A propos de "l'article" du Monde du 16-17 mai 2010, hommage à Michel On...
pardon Pierre Hadot DE Michel Onfray.
Je dois admettre, à cette étape de mon tumultueux parcours, la fière chandelle que je dois à Michel Onfray.
Grâce à ses puissantes lumières, toujours généreuses et bronzantes en plus d’apaiser par leur diversité ondulante mon cerveau accablé par cette blancheur spectrale sans nuance affligeant la pierre grise de cette ville fatiguée, j’ai évité quelques écueils de taille.
En effet grâce à Monseigneur des Hauteurs Démagogues et Permanentées, je me suis détournée de l’athéisme stupide et borné, du couple solaire à plusieurs entrées, du cynisme forcené, onctueux mais seule alternative pour ces pantins bien vides sous un ciel déshonoré aimant leur prochain autant que leur maigre reflet, et c’est dire. Devant la grandeur incontestable de l’« étude » que le Maître, après 20 années de travail acharné de recherche des sources et de croisement des données, a daigné accorder à ce Sigmund Freud qui ne sera bientôt, comme les nazis, qu’un détestable souvenir, j’ai même hésité à reprendre une analyse.
Mais surtout, je découvre étonnée que je lui dois d’avoir découvert Pierre Hadot.
Si l’on en juge par cet admirable et éclairant article du Monde daté du 16-17 mai 2010 (décidément, Goethe aurait pu vivre un jour ou deux de plus baigné sous ces incroyables trouées), il s’en est fallu de peu que personne ne connaisse cet obscur historien philosophe. Heureusement, Sir Michel était là, dérobant le pauvre pour donner au riche et dans son élan magnifique, euh, attendez, non, euh… bref.
Mais reprenons point par point, voulez-vous, cet exercice spirituel signé d’un « poète de son existence », tant les larmes me reviennent à la mémoire immarcescible de la lecture de ce vibrant hommage.
Page 24, moitié de page, titre LE CRITÈRE DE LA VIE PHILOSOPHIQUE : portrait de Pierre Hadot, euh non, de Michel Onfray dont on nous précise, pour ceux qui ricanaient au fond de l’amphi pendant le module en deux heures de Pensée contemporaine, qu’il est philosophe. À la bonne heure. Nous y reviendrons, car d’après ses dires, il y aurait en France deux castes malheureuses, les uns philosophes et les autres, ô terreur et damnation, professeurs de philosophie. Heureusement, en ce qui concerne notre homme, pas de piège, il n’a pas l’outrecuidance d’enseigner. Non, non braves gens, lui, il prescrit.
Sur cinq colonnes prétendument consacrées à la disparition du regretté (plus que jamais) Pierre Hadot, Michel (vous permettez que je vous appelle Michel, c’est tellement plus populaire) en consacre modestement une à nous rappeler le rôle majeur que lui-même a tenu lors de la libération des camps, euh non, décidément, je suis étourdie, pour la diffusion des œuvres d’Hadot. Ecoutez plutôt, et je cite in extenso afin que tout soit bien clair pour tout le monde : « Pierre Hadot est l’auteur que j’ai le plus médité [cela commence fort, par une révélation choc, notre homme médite, donc] l’individu qui m’inspire le plus sur le fond de ma démarche philosophique [il y a, je le crois, chez les Monty Python un Ministère des Démarches à la Con, mais je m’égare], la personne dont j’ai acheté le plus de livres pour les distribuer autour de moi [Passez-les donc en notes de frais, comme tout le monde]. Depuis longtemps, c’est l’homme que je conseille de lire [à part moi-même], notamment Qu’est-ce que la philosophie antique ?, quand un auditeur, un lecteur [un con, en somme], me demande par quoi commencer pour entrer dans la forteresse philosophique souvent jalousement gardée par quelques professionnels montrant les crocs dès qu’on leur demande de partager [ouh là, mais ça balance sévère, Michel ! quelle avalanche de noms pour dénoncer ce grand complot contre l’intelligence qu’heureusement vous, et vous seul continuerez à défendre, moyennant quelques piges grassement rémunérées, c’est entendu.]. »
Je lis et relis cette dernière phrase, alternant soupirs accablés, exclamations rageuses et poings serrés. Charognards de la plus pure espèce, vous n’aurez donc jamais honte de rien, les lunettes maculées des entrailles pourrissantes de vos prétendus maîtres que vous gratifiez, en fin d’article, d’un « chapeau bas » qui tapote négligemment le crâne décharné de celui à qui vous ne devez rien, non, Monsieur, car il n’aurait pas admis de son vivant cette sordide récupération, cette trahison de votre soi-disant apprentissage d’une philosophie comme mode de vie. Ah ! Parlons-en ! Vous vous exercez spirituellement, tel un Marc Aurèle en proie à la confusion et au remords, gelé sous sa tente plantée sur les bords du Danube, attendant une mort certaine et soucieux tout le long de son frêle passage sur terre de parfaire sa vie d’homme, oui, vous vous exercez à n’en point douter tous les jours à subir la perte et le mal, insultant de votre soleil factice tous les vrais renégats de l’ombre, culpabilisant les peines-à- jouir dont vous ne ferez jamais partie, à en croire les créatures improbables se pavanant à vos bras chargés de livres que vous ne lisez pas, ou auxquels vous ne comprenez rien.
