Proposition de variation à la suite de la note de Vincent Morch, La haine de soi .
Essayant sincèrement de comprendre l’amour … (j’ai conscience que cette phrase part très mal, je
reprends.)
Dans une volonté sincère d’y voir clair dans les jeux de l’amour… (Bien. Je recommence.)
Je suis une enfant qui… (Faux.)
S’il me prend d’ouvrir les accès gardés qui mènent à … (À quoi, j’écoute?)
Des études montrent que… (Oh, certainement pas, non.)
Très bien, je vais commencer plus abruptement alors :
Refuser l’amour ne nous fait absolument pas tomber dessus par hasard.
…
(Pardon ?)
Je veux dire, trop de lucides, de lettrés, de plus malins prennent le pari qu’en refusant de jouer le moindre
des minuscules jeux d’un cœur qu’ils prennent en pitié pour les avoir bernés (comprendre : leur avoir donné un amour dont ils refusent de se souvenir des bienfaits avant que celui-ci ne
tourne à la catastrophe, comprendre : qu’il cesse simplement, et que cela pique un peu, et les voilà les guerriers farouches et volontaires qui craignent l’étincelle quand ils ont déjà
traversé le feu !), ce cœur les en remerciera en envoyant l’air de rien l’Amour pur et immarcescible, qu’ils ont attendu tout ce temps feignant d’en n’avoir cure. En proportions
bibliques. À la hauteur, mais sans effort, des douleurs par ailleurs encouragées par des attitudes adolescentes dans un monde vieillard.
Eh bien, surprise, soyez-en pour votre réclusion, car l’Amour non convoqué ne viendra plus.
Le bel amour en a marre de cette période calculatrice du moindre mal, il en a par-dessus la tête de tenter de se
montrer et qu’on le moque en n’ayant rien de mieux, pourtant, à proposer. Il a besoin plus que jamais de folklore, qu’à genoux humblement on sacrifie aux bluettes, au temps, aux mains tordues. Il
n’obéit pas aux injonctions d’apparaître lorsque tout s’y prêtait, il se tiendra fragile, éteint immédiatement par un impatient soupir, il peut s’inviter au trente-troisième souper. Il fait
ce qu’il veut, figurez-vous, et se fout bien d’aller percer vos armures. Il fend d’autant plus brutalement le cœur d’une poitrine ouverte, l’oppresse, feint la retraite pour revenir virulent, et
vous n’aurez pas trop d’une autre gorge pour chanter. Il vous indique que sans le rire et les fleurs, sans le frais des matins où l’athée ne sait plus qui remercier, vous ne tiendrez jamais, vous
ne supporterez aucune charge, vous perdrez clairvoyance en crevant ces deux yeux supplémentaires qui, vous voyant, témoigneront de ce qu’ils voient, tissant votre existence.
Lorsque le Verbe se fait chair, si j’en crois mes carnets, il prend le risque d’y finir. Et tout le monde n’a
pas les épaules pour une résurrection.
Cette foi qu’il va revenir, récompensée par la grâce, il faudra bien fermement la convoquer. Il y a chez
l’amoureux une part de mystère, mais plus grande encore une volonté farouche, vrillée au corps, de croire à cet amour, de baisser la garde, d’accepter de perdre. L’amoureux est la figure de
l’humain achevé, qui ne craint pas de partager le peu qu’il possède comme certain, c’est-à-dire lui-même, et peut paraître béant et offert sans plus de ces postures qu’il aura oublié de reprendre
tout occupé à observer, dévorer, se remplir de l’autre. L’amoureux superbe est celui-là même qui comprend et accepte sa dépendance, guérira des amours perdues et se remettra en route. L’amoureux
n’est jamais son propre bourreau, et en s’aimant déjà lui-même suffisamment, il ouvre ses voies sans crainte de se voir pillé : on peut tout prendre à l’amoureux, qu’il donnera volontiers,
car toujours il lui restera de cette sève. Il la fabriquera sans discontinuer.
Voilà pourquoi l’amour de ce siècle ne peut plus exister lorsque nous sommes implacablement tenus
d’exceller, de contrôler, de réussir. Puisque, l’amour, c’est justement le constat premier de l’échec de sa propre suffisance. La possibilité que quelque chose d’autre, quelqu’un, quelques autres
délivrent, et transcendent en nous cette énergie que nos permanents tours de nombril ne suffisent plus à étancher. L’amour libère, comme le mal. Il libère de flous instants baignés d’une essence
que deux mille ans de littérature ne cernent qu’à peine. Et sentir naître ces instants jaillis des deux pôles du monde nous sépare en une saine fracture de nous-mêmes, qui en tournant à vide sur
soi-même ne produit plus rien qui ne mérite de s’inscrire dans la course universelle.
