune autre issue, bientôt, que le ciel. Mais elle voudrait savoir.

Les pas qu’elle avance, assurés, la dressent avec aplomb en réponse immédiate à ces imposantes barrières végétales. Elle défie, fière bien qu’un peu éméchée, les œillères topiaires qu’elle daigne se laisser poser. Pour tous ceux qui ne sont jamais partis, se dit-elle. Pour tous ceux qui raillent les risques, incapables d’accepter de perdre. Elle croise la Bouche de la Vérité qui profère dans son marbre « Ogni pensier vola ». Toute pensée s’envole. Toi qui entres ici, dans le but de comprendre, dis-moi si tout ceci ne fut bâti que pour nous tromper ou bien pour l’amour de l’art… Festina, festina lentegiardino pensile, giardino pensoso… contemple et interroge les merveilles.

Il serait plaisant de faire une rencontre. On se sent si seul entre ces deux murailles de buis et de laurier entremêlés comme en une tapisserie de haute lisse. La galerie, le goulet devrai-je dire,  s’incurve encore. Je lève les yeux et vois le ciel d’un bleu intense. J’entends aussi les cigales. Une échappée serait possible, par le haut. Oui, si j’avais des ailes. [...] L’agacement survient. Privée de but. Livrée à l’aléatoire. Obligée d’avancer par le simple espoir de sortir et par une nécessité interne, mystérieuse, je me livre à un étrange pèlerinage : un de ces parcours inutiles, tout à fait gratuits et pourtant libérateurs, dont le sens n’existe que dans et par sa réalisation physique.[…] Un parcours éprouvant, certes, en ce qu’il nous boute hors de nos habitudes, en ce qu’il nous livre à l’inconnu sans réconfort ni perspective et met en question notre courage, donc nos peurs intimes, viscérales, nos paniques. Ainsi en est-il de cette belle et mystérieuse fantaisie architecturale qu’est le labyrinthe de jardin. (p 19)

Au troisième tournant, elle ne sait plus exactement dans quel sens souffle le vent. Une statue la contemple. Le silence s’est très vite installé. Elle pense aux pèlerins sacrifiés par milliers alors qu’ils cherchaient la grande Jérusalem. Que leur mort certaine semblait risible aux prudents, alors qu’ils se contentaient, eux, de réciter leurs psaumes désincarnés en effleurant de leur index le tracé sinueux inscrit sur une pierre, au centre de la cathédrale : comme tous ces labyrinthes réduits devaient leur sembler un jeu d’enfant, de toute leur hauteur de créateurs d’un jour,  trouvant la rédemption de la pulpe du doigt, échappant au périple vers la ville sainte et ses chemins impraticables.

Un jeu d’enfants ? Pourtant longtemps l’entrée des lieux leur fut interdite, les secrets adultes ne résistant pas aux cornées implacables de la vérité infantile. Allait-elle découvrir, comme Rétif de la Bretonne en son temps dans les anfractuosités parisiennes  du buis du Jardin des Plantes, l’hideux commerce de couples masqués et insatiables ? Les yeux écarquillés, les sens en alerte, elle se contente pour l’heure de suivre sans aucune anticipation les longues formations de feuillage inextricables qui lui empêchent la progression rapide et facile vers l’issue. Elle ralentit son pas. Cette perte nécessaire de repères, qu’elle espère provisoire, lui rappelle la gravité soudaine qu’appelle en elle l’onde profonde lorsque son étendue se présente devant elle. Je peux comprendre, pense-t-elle, la mélancolie qui s’empare de chaque marin. La terreur mêlée à ce grand miroir ondulant où tout se reflète, ciel et embarcation dérisoire ne nous protégeant de rien. Les branchages chlorophylles assènent leur verdict maudit, je suis entourée de ce vert banni de la scène, portant malheur à l’artiste, et je suis plus petite que ces ronces qui pourraient recouvrir si vite ma sépulture. Il n’y a plus personne ici pour moi. Déjà la rumeur  des délices onctueux qui s’étalaient sur l’herbe s’évanouit dans cette éternité confortée par la distance immense que je parcours en revenant sans cesse sur mes pas. Elle se sent danseuse dans les ancestraux rites votifs, soudain. Le feu surgit derrière ses yeux, le sang suinte sur les parois, et la procession des hommes transis, circonvolution serpentant en grandes boucles l’entoure et l’emporte. Elle, virevoltant telle une toupie aléatoire, trouve cet équilibre parfait dans la force centrifuge, et sur elle-même parcourt les mille lieues du pèlerinage. Elle se dénoue, implore le centre, voudrait qu’il soit intact et originel, fulgurant et inouï. Son pas de danse souple l’a conduite à l’égarement le plus parfait. Par hasard, elle ressent les violentes secousses d’un état de l’enfance, apeuré et curieux, au rire épileptique et à l’imagination palpitante. Et toujours, autour, jusqu’à la nausée, rien qui ne permette à l’œil de fuir. Saisie, brutalement paniquée elle se met à courir. Le cauchemar végétal jonché d’avertissements ne l’amuse plus du tout. Il est temps de sortir, gare à l’épuisement. Au sublime romantique de l’affrontement doit succéder le triomphe puis la convalescence. L’errance sans fin est la malédiction de celui qui aura échoué. Le mirage doit disparaître. La jeune fille palpe avec effroi la densité des feuilles. Elle doit  pérégriner jusqu’au centre, jusqu’au reste. Elle ne ressortira probablement plus. Revenir, se dit-elle, il faut revenir. Je peux retrouver cette exquise confiance en mes propriétés fondamentales. Ne plus être un ennemi pour moi-même. Poliphile chercha non sans difficulté sa bien-aimée Polia au milieu des ruines d’un monde antique qui toujours, lui indiquaient le chemin.

