Inadmissible ! : les privés d'autorité

Mercredi 30 mars 2011 3 30 /03 /Mars /2011 12:26

 

art_133053.jpg

 

 

Sept auteurs capitaux contre le Royaume des imbéciles, 1.

 

 

« Animaux, ô chers aimés, ô cruels, ô mourants ; en train de se débattre, engloutis, digérés et assimilés, prédateurs et pourrissant dans leur sang ; en fuite, rassemblés, solitaires, entrevus, débusqués, traqués, rompus ; incréés, privés de Dieu, abandonnés, dans une vie trompeuse ainsi que des enfants trouvés ! » gémit Elias Canetti dans Le Territoire de l’homme.

 

Pourquoi s’intéresser aux bêtes, n’est-ce pas ? Pourquoi leur accorder le crédit d’une métaphore divine, d’une possession mystique ? Parce que derrière tous ces yeux s’appréhendent autant de mondes perçus qui constituent l’ensemble, que si rien d’humain ne saurait m’être étranger il faut pousser encore, rien de vivant, rien de surgi des entrailles liminaires ne saurait l’être non plus. Rien d’invisible, d’inénarrable, rien, rien, au grand rien ne saurait m’être étranger. Descartes nous aura prévenu qu’ils ne sont que machines, mais qu’en savait-il, lui qui rampait par terre vrillé à sa raison boursouflé dans sa suffisance ? Écoutez cette phrase d’un homme qui les aime trop : « Le crocodile, c’est du minéral qui s’anime » Alain Leygonie, p 41.

 

Dites-moi seulement si elle ne soulève pas un mince vent de mystère lié, si vous ne percevez pas instantanément la lecture qu’a du monde sous ses paupières statiques le mutique saurien. S’il n’a pas dans son immobile puissance, la posture terminale de celui qui sait tout. Et puis « L’homme d’abord ? Encore faudrait-il qu’il soit maître de sa haute destinée, encore faudrait-il, pour qu’il la conforte, qu’il s’élève encore, qu’il finisse d’asseoir sa domination, que la voie soit libre. » idem, p 103.

 

Et la voie n’est pas libre. Et puis c’est entendu, écrit, disséminé : on ne me fera plus aimer l’homme pour ce qu’il est. On me fera, souvent, aimer un homme ou une femme sortis des masses et que je saurai identifier, d’accord, peut-être. L’animal, lui, sait rester indifférencié et soudé à l’espèce, il sait former un tout rassurant et pérenne, je peux ainsi aimer les animaux comme un tout, comme je ne peux plus aimer les hommes qu’en marge de leur mêlée.

« Nous guérirons, pourvu que nous nous séparions de la masse. » Sénèque, I, 4.  

Oui, tous les animaux, jusqu’aux mouches qui agonisent sur leur papier, qui touchaient même Robert Musil, capable comme peu d’hommes le sont tant ils craignent pour leur putride superbe, de s’émouvoir et de percevoir derrière un minuscule corps tout à fait dépourvu de cri, la souffrance, et la mort : « Ainsi gisent-elles, pareilles à des avions abattus, une aile en l’air. Ou à des chevaux crevés. Ou dans l’attitude du plus profond désespoir. Ou tels des dormeurs. » Le Papier tue-mouches, cité par Alain Leygonie, p 45.

Tous, et certainement l’araignée, seule compagne des prisonniers et des fous, qui découvrent stupéfaits la qualité de sa discrète visite. « À force de s’occuper d’elle, de l’observer, on s’aperçoit qu’elle possède une forme de beauté, on comprend que la beauté d’un être, c’est le fait d’être autant que possible ce pour quoi il a été fait, c’est la conjonction réussie des buts qui ont présidé à sa constitution. » idem, p82.