Lorsque vous qualifiez Plotin ou la simplicité du regard de « magnifique petit ouvrage », « simple, clair, lumineux », vous êtes-vous seulement retenu de le qualifier de mineur, agréable pour la plage. Vous avez bien raison, Hadot est grand, mais il ne faudrait pas qu’il vous dépasse ! Vous avouez votre emprunt à une citation des Ennéades, « Ne cesse de sculpter ta propre statue », oui, voici enfin une parole sage, mais pouvez cesser maintenant, Michel, je vous en conjure, le drapé de votre tunique est parfait, et vos abdominaux font des envieux dans les salles d’arts plastiques.
Heureusement, par votre fraîcheur enthousiaste et spontanée, vous osez pourfendre la caste impériale des universitaires d’élite, ceux que vous conspuez depuis que vous avez choisi votre glorieux Caen. Quelle audace ! Vous êtes en mission, on le sent dès les premières lignes qui déploient votre courage intellectuel : « Il y avait quelque ironie à consacrer le 1e juin 2007 un colloque à l’Ecole normale supérieure (ENS), sous les auspices du Centre international d’études de la philosophie française contemporaine (CIEPFC), en collaboration avec le Centre de recherche sur les relations entre littérature, philosophie et morale (CRRLPM), avec le soutien du Collège de France (CDF ?) [Oh, Michel, quel humour, quelle insolence !], au regretté Pierre Hadot [voyez le profanateur de sépulture se pourléchant les babines de regret], qui a consacré sa vie à montrer que la philosophie n’était pas affaire de colloques, de débats, d’actes, d’institutions prestigieuses [avouez, vous étiez à deux doigts d’écrire « fascistes »], de grandes écoles, d’universités, d’éditions scientifiques [ ben tiens, Hadot pour les Nuls est en préparation, vous n’en avez pas eu vent ? ceci, mon cher, est une absolue contrevérité, une de plus], mais de « vie philosophique »… »
Bien, vous venez de me réconcilier avec le monde universitaire, décidément, je suis votre obligée.
Mais votre plume fine et légère persiste : « L’époque philosophique est souvent dans la duplication de la vulgate deleuzienne qui fait du philosophe l’inventeur de nouveaux concepts ou de personnages conceptuels ». Ah, ça, mon bon monsieur…quelle précision d’incise, le patient va vivre, la cicatrice ne se verra même pas…
Encore une fois, merci, à présent je vais reconsidérer le cas de Deleuze.
Et de vous insurger, soudain, dans un retour chariot fébrile et palpitant :
« Où sont les concepts de Montaigne ? »
L’on ne comprend que fort bien votre insupportable douleur, empêché que vous êtes de jouir à tout prix par ces pénibles destructeurs d’un monde pourtant parfait, tout entier mû par « l’amour et la mort, le rire et les larmes, l’amitié et la souffrance, le père et l’enfance [l’aile ou la cuisse], les cannibales et le pouce [ah, oui, Montaigne, j’avais failli oublier déjà], les femmes et l’amour [Ah Michel, vous nous honorez si bien, car oui les femmes ne sont qu’amour, qui d’ailleurs se répète], les passions et la religion, le vin et les huîtres, la santé et le sommeil, la musique et la lecture, le cheval et le voyage… » enfin, vous ponctuez cet interminable profil Facebook d’ébaubi de centre-ville, il était temps, cela devenait pénible.