Un autre motif de terreur pour le pèlerin du Songe est le bruit que font les arbres en s’entrechoquant : « un bruit étonnant et horrible » qui s’apparente à celui de l’enfer où l’on imagine grincements de dents et craquements d’os. Mais qui se promène seul dans la forêt connait bien ce bruit des arbres qui devisent entre eux sous l’effet du vent, ces frottements sinistres en lesquels se devinent parfois des gémissements de bêtes blessées, ou des ricanements diaboliques, présences autres qu’humaines dont les forêts sont le refuge. Nous ne sommes jamais seuls dans la forêt, une infinie diversité d’êtres y mène une existence obscure et difficile. (p 72)

Il faut que je puise dans mes veines le feu d’Annunzio, ma propre antiquité, cette préhistoire qui entérine mon instinct, me préserve, me reconduit. Je fus imprudente, consent-elle. Je me suis éloignée, en entrant, de la nécessité quotidienne désarmante pour ouvrir cette sphère poétique. Cette imagination fébrile, cette certitude perdue, cette inquiète progression nous laisse jusqu’au dernier virage incapable de voir scellé notre sort. Car tout peut se produire devant nous : la bête sanguinaire réclamant son lot de chair vierge, la statue séculaire prodiguant sa sagesse. Ou le miroir végétal d’un simple rien, dans lequel il faudra alors se percevoir pour ce que nous seuls savons de nous-mêmes. Essoufflée, lasse et grave, elle se remémore les multiples coups de reins qu’elle ne cessait de donner, là-bas, pour se délivrer des emprises. Tout ce temps, elle aspirait à errer sur ces terres nouvelles, à la recherche d’une bête à combattre. Et sa quête stérile la ramenait à la sortie, enfin, et déjà elle apercevait comme après trente longues années loin de sa patrie, les visages des semblables restés sur l’autre rive. Elle va sortir, ça y est, c’est certain, elle le sait, s’en amuse et pourtant. Derrière elle, les parois se referment, protégeant son secret. Elle n’ira plus, solaire, irradier les soirées de stupre sans élan. Elle caressera ce soir les corps de ses comparses, froids et mornes, mais elle saura ce qu’il en coûte de s’éloigner des méandres, de briser les cercles vicieux. Ils ne la reconnaîtront pas lorsqu’elle surgira des tentures, nue et transfigurée par son expérience.

Il y a toujours ceux qui ricanent, vains, sans savoir, et ceux qui sourient, forts d’une initiation rare.

Épouvanté par le bonheur édénique, immobile et trop simple, l’homme introduit des constructions gênantes dans les apesanteurs d’un paradis à la clarté insolente. Il aspire de toutes ses forces à endurer, combattre l’ombre qui dissimule ses forfaits, inquiet mais soulagé dans un même temps de ne jamais totalement parvenir à retrouver le Nord ni la trace de ses pas alors que sur lui, la nuit, à nouveau tombe.

Édith de la Héronnière, Le labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement, Klincksieck, 2009.




Compléments alimentaires, tirés de l’alléchante bibliographie de l’ouvrage :

Gabriele D’Annunzio, Le feu, Ed. des Syrtes, 2000.
Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, Imprimerie nationale, 2004.
Marcel Brion, Les labyrinthes du temps, José Corti, 1994.
Georges Bataille, La part maudite, Minuit, 1967.

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Mercredi 3 novembre 2010 3 03 /11 /Nov /2010 21:09

 

 

La joie est-elle un atout dans la lutte pour la survie darwinienne ? Quelque chose me dit que oui ; quelque chose me dit que les êtres moroses et craintifs sont voués à l’extinction. Là où il n’y a pas de joie il ne peut y avoir de courage ; et sans courage toutes les autres vertus sont vaines.

 

Edward Abbey, Désert solitaire.

 

 

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« Le jeu sur les mots finit par la destruction du sens. S’il y a une bataille qu’ont perdue tous les libéraux, c’est assurément celle des mots. Ce glissement du langage a conduit à une détérioration de la pensée. […] Ils prospèrent sur ses ruines, comme ils prospèrent dans une société sans repères clairs et sans stabilité. Pour casser un pays et une civilisation, rien de tel que de casser leur langage. »

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, p 102.

 

« Je tenterai de vous montrer que l’entreprise n’est pas l’horreur trop souvent décrite. C’est un lieu où l’on apprend un métier, où les personnalités se développent et où l’on vit dans un climat de… confiance. Dès que la confiance s’instaure, un petit miracle se produit, la flexibilité devient possible, les gens n’ont plus peur de bouger, l’initiative se développe spontanément. »

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, p 21.

 

Deux extraits en annexes du présent ouvrage :

 

« Vous ne pouvez pas forcer le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils pourraient et devraient faire eux-mêmes. »

 

Abraham Lincoln, Déclaration au congrès en 1860.

 

« Il n’y a de classe dirigeante que courageuse. […] Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles et dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité en prenant pour soi les dangers. »

 

Jean Jaurès, Dépêche de Toulouse, 28 mai 1890.

 

 

 

À Caroline.