Et qu’ont-ils donc, ces hommes, qui leur tourne ainsi une tête qu’ils veulent jolie et vide ? « La raison, la conscience, la liberté, le langage articulé, le rire ou le culte des morts » répond Leygonie. Je pourrais jurer qu’un éléphant qui arrête sa procession douce lorsqu’il aperçoit des ossements de sa propre espèce sur le bas-côté, qu’il les remue et les recouvre, procède à un moment de silence qu’on jurerait recueilli, qu’il a reconnu à l’aide d’une intelligence qui nous échappe, l’insupportable ! l’importance de la sépulture, cette fameuse fonction qui fait assoir notre suprématie. Pour Alain Leygonie l’affaire est entendue depuis longtemps : sa seule fierté à ce jour n’est pas de connaître un peu le maniement de la plume et les chants des oiseaux, c’est d’avoir un beau jour été accepté par les bêtes comme un des leurs.

 

Le bruissement des bêtes confondu à celui des plantes ne suffit malheureusement pas à couvrir les affolants signes de l’effondrement de nos âmes : les éperviers mentaux d’Armand Robin, ces mille voix maléfiques sorties des transistors dans le brouhaha permanent, pathétique, de nos médias surpuissants.

« Au cours de mon tête-à-tête avec les radios mondiales, il m’advient de me percevoir en contact, comme par médiumnité, avec de redoutables êtres psychiques assiégeant la planète, obsédant l’humanité, cherchant des peuples entiers d’esprits à subjuguer, à dévorer, à sahariser. L’ensemble des propagandes lancées simultanément jour et nuit sur tous les pays, sans jamais une seule seconde d’interruption, m’apparaît en ces moments changés en une volée d’oiseaux de proie, impatients de fondre sur des millions de cerveaux. Au-delà des paroles, j’entends des cris de carnassiers mentaux en quête de pâture. » Armand Robin, p 39

 

Lui, polyglotte solitaire, s’y sera plongé entièrement défiant toutes les lois de la nature et surtout celle de la fatigue et de la panique, il aura ausculté des années durant sans pratiquement d’interruption la façon dont on nous parle, dont on nous oriente comme des insectes affolés pour aller nous perdre dans les limbes des écrans de fumée. Prométhée enchaîné volontaire au foie repoussant sans relâche, il les a attrapés, ces maudits faux oiseaux, qui feraient honte aux vrais.

 

« - L’outre-écoute de rien me fait entendre tout.

- Vous entendez ce que personne n’entend. » Armand Robin, p 83.

 

« Tant que nous errons à l’aventure, sans autre guide que les rumeurs et les cris discordants de nos compagnons qui nous appellent de tous côtés, la vie s’usera à des allées et venues qui en abrégeront la durée, même si jour et nuit nous travaillons à notre perfectionnement ». Sénèque, I, 2.

 

« Il me coupa : « Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et, pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons ». » Christian Salmon, p 172.

 

Mais il faut les avoir entendus, ces « compagnons » de misère, pour bien les reconnaître et trier dans leurs chants annihilant toute volonté, allégresse spontanée et cœur à l’ouvrage, la voix unique d’un juste dont la vérité est enfouie sous le monceau d’ordures. Il ne faut pas tant éteindre son poste ni (et surtout pas !) se borner à une unique source d’informations du dehors, du trop loin, mais au contraire s’armer de courage et en supporter le plus possible tout en s’astreignant à ne couper pas trop, à suivre un sujet de fond comme fil d’Arianne pour se diriger dans le noir assourdissant, ou écouter les contrepoints, et, bien plus difficile, à ne pas commenter dans la vive réaction d’une émotion trop facilement sollicitée, tenter de voir les pièges, les gueules d’acier béantes qui voudraient t’immobiliser dans une posture qu’une influence de plus en plus pénible à cibler t’aura soufflée avec une facilité tellement enfantine qu’elle en dit long sur nos temps de cerveaux disponibles.

