Melancholia: de la bile noire sur la page

Lundi 16 janvier 2012 1 16 /01 /Jan /2012 11:17

À Anne-Angélique M.-Z.

 

 

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Sur le bas-côté de la route l’herbe semble roussie, le paysage est lourd et lent, mouillé. J’entends le souffle un peu plaintif de l’homme devant moi, qui vient de me donner ses gants, trop grands, afin que je ne blesse pas mes mains sur l’anse rouillée du seau en fer, vide, pour l’heure. Nous marchons depuis plusieurs minutes qui semblent interminables. Il se retourne vers moi, dans son grand pull de laine, une barbe de quelques jours et les cheveux en bataille, l’œil étrangement brillant. Il sent très fortement l’alcool. Le froid nous gifle depuis un moment.


« Vous verrez, me dit-il, là-bas, cela coule sans discontinuer. On peut y boire tout le temps. »


Je m’arrête et le sonde profondément, sans éviter le pire logé derrière ses yeux.

 

« Vous allez être un homme très malheureux. »

 

 

 

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Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 22:59

Je prends la parole sacrée de la poétesse allemande Nelly Sachs, liée en des bribes ardentes vers un unique livre que toutes ses dernières forces promettent. Je les sépare pour apaiser ma peur, mais toujours l’ensemble survit. Étouffée, rendue muette par les métamorphoses inadmissibles de mes semaines, j’apprends humblement de sa douleur.

J’apprends encore comment quelques mots rassemblés dans le silence par la grâce épuisée de l’extrême peine vous cassent, vous soufflent, vous emportent enfin.

 

(Extraits de Partage-toi, nuit, admirablement traduit par Mireille Gansel, recueil des poèmes écrits à la fin de sa vie, de 1960 à 1968, aux éditions Verdier.)

 

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le temps s’en va en flammes dans le bûcher

se consume tandis que les oiseaux éraflent la nuit

 

 

Dans le même système solaire

mais autrement

 

Quel géologue visionnaire

pour lire sur leurs tables de douleur

les artères ouvertes de la terre

quand la peau du siècle vidée de son âme

recouvre le silence.

 

Nous autres déshérités nous pleurerons la poussière.

Je ne sais plus

où chantent les oiseaux

ni

s’il y a dans la mer des sanglots

pleins d’anges des profondeurs

que transit l’effroi sacré

d’être remontés à l’air –

 

Jamais je ne saurai

si les souhaits qui effroyablement dévorent,

ces espadons

qui transpercent la délicate peau des miracles de l’âme,

s’anéantiront dans le noyau en flammes de la terre

ni si l’univers offensé

n’a pas, dans un renversement de la nuit

Soufflé ma lumière noire

 

Parce qu’à nouveau j’ai

dormi tout une parole d’amour

Terre

larme parmi les astres –

je sombre dans ton débordement –

 

ton siècle

saule pleureur

penché sur l’incompréhensible

 

Boucles au vent du Sud

des cœurs peuvent trembler comme de l’eau dans la main

trembler comme de l’eau

paupière depuis les profondeurs

 

Tous les pays ont enraciné sous mon pied

leurs grandes terreurs

ils viennent puiser aux fontaines de la nuit des temps

emplissant à plein bord le soir

ce mot qui tue –

 

Ainsi ne puis-je exister

qu’en me jetant dans l’abîme –

 

Lorsque ta mâchoire sombra

avec le poids de la terre –

 

Elle cherche son bien-aimé

et ne le trouve pas

doit renouveler le monde

 

 

 

 

 


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Samedi 26 mars 2011 6 26 /03 /Mars /2011 13:05

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Je suis saisie d'un truc bizarre soudain: émotion sans objet, prémonition de l'apparition de l'objet, trac inouï, déception du vide, muette résignation à la malédiction "Tu iras, seule, petite." J'ai croisé trois pompiers qui m'ont fait de solaires sourires, auxquels j'ai répondu, mais ce que j'ai vu à travers eux n'a pas brisé mon armure, je suis une solitaire récidiviste. C'est parfois dommage. Personne n'arrive jamais à me défaire. Plus personne ne s'y essaye non plus, il faut dire. Ils sont sages, ils écoutent quand je dis "bof" et ne se battent jamais plus.