 

 

Je viens d’une famille où le mot « capital » est tabou, où  l’entreprise, comme pour beaucoup d’athées, remplace  l’enfer, et le patron le diable. L’argent est sale, et la concurrence inhumaine, les objectifs et la pression au résultat sont inadmissibles, nous tuent, nous usent, et malades, dévitalisés, nous ne pouvons supporter les humiliations répétées, nous devenons des ombres folles et suicidaires, et l’horrible dollar dresse son étendard sur nos hôpitaux de jour en laissant exploser son rire vainqueur de conquérant sanguinaire. Je viens donc d’une famille athée de fonctionnaires et de professions libérales. Que j’aime beaucoup, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Une famille de conteurs de libertés, qui a au moins eu le mérite de ne m’avoir pas fait prendre le loup de mes histoires d’enfance au sens littéral du terme, d’avoir cherché la métaphore sans cesse. Le mérite  d’avoir accepté un cygne noir dans leurs rangs, mon humble personne en l’occurrence refusant de prendre quelque carte que ce soit, choisissant le privé et ouvrant les mauvais livres. Je n’en fus pas pour autant rejetée. Liberté, tu recouvres de bien vastes acceptations. Si je n’ai jamais douté de leur sincérité et eux de la mienne pourtant fluctuante au gré de ma quête perpétuelle, je n’ai jamais réussi à « embrasser » leur cause avec assez d’entrain pour continuer à les suivre dans leurs foires bio et leurs  fêtes des arbres, leur parrainage de Roumains, même si souvent le cœur y est, car le geste est, au fond, louable.

Ma plus jeune sœur, d’ailleurs, engagée au Parti Communiste et correspondante pour l’Humanité depuis peu, vit ce combat au quotidien comme une véritable croisade contre le Mal et je ne saurais l’en blâmer, puisque sans certitude aucune d’avoir choisi les Bons contre les Mauvais, elle tente d’honorer ses racines et surtout ne cède en rien à la mollesse crasse de sa génération en préférant se battre. Qu’on lui jette la première pierre. Jeunesse se passe, combat reste.

Mes parents sont écologistes. Ils militent depuis plus de quarante ans pour un monde meilleur, et je leur dois probablement les quelques lueurs d’espérance dans mes caves sombres, les références certaines d’une humanité qui semble fondamentale, un bon sens difficile à nier, celui de l’amour, de la préservation, du respect des cultures, de la faune et la flore. Ils ne sont pas complètement niais, non, Sparte ne fut pas toujours loin et la politique à table est une ascèse dont je garde également des séquelles.  Jeunesse se passe, combat reste.

Mon grand frère a suivi une carrière sociale et son cœur électoral irait plutôt à José Bové. Ses amis font de la poterie et des concerts altermondialistes, il habite au fin fond  du Tarn et Garonne et loue des chalets en Ardèche.  Il accepte toutefois de lire Philippe Muray lorsque je lui envoie. Son fils va à Disneyland (avec moi) et joue à la Wii (encore avec moi), et il faudra qu’il intègre, comme tout le monde, les paradoxes humains, mouvants, de son entourage et de son éducation.

Je travaille dans une entreprise qui fabrique des livres, après avoir claqué la porte à deux qui fabriquaient du film, pour n’avoir pas supporté la « gestion humaine » de ces hauts-lieux de la frénésie sinistre et des cerveaux absents des graphiques. J’ai toujours aimé le mérite, travailler dur pour ensuite être récompensée, et vécu comme des tragédies intimes aux multiples blessures pas toujours bien refermées, l’injustice d’un donné non rendu. Je suis donc très basique, fondamentalement.  Le travail est un cadre qui m’exalte, comme il peut totalement m’anéantir et pourquoi ? Parce que j’ai trouvé en lui ce qui me porte et me grandit, une équipe soudée de loups solitaires à leurs postes, un clan qui doit écrire son destin dans la forêt de tous les dangers. Ceci, je ne le devrais probablement qu’à moi-même si j’étais la plus parfaite ingrate prétentieuse. Appelons hasard cette adéquation, puisque nous sommes dans le registre athée. La bonne étoile. Tombée du ciel, comme il se doit. Ce que je me dois, à moi, en revanche, c’est peut-être de n’en avoir pas voulu à mes parents, à mes patrons, au monde entier de mes infortunes, mes chagrins, mes échecs. D’avoir tenté, ayant en tête mes antiques, d’appliquer pour de bon le « Mais que peuvent-ils me faire, après tout ? » et d’avoir balancé des cailloux non pas sur les militaires qui ne m’inspirent rien de plus ou de moins que, mettons, les boulangers, mais sur ce qui m’était à moi, rien qu’à moi et pas aux autres, insupportable. Et j’ai quitté la maison brutalement, certes, le pays, les études étouffantes, et je n’avais en tête, adolescente, qu’une seule idée fixe, synonyme de liberté absolue, d’indépendance forcenée dont le paradoxe me laissait pantoise mais résolue : non seulement travailler, mais aimer ce travail, quel qu’il soit, me bâtissant des utilités, m’intégrant dans un grand plan, glorifiant des tâches peu dignes, et  peu importe le temps que cela me prendrait. J’ai lu que la liberté venait des cadres, cela me semblait, d’expérience, dur mais plausible, et n’ai pas bien compris l’opprobre que mes amis dévoués à la cause des autres, mais surtout pas à la leur, bien trop vulgaire pensez-vous, me jetaient à la figure lorsque je la leur citais. Inutile de rappeler, soyons charitables, que ces chasseurs de fascistes défendaient la liberté d’expression en ne lisant, eux,  jamais aucun livre sérieux et surtout pas qui fâche.