 

« Est-ce que ce n’est pas justement ce qui est insupportable dans ce qu’on raconte habituellement, dans les romans, l’histoire, les rapports, les médias, que cette sélection qui nous est toujours imposée de temps forts, de choses qui comptent, de détails toujours significatifs, comme si notre vie entière n’était pas en réalité une succession complètement informe de séquences plus ou moins saillantes et de durées perdues, vécues tellement dans l’habitude ou dans un tel écart d’avec nos conduites du moment qu’on ne s’y arrête presque jamais. Alors moi, ce qui m’intéresse là-dedans, c’est justement d’essayer de raconter le mieux possible ce vrac du vécu, en essayant de ne pas trop trier, de faire le moins d’accrocs dans le tissu des jours, dans l’embrouillamini permanent des pensées qu’on trame en soi, et des interventions du dehors qui les perturbent, leur coïncident, les prolongent, les troublent, les justifient, les réorientent, les arrêtent, les noient, les relancent, les désolent, les divertissent, les accablent, les vivifient, les interdisent, les stupéfient, les inondent, les fatiguent, les contredisent, les tarabustent, les agacent, les ennuient, les ravissent, les font dérailler, les ignorent, mais qui de toute façon finissent bientôt par n’être plus dissociables de ce qu’on est. » Serge Rivron, p 63.

 

Fête du bruit. Vertige des opinions. Frappes aériennes de sollicitations. Flash info, flash info, flash info, analyse d’analyses à chaud, réaction-action-réaction et l’homme bave sous lui, saigne du nez et vomit. Tressaute comme un poisson presque mort tombé du seau sur la chaussée encombrée. Faites une pause, respirez, et retournez dans la mêlée retrouver votre fil, idéalement, lorsque l’état de saturation désagréable est maintenu puis dépassé, alors enfin crèvent ces mauvais nuages au-dessus de vous et vous y voyez, vous apercevez le vrai seul sourire complice, un pair, de l’autre côté des ondes, qui vous chuchote doucement de poursuivre. Que savez-vous de source sûre ? Alors continuez à creuser.

 

«  Rien ne nous plonge dans de plus grands maux que de nous régler sur la rumeur publique avec l’idée que le meilleur c’est ce qui est reçu par l’opinion générale, de prendre modèle sur le grand nombre, de vivre, non d’après la raison, mais par esprit d’imitation. De là cet amoncellement d’hommes qui s’effondrent les uns sur les autres. » Sénèque, I, 3.

 

La perception de l’ivresse pathologique se rapproche. Un siphon infernal lorsque tu fermes les yeux, qui ne peut connaître d’arrêt, qui s’emballe et te vrille jusqu’à ce que sans bouger tous les murs du son soient franchis, descente et remontée d’organes, lignes de flottaison amochées, * whoop, whoop, too low, terrain*, * whoop, whoop, too low, terrain*, hurle ta boîte noire mais le black-out dernier, la dernière gifle magistrale qui te tuera n’arrive pas pour te délivrer de cet enfer chimique. Et c’est interminable que tu te découvres encore, infatigable, inopérable.  Une montagne, que je m’écrase ! Une falaise que mes pas se dérobent ! Shoot me down, dear ! La vague ! La vague devra m’emporter moi aussi. Je précise à toutes fins utiles que j’écris toujours sobre, mais finit enivrée de relire ces mots fous qui se précipitent pour sortir. Vous me préciserez en retour, à toutes fins utiles, que tout le monde s’en fout.

« Notre objectif est que chaque client devienne un ami pour la vie. Nous souhaitons vous donner entière satisfaction. Nous sommes vos dévoués et obséquieux cireurs de bottes. Nous sommes très doux et très humbles. Un froncement de vos sourcils et notre vie entière nous apparaît comme un échec. Comme disait l’autre. » Flann O’Brien, p 243.

D’accord ? Je continue.

 

Au cœur du problème, tout près du réacteur qui menace de ne jamais tiédir, il y a des soupapes, bien maîtrisées, entretenues, finement ciselées avec autant d’attention que le reste, elles permettent que l’accumulation de données ne saturent pas un mental flagellant, elles soulagent nos chevilles d’argile qui fissurent sous le poids de tout un monde de haine, de terreur, de mesquineries dégueulasses, de ces listes que je ne veux même plus dresser tant je les connais par cœur, lequel me pardonne parce que je n’oublie pas d’activer régulièrement les soupapes, donc : le rire.