« Avec le professeur Deleuze, l’élève Montaigne aurait eu une très mauvaise note ! » [ Oh la vache ! prends ça dans les dents, petit Deleuze moribond, et vive les panses grasses et le droit de cuissage, foutrebleu ! C’est que vous savez vivre, vous, Michel, j’en ai des étoiles dans les yeux.]
Ah, mais nous y voilà, au centre de l’article, là où il était nécessaire pour vous de faire enfin éclater au grand jour cette abominable chose qui pullule sur les campus bien plus que sur vos plateaux qui sont somme toute votre chasse gardée: « Hadot citait beaucoup cette magnifique phrase de Thoreau « De nos jours, il y a des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. » » Un bon point par vos soins à Thoreau [non, non ne me remerciez pas c’est bien normal, il a beaucoup travaillé pour en arriver là], et une tape sur les doigts de nos chères têtes pensantes. Ben si, pardi, heureusement, il y a vous !
Merci mille fois, maintenant je pense sérieusement à me marier avec un professeur de philosophie, malgré les mises en garde répétées de ma mère.
Pour secouer la donzelle qui s’endort en dernière colonne, vous y allez de votre tartine habituelle de vas-y-comme-j-te-place-Nietzsche-Heidegger-Wittgenstein, le trio gagnant à tous les coups, ces « philosophes artistes, poètes de leur existence » et vous voici l’œil mouillé à admirer ces hommes bravant une cabane en Norvège ou l’ombre des camps de concentration [ah, je me disais bien qu’il était question des camps]. C’est vraiment beau, Michel, on y croit tellement fort à cet homme incarnant ses préceptes, pieds nus dans la neige le ventre labouré par un renard oubliant la douleur vulgaire. Ah mais voici que je me trompe encore. Vous faites bien de citer Lucien de Samosate moquant les imposteurs, attention toutefois à ne pas voir retourné ce fusil contre vous, je vous assure, pour connaître un peu l’homme, qu’il ne vous aurait pas raté.
Vous atteignez votre envolée, dans cette dernière tirade, permettez c’est trop beau, nous tombons humblement à genoux devant votre magnanimité à consentir à nous éclairer au lieu de nous punir, tout philosophe incarné comme un ongle que vous proclamez être à mots si découverts, honteux, bouffis, prétentieux et j’en passe : « Après la méditation de Pierre Hadot, on ne lit plus les philosophes de la même manière. [Ben non, patate, on a même plus besoin de lire, on médite] Comme Lucien de Samosate [triple, quadruple charognard qui passe maintenant les siècles, mais laissez-les maintenant, prenez la mesure de ce que vous êtes, un brasseur de people, un allumeur de pétards mouillés, implorez Beigbeder de vous trouver une place au courrier du cœur de Voici, et comme Lucien l’implore dans son Ignorant bibliomane : « Arrêtez par pitié de lire, ces pauvres livres ne vous ont rien fait ! »] qui moquait l’épicurien terrorisé par la mort, le stoïcien tremblant comme une feuille devant le dentiste [ C’est ça, la liberté du stoïcien après tout, ne pas craindre le dentiste, ça nous en fait un beau, d’homme libre !], le cynique intéressé par l’argent, le philosophe courant après les honneurs [ Vous NE POUVEZ PAS avoir écrit cela sans vous être étranglé, je le relis, aah, si ! VOUS AVEZ OSÉ ! De battre, mon cœur s’est arrêté.], il permet de faire le ménage dans l’histoire des idées en laissant à leurs péroraisons les philosophes de cathèdre tout en invitant à méditer les penseurs existentiels. [ Je suis, arrivée là, en état de mort clinique] »
Je peine à m’en remettre.
Grâce à vous, enfin, j’ai appris ce qu’aimer veut dire. Car en vous lisant et en souffrant de toute ma chair, j’ai compris oui, à quel point j’aimais Pierre Hadot, sans avoir besoin de retourner la terre afin de m’adorer dans le marbre lisse de sa bien triste tombe.
Mon cher Michel à la décontraction qui vous est si chère, et si vous me permettez cette dernière familiarité bon enfant, vous êtes un imbécile.
Ayez une mort digne, à votre tour : souffrez de la malédiction des pilleurs de sarcophages.