Voilà pourquoi, en plus de tuer dieu, l’art, l’inutile, le mal à présent réduit aux statistiques sociologique et
neurologique d’une société insane, l’explosive et si soudaine aliénation planétaire aux communautés de semblables et aux rejets immédiats des dissemblables a conduit les individus à se recentrer
d’autant plus sur eux-mêmes qu’ils ne savent plus exactement à quoi doit ressembler un autre. La rencontre fortuite laissant place au résultat d’algorithmes croisant des
termes aux définitions erronées.
La haine de soi provient exactement du simple fait que nous avalons les discours faisant de chacun de nous un
demi-dieu appartenant à une caste de demi-dieux semblables qu’il faut absolument rejoindre. En cherchant encore plus profond à assurer la singularité de ses exploits, ses éclats, dans cette
immense compétition à la demi-divinité (la divinité demandant trop d’efforts et s’avérant par trop peu démocratique), notre postulant se perçoit soudain entouré d’autant de clones persuadés de
briller en eux-mêmes et pour eux-mêmes tout en cherchant sans cesse confirmation chez cet autre dont la trop frappante ressemblance devient pourtant progressivement une injure. La frustration de
n’être pas, alors, cet unique se transforme brutalement en haine générale de son prochain trop présent, trop nombreux, trop hallucinant de multiples reflets qui procurent un tournis sans nom, une
panique fureur au Narcisse dupliqué dans cette rivière surpeuplée. Bien sûr qu’alors, s’adorant et se placardant dans l’illusoire assurance de nous aimer pour ce que nous sommes,
obtempérant aux ordres médiatiques de tous nous idolâtrer les uns les autres en nous congratulant de cette merveilleuse simplicité, nous n’avons jamais été si proches du suicide collectif.
Tout a été dérobé de nos définitions les plus porteuses d’espoir : « communauté » n’engage plus
qu’entre deux connections, et ne recouvre plus que ce que l’on peut hypothétiquement partager de léger et de bon. Mensonge, donc, puisque quiconque possède ne serait-ce qu’une infime expérience
de cette communauté sait qu’un groupe ne génère rapidement que contraintes et obligations et que sans un amour profondément ancré dans l’idée même des valeurs communes qui ont présidé à ce
rassemblement, les individus entre eux ne se supportent qu’à peine. Insufflez à présent dans cette « communauté » la certitude de la valeur « individuelle » de chaque et vous
élevez de futurs merveilleux schizophrènes, qui, comme tout ce pour quoi l’on n’a aucun remède efficace, comme par exemple l’analphabétisme galopant, se verra simplifié à un terme moins poussif,
plus glamour et surtout, se verra faussement accepté comme nouvelle norme. Nous serons incohérents, balbutiant de rauques retours à l’état primitif dans nos conques de hautes technologies déjà,
bien évidemment, plus intelligentes que nous. Notre servitude n’a fait que commencer au moment-même où, pensant nous libérer de dieu, des traditions, de la transcendance et enfin du « regard
des autres », nous avons jugé bon de reprendre l’évolution depuis le départ, c’est-à-dire en micro-communautés centrées autour de nos propres et seuls intérêts. C’est vraiment malin. La
liberté et partant l’amour, le mal, tout ce qui a un semblant de gueule encore ici bas, s’éteint doucement devant la paranoïa de la nécessité, l’amnésie collective, l’autosuffisance crasse et la
sympathie simulée comme éviction rapide du moindre conflit.
Nos mots ne nous précèdent plus comme des buts à atteindre, on les fait plier à notre absurdité et notre constat
d’incompétence hors de contrôle. Puisque le crash est imminent, flottons dans l’air dans l’attente du miracle, et afin que tout ceci soit plus agréable, redéfinissons le crash. Disons
« mutation » ou pourquoi pas « progrès », « changement ». Non, « évolution », non, cela signifierait ce que notre extrême prétention ne peut plus se
permettre d’entendre : que nous ayons encore des leçons à prendre, comment, mais de qui donc ?