« — Vous savez Godfrey, pas plus tard qu’hier j’ai appris un tas de choses intéressantes sur ma famille. Savez-vous que mon arrière-grand-père a été tué à Waterloo ?

— Vraiment, mon cœur, sur quel quai ?

La tête d’or signifie son mépris.

— Ne soyez pas ridicule, Godfrey, comme si le quai avait une importance. » Flann O’Brien, p 171.

Par exemple. Laissez-moi rappeler une évidence dont je m’enduirai jusqu’à ce qu’asphyxie cutanée s’ensuive : le rire sans esprit est une catastrophe dont chaque témoin porte une honte rentrée qui viendra s’accumuler au reste.

Il s’agira souvent de fustiger les imbéciles, nous y revoilà. La tâche est immense, immodeste, puisque paraît-il nous serons toujours bien l’imbécile du voisin. À voir. Et que ce voisin maîtrise suffisamment sa rhétorique pour que toute l’immensité de l’erreur que constituera ma vie sous ses mots acerbes et assassins ainsi déployée me saute au visage avec une férocité telle que seul un bref seppuku me sauvera du déshonneur. Mais surveillant de près mon voisin, je crois que pour l’heure je vais vivre.

« Pour supporter que la France tombe de la guerre dans le carnaval, il faut que nous soyons de rudes salauds ! » Georges Bernanos, p64.

Entendu, Georges, mais ce n’est pas très festif de ta part. Et puis tu verrais la tronche de nos guerres… tu préfèrerais à coup sûr nos somptueux bals masqués.

 

« Le vieux théâtre de la guerre, avec ses règles et ses contraintes spatio-temporelles, sa logistique, le génie « visuel » de ses stratèges et le courage physique de ses soldats, a cédé la place aux champs de bataille virtuels et aux système de « réalité augmentée ». Ceux-ci créent un nouvel environnement hybride, dans lequel l’enjeu principal du combat n’est plus un champ de bataille réel, mais un miroitement de signes : celui de la guerre virtuelle où s’affrontent moins des armes que des données, des systèmes de décodage d’informations et des scénarios dont le but ultime est moins l’annihilation de l’ennemi que sa construction mythique. » Christian Salmon, p 166.

 

On nous prend assurément pour des imbéciles, de fait. Le « traitement » des médias est un épouvantail qui, si l’on en croit quiconque, n’effraye plus personne. Pourtant nous courrons. Nos indignations scandées sous le métronome des faiseurs de scandales ont belle figure, ah oui. Chaque bonne et grande maison aura son « porte-parole », ou mieux sa plume de l’ombre, son storyteller qui devra nous narrer, comme à des enfants indolents et gras, ce qui se passe sous nos yeux mais qu’on devra voir par les leurs. Je peux vous assurer qu’en réunion, ils rigolent bien. La fiction, non-fiction s’interpénètre, on demandera conseils aux scénaristes d’Hollywood pour la prévention anti-terroriste, on créera une jurisprudence Jack Bauer (si ça marche dans la série, ça marche IRL), on écrira d’un conflit ce qu’il faudra qu’il signifie (la « guerre comme contre-narration »), forcer le réel, le démagnétiser, créer nos hologrammes n’est déjà plus tellement un problème et non, il n’en est pas un après tout : si nous cernons ces hologrammes. Un jour si j’y parviens, je poursuivrai cette tâche intense de micro-histoire simultanée, de tri hyper rapide en séquences alternées à la recherche obstinée des voix pures.

 

« Et l’homme ne veut toujours pas reconnaître que tous ses mots sont morts ; alors, on lui tue cent fois ces morts ; il ne veut toujours pas reconnaître que ces morts tués sont bien morts ; alors on les lui met de travers au bord de la bouche, cadavres absurdes, signes à l’envers, parodie ; et on lui dit : « Répète ! Répète ! Répète ! Tu n’es plus que répétition permanente de tous tes mots tués ! » Le caractère véritable de la guerre de ce siècle m’apparaît : guerre dans le cerveau, guerre contre le cerveau. » Armand Robin, p 42.