Il faut comprendre que la confusion est trop tentante entre "se battre pour partager sa ferveur avec une femme trop enterrée par ses chagrins passés pour se réveiller à la passion toute seule" et "se battre contre cette femme qui pliera sous mon joug parce que mon pénis l'ordonne", et trop souvent la deuxième option me laisse meurtrie par avance, tant il n'est jamais question de cela. Il est absolument hors de question que je me batte dans l'alcôve. L'homme est toujours victorieux et qu'importe, s'il me voit. Ils pensent qu'une femme est belle comme on leur montre, feignent de refuser le lisse tout en ne supportant plus aucune aspérité, la femme se perd brutalement dans la double-contrainte d'un homme qui ne veut plus qu'elle parle, soudain, ni qu'elle rêve, mais qu'elle soit douce, tout en tenant les rênes, muette mais habitée et malheureuse donc, car l'animée doit transmettre, elle doit sortir d'elle-même les trésors qu'elle trouve en chemin, elle veut vous les donner aussi, mais on la veut raisonnable, et devant justifier ses élans dans la morte analyse d'un cerveau encombré, affolé soudain. Il est trop tard à l'aube de ce siècle pour nous demander de reprendre avant, là où on n'aurait peut-être dû nous laisser, il est trop tôt pour apprendre à nous aimer comme ces créatures hybrides que nous sommes condamnées à être si par malchance la lumière s'est invitée sur nos rochers intimes, nos failles immenses, nos fractures ouvertes qui vous engouffrent sans vous rendre. Et que nous nous montrons, à demi-délivrées, tirées en bas par la volonté d'être conquises et donc de plaire, éclatées, élevées dans la poussière vibrante de tout ce que l'on peut connaître et appréhender pour se plaire à soi-même, écartelées vraiment entre vos regards crus et l'irremplaçable intime qu'elles partagent en elles-mêmes, dures quand il faut tenir et se tenir debout seules, vulnérables dans vos bras s'ils consentent à s'ouvrir sur des poitrines pleines d'une connaissance parfaite des dangers qui menacent, toujours pleines de ces coeurs dont la pulsation digne bercera nos chagrins.

Mais vous ne connaissez pas, et lorsque nous montrons vous prenez peur. Un jour prochain, réchauffée par l'espérance en ce magnifique Théorème d'Almodovar de Casas Ros que je finis de lire hier dans une nuit splendide de silence serein et chaud, je rencontrerai "une femme avec une bite" qui verra derrière mon visage défiguré le cerf impossible à abattre, qui s'élance au-dessus de toutes les barrières vers tous les inconnus et lorsque sa peau de monstre rencontrera la mienne je me rappellerai quelle fête nouvelle se tient au centre de tout vide.

 

 

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Mardi 1 février 2011 2 01 /02 /Fév /2011 02:44

 

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« T’as qu’à lire Kirikou. »

Qu’il me balance.


Je lui demande « ah bon, et pourquoi ? »

« Et bien tu saurais que la sorcière a une épine dans le dos, et que c’est peut-être comme moi, peut-être que moi aussi je souffre. »

Il vient d’avoir sept ans, je n’ai pas lu Kirikou, et j’ai envie de pleurer.

 

Il me regarde en biais, furieux d’avoir à s’expliquer, excédé des peaux dures qui refusent la finesse.  Il s’éteint brutalement dans une tristesse sérieuse, je fais mine d’ôter cette épine qu’il se remette à rire.


Allez, on va manger, Loulou.

Je lui sers de ces pâtes en forme de Scoobidoo qui ne ressemblent à rien, lui me regarde amusé : « tu sais, je mange plus que ça. » J’en remets. « Si j’ai plus de jambon, je peux pas terminer mes pâtes. » Ah bon ? C’est édicté, c’est trop tard, je lui file mon jambon. Je veux déjà qu’il prospère, quelque chose envahit qui m’incite violemment à tout faire pour qu’il vive.


Tu vas avoir un petit frère, Loulou.

« Oh non, faut pas que ce soit un garçon, il me faut une fille » qu’il dit. « Sans cela, je ne vais pas m’en sortir », qu’il dit. Ce sera un garçon, Loulou, c’est pas à toi de t’en sortir de toute façon.


Allez, on va se coucher.

« Tu laisses la porte ouverte ? », « bien sûr Loulou, je suis juste à côté. Tu vois les chiffres qui brillent à côté de toi ? demain, tu ne frappes pas à ma porte avant qu’ils annoncent 8 :30 », « Ouais, t’es vieille, tu te réveilles tard ». Certes.


Je reste longtemps pétrifiée sur le sofa, investie d’une mission dépassant mes attentes. Je me dis que si je sors, si je regagne mon lit, il va s’arrêter de respirer et ce sera ma faute. « ll a sept ans ! » rit-on dans le téléphone à l’écoute de mes tremblements.


Ouais, sept ans, mais tu crois qu’il va respirer tout seul, déjà ? Je vais lire Kirikou.


Lendemain, 8 :21, légère transgression de son âge, ça gratte sur mon carreau. Je grommelle un vague « Entre » et il se précipite dans mes bras. Je ne suis même pas maquillée. Il est en pleine forme et aucune trace du chagrin de la veille ne semble avoir voulu subsister.

 

« Non, je ne mange pas le matin ». « Ah non Loulou, ça c’est une phrase d’adulte je connais mes classiques. Jusqu’à tes dix-huit ans tu mangeras le matin ». Il s’y résigne, bonne pâte.