Toujours, dans un recul inadmissible jusqu’à l’effondrement total du terme qui n’a pas vu le gouffre
derrière lui, l’Amour est à présent pris pour cette bulle de bien-être préservée du monde extérieur, dont il faut se gausser des naïfs utilisateurs qui feignent de ne pas voir les loups à leurs
portes. L’amour tourment, l’amour désespérant, l’amour fracassant ? Laissons cela aux poètes qui doivent à présent se sentir coupables d’être les derniers dépositaires d’une encore potable
définition du transport. L’amour loyal, acharné, aveugle ? Laissons cela aux rêveurs attardés, au cinéma démodé, aux historiens.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’amour-réalité. Nous nous forçons à croire avec un tel acharnement que
rien de ce qui n’existe ne saurait se trouver ailleurs que sous nos yeux, que nous y arrivons. Procédé technique, à peine chimique de frottement d’épiderme accompagné de déclarations empruntées à
un auteur non lu placardées sur un réseau social pour avertir sa mère, ses amis, ses patrons que pas d’inquiétude, nous aussi nous sommes « normaux » ! Nous fréquentons avec
transport, c’est marqué. Sans trop de bruit, c’est vulgaire. Aucune vague. Pas de tournant, aucun danger. Lars von Trier était à l’Ouest. Roméo a un portable pour prévenir Juliette. Le Prince
charmant refuse de s’engager et envisage la vasectomie à la fin du conte de fées. Tristan prend un plan d’épargne logement. Lancelot et Guenièvre s’offrent des sextoys. Othello ne
saurait blâmer, même à tort Desdémone, il la féliciterait même de tester le fuck friend (rien de plus amical que le cul, c’est pourtant fort connu à présent). Rien ne peut plus déraper,
et tout doit donc se contenter d’être agréable, pas trop envahissant, et si possible sexuellement ultra-technique pour éviter la névrose des frustrations. Ce n’est pas exactement de la sécheresse
vaginale dont nous ferions bien de nous préoccuper. Combien d’amours tuées dans l’œuf, ravagées, abandonnées en fuyant au profit d’une réalité plate et conforme ? Je serais curieuse
d’obtenir, pour une fois, des chiffres.
Je n’appelle pas de mes vœux un nouveau Mai 68. La catastrophe de cet Hiroshima des cœurs réside précisément
dans la tyrannie de la liberté imposée. Cette grande ouverture du supermarché du sexe a porté un coup violent, peut-être l’un des deux mortels avec internet, à l’amour véritable d’un autre
(commençons déjà par aimer un autre, avant d’afficher la présomption de pouvoir aimer tout le monde, voulez-vous ?). Comme je vous plains, vous qui avez dû vous cacher pour vous
aimer sincèrement, à deux, égoïstement, atteints de votre cancer incurable de ne vous aimer que vous deux, de faire de l’autre un réel unique arraché à la morose chair répandue sans joie par ces
jouisseurs d’une minute chrono. Comment protéger cette vacillante flamme dans les jets surajoutés de sperme inconnu ? J’aurais pu avoir 20 ans en 1968, je me sens brutalement fort
chanceuse.
Comment taire votre séculaire jalousie, la blessure réelle de vous trouver dans les mêmes tourments qu’Ovide,
Ronsard ou Les Beatles, vous qui croyiez avoir échappé à votre condition ?
C’était donc cela, être moderne : Multiplier les contacts ! S’effondrer sous les partenaires. Virtuellement
frétillants. Réellement pathétiques.
Prendre quiconque pourvu qu’on garde la face et affiche une vie sociale et sexuelle permanente et si possible
multi-hebdomadaire. Répondre à la fébrilité inassouvie dans l’espoir que peut-être par accident et au détour de nos multiples trahisons à l’amour, celui-ci nous pardonnera.
Il peut pardonner oui. Il peut aussi prendre les ricaneurs un par un et leur casser les dents, puis rire,
lui, de ces rires creux et désarmés. Méfions-nous des chairs tuméfiées et des herpès de l’âme qu’elles prodiguent.
L’amour rend simple d’esprit, c’est admis, et chacun ayant trop peur de ne plus être le plus malin se le
refusera obstinément, la posture la plus admise viscéralement, la plus conventionnellement contestataire et érigée en modèle d’élévation de la masse étant la pulsion de destruction. Il est
tellement plus cool d’être seul, mauvais, de détester tout le monde, de laisser exploser son mépris, que c’est encore devenu, comme c’est étrange, une tenue correcte exigée en société. Les
cycles eux aussi se précipitent, il devient difficile de suivre.