 

Les mots sont détournés, la paraphrase règne, le slogan devient argument. Tout le monde a beau me dire « Ah bon ?! ça alors, tu découvres quoi exactement ? », je ne cesse de découvrir en dévorant ces images malades, en écoutant ces commentaires incroyables, en lisant ces analyses grotesques, justement, ce à quoi il est improbable que je m’habitue un jour, cette farce à laquelle tout le monde consent et quand on nous pointera encore et toujours un gros doigt vers ce à quoi il est indispensable que nous pensions maintenant, je serai l’imbécile qui continuera à regarder le doigt.

 

« Le bon peuple de France : Mais enfin, Paméla, c’est totalement inégal.

Moi : Et ta vie, à toi, elle est égale ? Partage ! Tu veux peut-être que je te rembourse ta connexion ? » Paméla Ramos, p 10.

 

Imbéciles ! Si seulement je vous aimais moins je n’aurais aucune cure à tenter de nous tirer de là. Je suis tellement fatiguée. Ne me restera donc que le sabotage ?

 

*** Petite déviation, dernière avant la fin.***

 

« Fatigue d’outre la fatigue, toi par qui j’ai constamment vacances, — fatigue d’outre fatigue, toi par qui en toute situation donnée on est fait non-matière inconditionnable, toi par qui sur l’autre versant du perçu on vogue en objet allégé, fétu pris d’univers — fatigue d’outre la fatigue, toi par qui près de nous une surnature partout scintille, — fatigue d’outre la fatigue, ô toi, mon repos sans nom, ô toi qui me dors sans que je dorme, — ô toi mon amie, ma confidente, mon épouse, — merci ! et oh ! jamais, jamais ne me quitte ! »  Armand Robin, p 38

 

Bel état que cette ouate qui semble caresse, toute la peau en douleur mais en-dessous la vie, qui conçoit, envisage, incarne et reste en place. Théâtre fermé pour l’heure, le bourdonnement ami fait place au silence d’une nuit qu’aucun démon ne peuple. Et je me sens veiller sur vous, assurée follement que de le croire tellement tissera autour de vos lits une protection valide.

 

 

***Fin (je suis une femme de parole)***

 

«  Je viens d’essayer de définir, avec le maximum d’exactitude possible en une telle matière, la véritable nature de ce que chaque homme sent obscurément se tramer autour de lui. » Armand Robin, p 56

 

« Voilà ce que vous ne comprenez pas et vous vous donnez un air qui ne convient pas à votre situation, comme ceux qui s’amusent au théâtre ou au cirque tandis qu’un deuil frappe leur maison et qu’ils ne sont pas encore avertis de ce malheur. Mais moi, regardant de haut, je vois quelles tempêtes ou vous menacent pour crever un peu plus sur vos têtes ou, prêtes à vous emporter vous et vos biens, sont déjà toutes proches. Que dis-je ? Maintenant même, bien que vous ne le sentiez guère, est-ce que le cyclone ne roule pas dans ses tourbillons vos âmes qui fuient et cherchent les mêmes objets et sont tantôt élevées dans les airs, tantôt broyées au fond des abîmes ? » Sénèque, XXVIII. 

 

Le reste est perdu, indique l’éditeur à la suite de cette envolée qui ferme le recueil. Mais l’essentiel reste. Il devra percer les ténèbres qui s’annoncent, telles qu’elles s’annonçaient naguère, et furent défaites.

 

Que voulez-vous que je rajoute à cela ?

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
Mardi 29 mars 2011 2 29 /03 /Mars /2011 18:18

la-meute-2.jpg

 

Cette urne contiendra ce que l’univers n’a pu contenir

Septime Sévère devant sa future urne funéraire.

 

Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les œuvres de la Nature, et à un haut degré ; or, la finalité qui régit la constitution ou la production d’un être est précisément ce qui donne lieu à la beauté

 Aristote, Traité sur les parties des animaux.

 

 Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles. 
Georges Bernanos, La France contre les robots.