Après avoir lu chez Epictète une phrase qui me libéra un peu plus encore et me saoula d’un bonheur vif et durable car révélant un des secrets du monde et de la vie en communauté, j’appris à concentrer mes efforts, après quelques égratignures de haute volée infligées en grande partie par des personnes se débattant de mes griffes mal contrôlées. Cette phrase m’indiquait en substance de m’occuper de ce qui dépendait de moi, et de contourner, de prendre avec le plus de philosophie possible ce qui n’en dépendait pas. J’ai fini, oui, par explorer, améliorer, patiemment muscler ce qui dépendait de moi seule, effectivement, même si j’avoue qu’en ce qui concerne le second plan, j’ai encore récemment échoué dans cette maîtrise philosophique, mon foutu tempérament venant encore parfois brouiller bien des signaux subtils. J’ai cependant 30 ans, pas 50, j’ai bon espoir et, voyez-vous, il m’arrive parfois d’être fière de moi et de ce fameux chemin parcouru. Il est pourtant banal, au regard des maigres révélations ici faites. Il peut encore brutalement virer, et je suis prête.

J’ai toujours été prête, donc, pour l’entreprise. Pour l’enfer. Pour la difficulté. Le jeu de domination, la perception souvent paranoïaque de l’exploitation. L’insécurité. J’ai toujours été prête pour cette discussion avec le diable, car il ne m’a jamais fait peur. Je lui ai sacrifié et je continue à le faire. Je connais bien l’usure, la fatigue et le découragement. L’angoisse de ne pas parvenir à honorer sa mission. Je ne suis pas née forte, bien au contraire, et suis peu stable émotionnellement. L’entreprise me force, je peux résister et me construire en refusant qu’elle me broie, je lui dois ma pitance, mes avancées, ma souplesse. J’y vis. Je la déteste et l’adore, j’apprends à vivre avec des gens qui vont dans le même sens que moi, sans s’y prendre pareil. Je dois me taire et écouter, trouver le courage de parler, proposer, prendre des décisions et des risques, trembler pour son devenir, me réjouir de son développement, la lire en chiffres, la doter des bons mots, et je ne vois pas tellement d’autres buts sensés que celui de construire avec elle, oui, les interférences qui me feront tenir debout, l’énergie que je déploierai pour que cette aventure continue ou bien mute, ou s’arrête, pour recommencer ailleurs. Elle me donne du réel, des terrains d’expérience, du bagage et des armes,  un contre-pied salvateur pour la littéraire que je suis.

Je méprise la haine du patronat, la haine du capital, la haine de la propriété. Elle ne trouve aucune résonnance chez moi, n’a aucun sens, piétine au stade stérile de la dangereuse idéologie. Revendiquer c’est perdre, c’est tuer. Rien de ce qui s’obtient par le chantage et la force ne saurait s’inscrire dans une durée tolérable, ne saurait implanter un climat de travail satisfaisant, tenable. Ce combat-là est hystérique et mortifère. L’économie est un système indéboulonnable, la concurrence force la croissance, les inégalités sont vieilles comme le monde et je ne crois pas au Père Noël. Il m’importe d’être rémunérée et considérée à la hauteur de ce que je sais faire, de ce que j’ai appris, et de faire vivre autour de moi. Alors je travaille d’abord, et je récolte ensuite, dans une logique qui pourtant paraît claire, inscrite aussi simplement. En cela je méprise l’employé victimisé, attaché à ses droits acquis, conservateur en diable derrière ses faux airs de révolutionnaire puisque tout changement semble le voler et jamais l’arranger. Planqué derrière sa banderole solidaire, bardé de sa volonté de détruire, de se défouler sur le grand sac qui semble indestructible des chefs qu’il souhaiterait sans tête, il demande, non,  il exige de travailler le moins possible, de participer le moins possible à l’équation mondiale, mais que tout lui soit du, par une pensée magique qu’il instaure en programme. Au moment même où la maison brûle, tour à tour il ricane aux propriétaires qu’on leur avait bien dit (qui, eux ? quand ?), il pleurniche que ce n’est pas de sa faute à lui. Que c’est trop injuste, comprenez-bien, qu’il paye pour ses ancêtres en allant puiser l’eau qui éteindra l’incendie, alors qu’il demande aux propriétaires d’assumer éternellement les erreurs des leurs. Problème de cohérence. On regarde le sang couler en débattant à l’infini sur le registre adolescent d’ « à qui la faute ? » plutôt que d’appuyer ensemble les compresses sur la plaie, et l’on vient nous donner des leçons d’humanité. Termes dévoyés. Rhétorique insolente et revancharde. Refus des responsabilités, mais haine de ceux qui les prennent. Victimes-nées. Coupables éternellement désignés. Je ne prends pas. Trop  facile.

Je méprise tout autant les directions cyniques, malsaines, versatiles. Les double-contraintes permanentes, les changements d’avis inconsidérés. Le patron qui promet et trahit. Les stratégies grotesques qui impliquent tout le navire contre l’iceberg, les planqués n’assumant pas leur fonction première de chef d’équipe : prendre les plus gros risques, se charger du plus dur, protéger, en somme. Un employé qui travaille doit être considéré, celui qui ne fait rien doit être viré, pour l’équilibre du reste. Point. Un patron mauvais juge est une malédiction, et l’enfer, alors oui, s’installe. Aimer son équipe et lui vouloir du bien pour que les bons éléments restent, que les prometteurs s’épanouissent, qu’enfin, et j’en arrive enfin à mon fait : que la confiance s’impose. La confiance, problème tellement français.