Le nihiliste d’aujourd’hui n’a pas encore compris pourtant que pour détruire, il faut avoir envisagé un
ensemble, et par où exactement le déconstruire s’il ne nous sied guère. Détruire tout pour l’affligeante fascination du bruit, s’inviter dans tous les combats, chercher à se donner un sens dans
le non-sens ne fait pas de nous des rebelles, des révolutionnaires ni même de ces anarchistes aux crêtes miroitantes dans les feux de poubelle, mais de simples et stricts imbéciles qui se
contaminent les uns les autres grâce à la tristement banale rapidité de propagation du nul, du facile ou du mal terminé. Ils érigent leur révolte de midinettes comme nouveau modèle croyant avoir
découvert le mystère de l’humanité, lorsqu’ils n’en franchissent pas l’une des plus insignifiantes étapes. Lorsqu’il y a soudain trop d’imbéciles, nous changeons le terme, incapables de prendre
la mesure que ce qui devait nommer quelques aberrations est devenu un nominatif majoritaire. Disons alors « anarchistes ». Disons « écorchés ». « Laissés pour
compte » du système. Victimes, quoi.
Les « mots de la nuit » ont eux aussi été volés, comme l’explique si bien George Steiner. Nous sommes
arrivés aux portes innommables d’une surveillance et comparaison continues qui exigent de nous d’être irréprochables jusque dans les sphères les plus privées. Jamais dans l’histoire des
supports de communication nous n’avons écrit à d’autres autant de mots insignifiants qui semblent s’inscrire dans une éternité heureusement relative comme serments ou vérités, comme si depuis la
nuit des temps un enregistrement divin gardait nos voix retranscrites, laissant planer la menace perpétuelle que l’on puisse nous demander au moment le plus inopportun et injustifié de répondre
de tous ces mots uns à uns prononcés alors sans calcul, dans une sincérité ou insincérité qui pouvaient encore prétendre à se déplacer.
On placarde au grand jour absolument tout ce qui pouvait nous rester d’intime, il faudra alors oser leur
reprendre un par un tous ces mots que le cynisme a retournés comme des gants pour en exposer les coutures. L’ « humain » devient l’excuse du médiocre, « le réel » de
l’ennui. L’humain n’est pas l’excuse de nos insuffisances, il est et doit rester l’ensemble. Le réel n’est pas la malédiction molle d’un fatalisme fatigué. Il est et doit rester l’ensemble.
L’amour est à reprendre. Le plaisir est à reprendre. L’érotisme est à reprendre. La liberté a resserré ses ambitions. L’intime est tout à recommencer. La confiance peine à trouver ses
exemples.
Parfois, pourtant, ceux qui n’ont pas confondu Amour et nuisance, Amour et invasion, Amour et dépossession
complète, Amour et thalasso, se chargent pour les robots imbéciles de garder une partie de l’univers debout et dans le bon sens. Il ne s’agit que de recueillir les enseignements des derniers
grands hommes qui peuvent encore trouver grâce à nos yeux emboués d’épais mépris dissimulant nos pupilles éteintes et inconsistantes. Ces enseignements sont bien agaçants pour les penseurs
d’élites aux sexes solaires et aux consciences ravagées de déstructurations de riens. Ils bourdonnent aux oreilles de ceux qui conduisent par les autoroutes médiatiques tout un peuple à se
contorsionner enduits de stupre coloré artificiellement et de sueurs parfumées tout en se crachant à la figure dans le plus intense silence de l’âme.
Les plus grands, ceux qui n’ont plus eu de crainte soudain, ayant affronté l’immonde et ses multiples visages,
de lui opposer leurs cicatrices refermées et polies par leur foi, toujours ainsi terminent : dénudés, attendris, paumes ouvertes, ventres noués. Ils n’ont plus qu’un seul mot, défaite
de leur retraite, et un baiser. Ils n’ont jamais abandonné plus d’une seconde le monde et le connaissent mieux que quiconque. Ils ont poursuivi l’amour, conscient de sa rareté, pleuré quand
il est mort.
Les immenses, eux, l’ont aidé à renaître chaque fois qu’il l’a fallu.
Chaque fois qu’il l’a fallu. Ils ont admis le piétinement et lui ont sacrifié leurs terres.
Et toujours, dans la faille des obscurités patiemment creusée par ces hommes debout, il est revenu.
Enfin, lorsqu’une véritable conscience rodée à l’imperfection du monde lui a souri, il est resté.