 

C’est la tragédie infinie des cons, qu’elle ne puisse jamais finir. 
Serge Rivron, Octobre russe.

 

 Le malheur des philosophes est d’avoir une biographie
Pierre-Emmanuel Dauzat.

 

 

Imbéciles ! Oui, vous. Attendez un peu que je me débarrasse des crédits et nous allons nous dire deux mots.

 

J’indique ici les sept ouvrages qui ont subi mes assauts pour ce texte, et les éditions employées. Par suite dans le corps, les citations seront identifiées par leur auteur, et le numéro de la page de l’édition ci-dessous, sauf pour Sénèque dont je donnerai les références du texte source, suivant l’usage.

Ces ouvrages ont tous été lus dans ce même dernier mois, relus pour Storytelling et La Fausse Parole. L’ordre de leur indication étant celui dans lequel je les ai terminés, lisant souvent parallèlement.

 

Armand Robin, La Fausse parole, Le Temps qu’il fait, 2002, 157 pages.

Flann O’Brien, Best of Myles, Les Belles Lettres, 2011, 318 pages.

Serge Rivron, Octobre russe, Pluton éditeur, 2010, 186 pages.

Alain Leygonie, Les animaux sont-ils bêtes ?, Klincksieck, 2011, 145 pages.

Georges Bernanos, La France contre les robots, Le Castor Astral, 2009, 247 pages.

Christian Salmon, Storytelling, La Découverte, 2008, 251 pages.

Sénèque, La Vie heureuse, traduction de René Waltz, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 2002, 117 pages.

 

« Si je me sentais faiblir, j’inventerais un mystérieux ornement épistolaire : l’ante-scriptum.»

Flann O’Brien, p 234.

A.-S. donc : « Est-il surprenant qu’on ne parvienne pas au sommet, quand on escalade des pentes escarpées ? Si tu es un homme, admire jusque dans les chutes les grands efforts. » Sénèque, La Vie heureuse, XX, 2.

Attention, nous sommes bien d’accord que nous n’admirerons les chutes que des grands efforts. [note du lecteur moderne]

 

Il faudra que je compte combien de fois Georges Bernanos emploie le terme « imbéciles » conjugué ou non dans son traité La France contre les robots.  Peut-être ce laborieux travail de fidèle a-t-il déjà été accompli quelque part, il faudra alors avoir la magnanimité de me le pointer. Lui n’aura eu recours à aucune métaphore animale pour nous qualifier une bonne fois pour toutes, que notre orgueil de créature à peine debout s’en relève ou non.  

 

Il est vrai au demeurant que toute cette histoire est compliquée, il me plait pourtant de m’y sacrifier. Je vous regarde où je peux, vous ausculte, m’abreuve à vos sources d’autant de mauvaises boissons pour trouver dans ce dont vous êtes capables de pire, une constante qui viendra m’indiquer vos manques, vos béances, ce qu’il faudra envisager de réparer chez nous tous pour enfin toucher cette ébauche d’espoir de nous comprendre, et donc nous pardonner. Le répit, pour ce faire, recule.

Ce n’est pas un problème.

 

Aucune réconciliation possible ne se fera sans prendre à la racine cette immonde imbécillité, cette stupidité crasse qui n’est pas l’apanage des moins bien nés, ni même des non lettrés, loin s’en faut. Mais surtout de ceux qui ont oublié en chemin l’essentiel : le voyage et le corps, l’isolement des médias, le rire et son rapport aux bêtes.  « Certes, il existe des catégories d’hommes prêtes pour l’abattoir mental. En premier lieu, les intellectuels. » Armand Robin, p 56.

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! » Georges Bernanos,  p82.

 

Car oui, vous aussi, vous êtes des imbéciles, et il faudra déjà l’avoir admis pour qu’on avance.

Moi ? Moi qu’est-ce que vous croyez, que je surgis des profondeurs, inengendrée et formée, la sagesse suprême, le Guide d’un désert d’insurgés ?