Xavier Fontanet est typiquement le genre de personne que je n’aurais jamais rencontré, auquel je n’aurais jamais prêté la moindre attention si je ne faisais pas partie de cette entreprise qui a fabriqué son livre. Ce livre est d’ailleurs typiquement le genre d’ouvrage qui  au premier regard m’indiffère complètement, au titre peu sexy, co-écrit car l’auteur n’en est pas un, témoignage autobiographique d’un entrepreneur, pour une amoureuse de la littérature et des classiques, j’eus quelques réticences.

A la suite d’une réunion plutôt difficile et désarmante avec ma directrice, inquiète sur la charge de travail à organiser et transmettre ensuite à mon équipe à moi, méfiante quant aux résultats escomptés, je lui demandais, un peu dépassée,  comment y arriver. Elle me répondit « Je vous fais confiance. Vous, lisez Fontanet », et me tendit son ouvrage tout juste sorti des presses : Si on faisait confiance aux entrepreneurs.

Je le pris au départ pour de la provocation : je la trouvais gonflée, et la réponse mince même si la surprise de cette réponse loin de la langue de bois qu’on pourrait imaginer entendre alors me fit plutôt rire, ce qui résorba une partie de l’abcès. Puis je lui fis confiance. Et je lus Fontanet. Croyez-moi, mon histoire paraît trop belle, mais je fis un bond en avant prodigieux, non pas sur la méthode employée dans mes fonctions, et non pas que les résultats s’en firent sentir immédiatement, ne soyons pas si niais voulez-vous, mais en terme de perception.

Je compris que ce n’était pas moi qui étais sauvée par la lecture de ce livre. Je compris que si j’étais sauvée par ce livre c’est parce que ma patronne, elle, l’avait lu. Et avait même décidé de sa publication. Et j’eus enfin confiance, je veux dire, profondément, dans cet avenir commun, difficile, harassant parfois, mais commun.

Xavier Fontanet ne culpabilise personne, il raconte son histoire de grand patron un peu Bisounours, mais on ne s’y méprend pas : on ne construit pas la plus grande entreprise française sur de bonnes intentions de gentil humaniste. On réapprend seulement les dosages, et on comprend mieux qu’un bon leader ne peut être autre que ce philosophe-roi dont nous parlait déjà Platon. Doublé d’un redoutable économiste, et c’est ainsi qu’il nous prodigue au cours de trois chapitres centraux des leçons de stratégie, des pistes de réflexion sur la logique tout particulière de ce nouveau monde, pourtant tout ce temps et depuis toujours sous nos yeux. Il est malin, confiant, et surtout contagieux. Son livre est gonflé, captivant, incroyable. On en oublie la faiblesse de la prose, on écoute une discussion de bar. Une discussion dans un bar calme, tamisé, où l'un des plus grands patrons du CAC 40 nous raconte sa vie et son expérience après quelques verres, et que, réchauffés, un peu étourdis par le contexte et l’ambiance, on sait que l’on va devoir écourter pour rentrer mais que nous nous souviendrons un long moment de cet effet bénéfique, chaleureux, d’un converti qui prêche en parfaite transparence pour ce en quoi il croit réellement, sans nous forcer la main ni nous punir, mais comme tout bon philosophe : en nous éclairant.

Aux patrons ou aux employés, heureux en poste ou malheureux comme des pierres, ce livre fait simplement du bien. Il nous console et nous rassure. Il nous soulage tout d’abord, excusez du peu, d’un poids phénoménal: non, travailler n’est pas une punition. La concurrence est rude mais il reste des places pour qui se retrousse les manches et y prend quelque plaisir. La dignité de travailler ne peut pas être ce fardeau. Seule l’entreprise, cette bulle prête à éclater au contact de toutes les autres, malmenée dans un marché féroce, donne ce sentiment d’appartenance, de grandeur, à l’homme moderne.

Il faut trouver sa juste place, et tenir son fief avec confiance, dévotion et humilité. Avec les autres, pour soi et pour eux. Et puis, pour le résultat accompli. On regarde un beau mur d’antiques sourires, de clins d’œil de penseurs oubliés, on éteint la lumière pour les trouver demain, on est contents pour un moment de faire lire. Fontanet, lui, adore nous faire voir grâce à ses verres.correcteurs. Trouver le sens de son métier, ou le quitter pour espérer le trouver ailleurs, remet beaucoup de choses en place.

 

Sceptiques, amers, crevés, grévistes ?

Je vous fais confiance. Vous, lisez Fontanet. Vous verrez.

 

On croirait rêver.  Bluffant, non ? C’est aussi cela, l’effet Fontanet…

 

À ceux qui me rétorqueraient que je n’ai pas toujours tenu ce discours, je répondrai simplement que je n’avais pas encore lu tous les livres, eu toutes les discussions, ouvert tous mes yeux. Que ce n’est toujours pas le cas, que cela ne le sera jamais, mais qu’une quête est faite d’étapes, et je viens de traverser celle-là. Mon ton est pâle, et mon propos trop simple ? Je ne cherche pas à vous convaincre. Peu me suivront, encore, sur ce chemin et qu’importe. Je suis vidée et remplacée, je viens encore d’inverser mes points de vue, je viens de changer, à nouveau, de peau. Celle-ci me perturbe un peu, tant je la sens évidente. Le peu d’énergie qu’il me reste pour l’heure, je tiens à l’employer pour la lumière, une fois n’est pas coutume.