« Donne-moi la main, dis. » « Pourquoi, tu ne sais pas traverser toute seule ? » J’explose de rire, je perds. Il me donne quand même la main, parce qu’il m’aime bien et ne veut pas m’indisposer.


« Tu connais un mot en italien ? » qu’il demande sur le quai. « Parmiggiano, je crois. » Il explose de rire, il perd. Faut dire, je l’ai fait avec l’accent appuyé et les gestes. « D’accord », il me dit. « Je vais m’appeler Senor Parmiggiano aujourd’hui ». Le quai explose de rire, et perd.


Patrouille dans la gare. Il est hilare. « C’est pas drôle Loulou, ce sont des militaires. Quand ils sont là c’est signe que ce n’est pas drôle. » « Est-ce que les militaires, ils le savent qu’ils sont cons ? » L’un d’eux se retourne, suspect. Je me sens désarçonnée, dois vite me remettre en selle. «  Loulou, personne ne sait qu’il est con, c’est toujours un truc que les gens savent pour les autres. » « Ah bon », fait-il chanter, déçu, dans son accent du Sud.

Il s’amuse comme un fou, mange des frites, achète un chapeau avec son billet que je lui ai solennellement confié en début de journée. Je suis en lui et ressens l’impulsion du moindre de ses rythmes, j’ai l’affolement au front qu’il ne dépende plus de moi. Je couve, et ma chaleur surprend.


« Loulou » je m’inquiète. « Tu te souviendras de cette journée ? » Il me tance avec dédain. « Je me souviens de tout. » Pourtant facile, idiote.


Je sors de la douche et je l’entends murmurer. Il est dans la chambre, il danse avec son sabre en plastique et son chapeau, je m’émeus, quelle douceur. « Le rugby c’est pas pour les gonzesses », qu’il me balance alors, rompant le charme. Ô temps pour la finesse. « Tu répètes encore un truc de ton père, toi. »


« Tu pourrais dire merci, Loulou. » Il serre sur son cœur un gros requin en peluche. Le regarde, puis moi, puis encore la peluche. «Mhh, non, je suis trop fatigué. Cela peut arriver », s’essaye encore à la citation, doit encore se roder. « Cela n’a presque rien à voir, tu sais », je dis. Il rit, je perds.

 

Il part.

Je pleure.

 

C’est peut-être comme dans Kirikou, tu vois.

Peut-être que moi aussi j’ai une épine dans le dos, et que je souffre, Loulou.


Mais t’as lu Kirikou, Loulou. T’as de l’avance sur moi.

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Mardi 12 octobre 2010 2 12 /10 /Oct /2010 22:26

Elle le regardait baignée de tendresse. C’était inhabituel. Sa fine et forte protection fissurait, elle adorait perdre le fil, et l’haleine, comme lorsque le vin l’emportait sans violence vers une nappe douce et chaude de sommeil sans rêve. Elle ne l’écoutait pas. Elle glissait vers les plaines, surgissait sur les flots, les joues roses, elle glissait simplement sur lui, reconnaissait par cœur ce contact fragile, bref, incertain. Elle était devenue celle qui glisse et caresse, regarde plus loin, sourit, se lève et s’en va. Elle était devenue avec l’homme, enfin,  l’exact opposé de la fusion.

Il s’agissait à présent de comprendre le lien animal. Celui qui nous tenait. Le magnétisme et la souffrance physique, réelle, de devoir repartir loin des pelages sensationnels. Le silence et l’appel improbable d’une nature hostile et romantique. Elle se savait résistante, préférait les défis qui impliquaient le corps. Elle partait dans sa baraque de bois chauffée aux flammes crépitant, projetant les totems des aimés sur les murs, poèmes d’ombres odorantes et ne réclamant rien. Elle se savait déjà là-bas, attablée, contemplant. Elle avait connu les fureurs, ne cherchait que le bruit sec de la branche qui casse sous le poids de la neige, assourdissant, éclatant dans la ouate souple et parfaite du froid de maître, qui mugira enfin sous les portes, lancera ses poignards tout autour d’elle sans jamais la toucher. Elle se trouvait sur la grande roue des suppliciés en souriant vers le bourreau, impatiente à peine, assurée qu’ils ne pourraient plus rien. À peine m’auront-il touchée que je serai déjà là-bas, le violoncelle me bercera, le vent l’accompagnera, et je respecterai la bête couchée à mes pieds. J’ouvrirai tous mes livres et l’incroyable tourbillon, le vertige, la cacophonie reprendra. Le fracas s’invitera et chassera l’animal. Et il faudra encore comme un souffle inaudible tenter de le reprendre, refermer, reposer, se taire, sentir.

 

Foutue pour foutue, partir et redevenir, muette, vivante.


 

Désert solitaire Légende d'automne Rites d'automne

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