« Je ne suis pas sage et (que ta malveillance soit satisfaite) ne le serai pas. Exige donc de moi, non que je sois égal des meilleurs, mais seulement meilleur que les méchants ; il me suffit de retrancher chaque jour quelque chose de mes vices et de gourmander mes égarements. Je ne suis pas parvenu à la guérison, je n’y parviendrai même pas ; je compose pour ma goutte des calmants plutôt que des remèdes, heureux si les attaques sont moins fréquentes et les élancements moins forts ; par comparaison avec vos pieds, moi débile, je suis un coureur. » Sénèque, XVII, 3,4.

 

Mais je t’en prie, défie-moi et défais-moi. Au contraire, cela me fera plaisir de constater qu’en te trompant d’ennemi, tu te découvriras au moins une cause, cher lecteur. Mais avant toute chose écoute un peu ce qu’en disent d’autres, étonnamment éparpillés de par les siècles et les contrées, les parcours et la renommée, écoute et jure-moi qu’il n’y a pas au-dessus, autour, imprégnant les tissus, les prunelles, les tapis de motifs, un bon sens, une prière, une injonction, un conseil, une voix commune qui clame ou implore, témoigne, éclaire dans la pureté de son timbre : « Puisez en vous l’eau fraîche qui éteindra l’incendie ravageur de votre bêtise ! » Nous ne sommes pas nés stupides, nous avons entretenu par paresse ce fléau moqueur, contaminés lors de nos rapports consentis, ou non, dans une mauvaise hygiène. Cette bêtise qui rend triste, froussard et mauvais comme la petite teigne qui ne tue pas mais fatigue, use jusqu’à la moelle celui qui sait et voudrait avancer. Il faut sans cesse attendre que les bêtes aient fait leurs bêtises, par eux-mêmes, quand on est déjà passé par là et qu’on sait que c’est vain, mais qu’ils nous retiennent, pour qu’on assiste lassés, furieux, à leur chute prédite. Puis ils se relèvent pantelants, avec un rire nerveux, et consentent à nous accorder de reprendre une route qui entre temps n’en finit pas de s’allonger devant nous.  Un jour alors nous n’attendons plus, et les points vibrants qu’ils forment derrière nous comme autant de mirages, leurs clameurs assourdies, balayées par les vents nous rappellent parfois, un pincement au cœur, comme nous fûmes ensemble, lorsqu’on était plus lents. Pris de pitié, pour nous-mêmes souvent, nous rebroussons et tendons à nouveau une main. La perspective s’inverse, et de l’autre côté de la main nous sentons que peut-être, nous sommes de ceux qui sont allés trop loin.

 

 « À la différence du chien (un chien normalement éduqué) qui te fait une confiance totale, pour lequel le rapport de maître à dominé est totalement codifié, le loup garde toujours une distance. Il t’observe, il essaie d’entrer dans ton monde… Une fois, j’étais dans le jardin en train de lire, le téléphone sonne dans la maison, je pose mon livre pour aller répondre. Quand je reviens, le bouquin a disparu. Le bouquin, la louve l’avait enterré à l’ombre du marronnier, à l’endroit où, la terre étant plus fraîche, plus facile à remuer, elle enterrait le surplus des têtes de moutons que je lui donnais à manger. En enterrant le livre, elle avait enterré ma tête de mouton. » Raoul Lopez, cité par Alain Leygonie, p 38.

 

Trop tard pour ceux qui restent, cette fois-ci, le bus a démarré et s’élance à travers la Pologne. De la même façon que face à l’animal nous ne savons pas, et ne pouvons savoir qu’au terme d’une observation sage, obstinée, détaché de soi-même au degré de l’oubli qui intime une focalisation surnaturelle, de la même façon la connaissance d’un autre séparé par la langue, se fera surtout dans l’immersion en ces blocs érigés autour de son corps perdu, construits dans une eurythmie propre à son passé, son tracé et les temps, les cieux, l’occupation au sol sous des fuseaux qui mangent ou recrachent des heures et permettent enfin le flottement, la perte légère des contrôles qui nous rendront perméables à la beauté altérée, décalée de nos tempos habituels. Il faut y aller pour savoir.