 

Et si vous êtes curieux, furieux, intéressés, il a ouvert un blog afin de répondre de ses actes écrits. Voir ici.

 

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L’entreprise française et la mondialisation, Manitoba/ Les Belles Lettres, 2010, 247 p.  Avec la collaboration de Laurent Acharian.


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Dimanche 29 août 2010 7 29 /08 /Août /2010 19:35

 

« S’efforcer de voir la Providence à l’œuvre dans la vie privée est « également révoltante et pour l’intelligence et pour le cœur. » Quand la foudre tombe très près de quelqu’un sans le toucher, on dit souvent que la Providence lui a sauvé la vie, tandis que ceux qui se trouvent à un kilomètre, ou plus, ne croient pas devoir la vie à une intervention spéciale de Dieu. On pense donc apparemment que Dieu peut bien déplacer la foudre d’un centimètre, mais non pas d’un kilomètre, encore moins l’empêcher de tomber… »

Richard Rees, Simone Weil, Esquisse d’un portrait.

 

Tu ne voleras point.

Le Décalogue, huitième commandement.

 

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  [ Rajout du 29 août 2010: Je vous pointe de plus ces deux excellents et terriblement addictifs sites internet sérieux et honorables: Airdisaster (en anglais) et Sécurité aérienne et accidentologie (en français) grâce aux toujours précieux conseils de l'ubiquite Gaëtan Flacelière. Vous trouverez, en vous armant de courage, sur le premier, les enregistrements mp3 des dernières minutes de nombreuses boîtes noires, ou leurs retranscriptions écrites pour ceux, comme moi, qui se méfieraient de trop d'émotion brutale au dépend de l'appréhension maîtrisée des faits. Sur le deuxième, des explications très majoritairement techniques accessibles et claires sont proposées de façon tout à fait louables, même si les notes sont trop souvent écrites avec les pieds (les mains tenant le manche ?). Vous saurez tout sur le non-respect de la MDH fatal au président polonais et les sondes Pitots, probablement responsables du crash de l'AF 447 Rio-Paris. Un documentaire australien est d'ailleurs disponible en ligne sur ce même site, à ce sujet, plutôt intéressant, avec toujours en conclusion ces mêmes logiques tristement banales: Tant qu'aucun avion ne tombera produisant un nombre suffisant de familles endeuillées, nous ne changerons pas ces pièces défectueuses. Au même titre que New York est actuellement la ville la plus sûre au monde, Air France est donc devenue la compagnie la plus sécurisée pour encore quelques mois. Dépêchez-vous. Si vous avez d'autres liens à proposer, je vous en prie, faites ci-après, c'est ouvert]

 

 

Dangers dans le ciel  est une série franco-canadienne coproduite et diffusée par France 5 sur les différentes catastrophes aériennes de l’histoire de l’aéronautique internationale, fatales ou non, proposant reconstitution, témoignages et explications à partir des éléments de l’enquête officielle.

 

Dans le hall de l’aéroport de Fort-de-France où des centaines de proches attendent un avion qui n’arrivera plus, les responsables de l’administration se rassemblent, visages tendus, en haut d’un escalier, et, micro à la main, entament la déclamation des noms confirmés à l’embarquement. Un hurlement, un cri, un long sanglot ponctue alors la sinistre liste, des hommes et femmes s’effondrent. Plus tard le hall se vide, restent les cris du Purgatoire. Insoutenables et inoubliables. Parce qu’ils sont réels.

 

Conseils pratiques avant d’embarquer, en guise d’introduction.

 

Si lors de la réservation d’un vol auprès d’une compagnie plutôt poubelle il vous arrivait de tomber sur un appareil McDonnell Douglas, deux options s’offrent à vous : refusez poliment d’embarquer, ou demandez à vérifier vous-même le verrouillage de la porte de la soute à bagages. Vous vous rendrez service.

Si, en Amérique du Sud, au Proche-Orient ou au Japon vous apprenez que l’âge du copilote est inférieur à celui du pilote, prenez le train.

Lors de l’embarquement, demandez une expertise psychiatrique de chacun de ceux à même de toucher le manche, si vous constatez alors chez certains des tendances dépressives, ou vengeresses, retardez votre vol.

Si votre avion, en surcharge, entre dans une colonne de cumulus, ne confondez pas les vibrations des turbulences avec celles d’un décrochage. Si toutefois vous décrochez, ne cabrez pas l’appareil. N’hésitez pas à faire passer le message à un pilote trop borné, fût-il plus vieux que vous.

En cas de panne sèche à 12 000 mètres d’altitude parce qu’au Canada on confond encore les unités de mesure françaises et anglaises, faites du planeur avec votre Boeing 767, repérez une piste d’atterrissage désaffectée sur laquelle a lieu une course de dragsters à ce même moment, effectuez votre plus belle glissade, piquez du nez sur la glissière pour écraser le cockpit sur la piste afin d’épargner deux enfants à bicyclette et déposez vos passagers sans encombre. Respirez bien fort. Riez un peu.

En cas de fort givre, si votre avion doit stagner en vol en attendant l’autorisation d’atterrir sur un tarmac surchargé à cause des intempéries, ne pissez pas sur les commandes qui gèlent. Posez-vous, quoiqu’on vous hurle depuis la tour. Et dépêchez-vous.

Quoiqu’il arrive, priez, on ne sait jamais.

Je plaisante mais ne soyez pas dupes de ce rire de défense, ce n’est absolument pas drôle.

 

Pourquoi Dangers dans le ciel est une bonne série pour décompresser.

 

Parce qu’on y apprend plein de choses sur l’aéronautique et ses subtiles et néanmoins vitales nuances techniques, sur la météorologie, la politique internationale, la gestion de crise et du personnel, la maîtrise de soi, l’homme et le sacré, au lieu de jurer ses grands dieux qu’on ne montera plus jamais à bord d’un tel engin de mort. Certes, il peut l’être de façon relativement spectaculaire, mais normalement, vous devriez vous consoler par la constatation lumineuse que la profusion des défaillances, largement moins meurtrières qu’on ne nous le communique, est pratiquement toujours compensée en vol et se termine plutôt bien. Elle nous donne de plus des idées plus précises de ce à quoi pourrait s’apparenter aujourd’hui un héros. Car si, un type qui perd ses deux moteurs en vitesse de croisière et fait du planeur avec un Boeing plein de plus de soixante passagers et les pose sans encombre tout en évitant les gens au sol est un héros, point. Excusez-moi, je ne m’en suis pas encore remise. Si vous voyagez sur cette compagnie, d’ailleurs, dites 33 fois Pearson et Quintal et demandez le planeur de Gimli. Enfin, elle réaffirme certaines valeurs, et cela ne va encore pas faire plaisir, comme celle apparemment bête comme chou qu’il existe de bonnes écoles, formant de tels héros, et les autres. De bonnes compagnies. De bons experts. Des bons, quoi. Et qu’on est très souvent entre leurs mains, pour changer. Sauf en charters. Mais depuis le temps qu’on le sait.

Les reconstitutions sont souvent réussies, sobres et dignes, les témoignages fort bien coupés avant d’atteindre à l’insupportable car impuissante lamentation, l’émotion bien dosée mais toujours présente, le compte-rendu de l’expertise technique accessible et passionnant.

Au troisième épisode, on se surprend à soupirer anxieusement « Mais en même temps, c’est normal de décrocher quand on pousse à 33 000 pieds un appareil en surcharge, quelle connerie ! », et cette supériorité factice sur le déroulement des évènements est plaisante, avouons-le. Et puis nous ne sommes pas dans l’avion, et on s’en ressert un verre par reconnaissance cosmique et à la mémoire de ceux qui s’y trouvaient. Tous innocents, lavés par ce destin exceptionnel, pour une fois, allez, d’accord.

Enfin, pari réussi car l’odieuse récupération par le sensationnel n’était pas loin : ne pas exploiter le sang ni le chagrin outrageusement comme n’importe quelle inénarrable télé-trash-poubelle-réalité. Tout bon, en somme.

 

Pourquoi le crash d’avion fascine.

 

Parce qu’il tue au hasard, bonnes gens, et de façon plutôt sale. Et que trop souvent, les responsabilités conjointes rendent impossible la désignation d’un seul coupable à condamner lourdement comme tel. Les yeux pour pleurer, comme on dit, ou, comme dans ce témoignage d’une Martiniquaise à propos du crash Panama-Fort de France au Venezuela en 2005 : « Ce qui m’a rassurée, finalement, alors que cinq ans plus tard nous n’avons toujours pas l’ombre d’un procès en vue, c’est qu’au milieu des décombres, on a retrouvé autant de cadavres que de bibles. »

Parce que ce sont majoritairement des accidents, donc. Et que personne ne semble plus supporter cette idée. Alors c’est donc cela ? Des décennies de règne de la machine pour constater que nous tomberons toujours dans un fracas immense, injustement et dramatiquement…

Parce qu’il faut bien le dire : cela n’est jamais tombé sur nous ni sur nos proches. Est-ce un cauchemar ? Peut-on le croire, même en l’ayant vu ?

 

Pourquoi cette note, toute essentiellement descriptive et promotionnelle fût-elle, est importante.

 

Parce que Dangers dans le ciel est une bonne série pour décompresser, sans mauvais jeu de mots, et que le crash d’avion fascine. Qui plus est lorsqu’il n’est jamais tombé sur nous. Et qu’on nous explique pourquoi cela n’arrivera pas, malgré nos folles et inavouées attentes.

 

Pour ceux qui sont tombés, par accident.

 

Pourquoi ne l’est-elle pas.

 

Parce que vous le saviez déjà. Ou que tout le monde s’en fout. Mais je gagne du temps.

 

 

 

 

 

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Vendredi 25 juin 2010 5 25 /06 /Juin /2010 18:59

 

« Comment vous expliquer ? dit le moine Syméon à son visiteur qui arrivait de Panoptie. […]

Supprimez ce que vous ne voyez pas, et  vous supprimez aussi ce que vous voyez. Alors se crée un grand éblouissement aveugle, extinction des choses vues.

Voir est dévorant. Les choses que nous voyons sont moins les emblèmes de ses victoires que des limites à son expansion. Elles nous en protègent, tels des esquifs dont les bords fragiles arrêtent – mais pour combien de temps ? – son océanique avancée. Les peintres savent le danger. Ils jouent avec ce feu. Vous devez connaître, aussi, chez vous, ceux qui entourent d’un trait lumineux certains objets opaques, à la manière dont la blancheur d’une vague limite sur le rivage d’une terre l’omnipotence solaire de la mer. Il y a ceux qui combattent la clarté en y jetant des ombres. Mais parmi les peintres, il y a également les captifs de la passion de voir ; ils livrent les choses à la lumière et ils les perdent, naufragées dans la visibilité. Au fond, nous sommes tous des peintres, même si nous ne construisons pas des théâtres où se déroule cette lutte entre le voir et les choses. Certains résistent à cette fascination vorace ; d’autres n’y cèdent qu’un moment, saisis d’une vision qui ne sait plus ce qu’elle perçoit ; beaucoup se hâtent – inconscients ? – vers l’extase qui sera la fin de leur monde.

Vous semblez surpris. C’est vrai, il est terrible de voir. […]

Voilà ce que serait l’éblouissement de la fin : une absorption des objets et des sujets dans l’acte de voir. Aucune violence, mais le seul déploiement de la présence. Ni pli, ni trou. Rien de caché et donc rien de visible. Une lumière sans limites, sans différence, neutre en quelque sorte et continue. […] Nos travaux s’engloutissent doucement dans cette extase silencieuse. Sans catastrophe et sans bruit, simplement devenu vain, notre monde, immense appareil né de nos obscurités, finit.

Il est compréhensible que la peur se mêle à la fascination chez les marcheurs partis en quête de la vision. Quel pressentiment les précipite vers la clarté ? Je suis partagé et je ne sais que dire. Tantôt j’ai des pensées mauvaises. Je m’imagine que ces pèlerins cherchent ce qu’ils sont assurés de ne pas trouver. Et puis voilà, un beau jour, un jour aveuglant ça leur arrive. S’ils s’en tirent, ils portent désormais cette mort éblouie, muets d’avoir vu à leur insu. Tantôt je me laisse prendre moi-même au désir de voir, comme tout le monde je suppose. […]

J’ai connu cela en mon pays, dit enfin le visiteur. L’expérience dont vous parlez y est banale. Tout y est déjà gagné par la clarté. Je voyageais en espérant découvrir un lieu, un temple, un ermitage où loger la vision. Mon pays se serait aussitôt mué en une terre de secrets, par le seul fait d’être éloigné de la manifestation. Mais vos doutes me renvoient à ma plaine sans ombre. Il n’y a pas d’autre fin du monde. »

 

Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Points Essais, 1987, pp 307-10.

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Jeudi 6 mai 2010 4 06 /05 /Mai /2010 16:04

 

29

 

 

This is the way the world ends

This is the way the world ends

This is the way the world ends

Not with a bang but a whimper.

 

Thomas Sterns Eliot, The Hollow men.

 

 

 

Une miette de note pour un livre mineur, certes, mais vif et téméraire:

 

Christian Godin, Le pain et les miettes, Klincksieck, 2010.

 

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Problème, simple, pourtant affreusement évident : nous sommes une société de miettes, mais pour égrainer des miettes, encore faudrait-il du pain. Celui-ci vient à manquer.

 

« Il n’y a ni culture ni existence sans un minimum d’unité. »

 

« Changer d’idée comme de chemise et de partenaires comme d’idées – telle est la marque de notre liberté. Le lien n’est bon que pour le prisonnier, la fidélité une servitude. L’homme d’aujourd’hui est électronique : n’est-ce pas l’électron libre qui lui donne l’image la plus simple de  la liberté ? Que l’éclat ne soit pas seulement le fragment d’obus susceptible de tuer mais le flash de lumière intense qui éblouit (autre mot à double-sens), ce jeu de langage nous fait signe. Comme nous ne croyons plus aux vies éclatantes, nous nous amusons tant bien que mal de nos vies éclatées. »

 

Symptômes : tourisme et crémation, fétichisme et vagabondage sexuel, vide-grenier et fin du cadeau, zapping et Facebook, intégrales et best-of, avidité et abandon…

 

Solution, bancale pour l’heure : la psychanalyse, et un plan d’ouvrage ordonné autour des sept mots-clés du docteur malmené : être, agir, pouvoir, voir, avoir, savoir, dire. Mais peut-être M. Onfray en aurait-il quelques autres à proposer pour infirmer ce penseur mineur que fut Freud, par rapport à lui, j’entends. [Car il faut l’entendre dans cette cruelle juxtaposition de deux hommes dont le simple rapprochement fantasmé soignerait le plus indocile neurasthénique, quel que soit ce que l’on pense de chacun, d’ailleurs. Allons, allons. C’est insupportablement postmoderne, cher Michel, vous nous enfoncez. Encore une belle miette racornie loin de sa miche, qui prétendra nourrir son monde. Mais j’arrête sur ce pauvre chapitre Onfray, comme dirait un grand penseur des Balkans de Marseille : « ça m’énerve ».]

Mais je raccourcis sciemment, ce n’est pas tant que la psychanalyse sauvera le monde, idole païenne à laquelle je ne crois pas – car il s’agit bien avant tout de croyance, mais à mots couverts, en en appelant à la littérature aussi bien qu’à l’Histoire (et oui, braves gens, quoi d’autres ?), Christian Godin en appelle à une pensée unie, sensée et transversale (actuels synonymes de réactionnaire), la seule à même de rattraper le pétrin.

S’il en reste encore assez à lever.

 

De toute façon je n’ai même pas encore terminé de le lire.

Je parle la bouche pleine.

C’est proprement honteux.

Précipité, bâclé.

Injustifié.

Moderne.

 

Vous croyez que j’y reviendrai ? Ah !

Si je me respecte un peu, il le faudra bien.

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