« Mais si l’on n’a pas la chance que le vent d’un octobre en Russie s’engouffre et ranime en nous jusqu’au plus infime de nos atomes, on reste condamné à ne voir jamais dans l’évidence que la banalité. C’est terrible. » Serge Rivron, p 110

 

La Russie, en octobre, après l’effondrement des Twins. Moscou, avec des vrais morceaux de Lénine dedans. Une vraie poupée russe que cette troupe de théâtre franco-russe dans le livre, qui s’interculture comme elle peut, sous les yeux de Nilda Fernandez avant sa Métamorphose en mite, qui vaudra à l’auteur des réprimandes acides.

« Moi : L’hiver approchant à grands pas, il y a de plus en plus de spéculation sur l’issue du combat titanesque qui se déroule en Russie. Dans cet étrange et lointain pays, des masses énormes d’hommes et de métal sont inextricablement liées sur un front qui va de la mer Noire au lointain isthme de Carélie, un arc qui embrasse une grande diversité de terrains et même de climats. Quand le Führer lança des divisions Panzer à l’assaut de Smolensk et monta la vaste opération en pince dont le point culminant fut la sanglante boucherie du Dniepr, de nombreux observateurs prédirent que la guerre serait longue. Le général Koniev, grand stratège responsable des succès alliés en Moravie, avait déplacé des forces considérables sur l’axe du front, où la « pince du crabe » se tournant vers le sud, avait porté le Sturm und Drang de la bataille en des lieux nouveaux et inattendus. Le …

Le bon peuple d’Irlande : Il doit y avoir quelque chose qui cloche, c’est sûrement l’éditorial.

Moi : Bien sûr.

Le bon peuple : Mais…

Moi : Oui, désolé : il y a quelque chose qui cloche. Mon blabla est mal placé. Un crétin a fait une connerie. » Flann O’Brien, p 94.

Désolée, tu es entré trop tôt, Flann, ce n’est pas encore à toi. La répétition n’est pas encore au point, mais tous travaillent avec enthousiasme et entraide. Il faudra pourtant en laisser derrière. Être encore celui qui repart.

« Pauvre Sacha ![…] Il est jeune, à peine trente ans, mais il est russe – et sa jeunesse et son talent ressemblent à ceux de tant dans ce pays, leur histoire ravagée d’alcool et d’espoirs éteints, leur présent laminé par l’ennui et les illusions déjà perdues de la liberté retrouvée, leur avenir d’avance écrasé par la cupidité et la course au plaisir. Détestable bilan d’un détestable siècle. » Serge Rivron, p 85. 

 

Serge l’œil rivé et qui voit. Un journal qui accompagne ses pas soutenus par l’alcool et l’abondance généreuse de la bonne chère des Russes qui reçoivent pour donner.

« – Comment ! toi, diras-tu, tu donnes pour recevoir ! – Non, pour ne pas perdre. » Sénèque, XXIV, 2.

 

Frayer dans toute sa fausse simplicité, n’oublier aucune icône, aucune voix d’ange surtout celles passées sous silence, s’adresser à ceux qui vous liront demain, peut-être dix longues années plus tard lorsque tout sera recouvert, patiné d’une distance onirique, d’une brume des grands soirs aux orchestres mécaniques qui se remettent soudain en marche, entonnant une musique qu’on croyait envolée à jamais. Un homme qui marche, arpente, hume et rougit de la violence des glaces puis qui revient et s’arrête, nous regarde marcher dans ses pas dessinés.

« Encore ne te parlé-je que de sites archi-connus, je pourrais t’en réciter des dizaines, d’autres lieux, des rues fraîches qui longeaient des chefs-d’œuvre de l’architecture Renaissance que j’ai oublié de visiter ; des ramblas si typiquement catalanes, ou andalouses, ou madrilènes, dont je n’ai su l’existence que parce que j’allais y acheter des melons et des graines pour le canari de ma logeuse ; des coursives, des terrasses écrasées sous des soleils de plomb ; même un parking d’une des cités Nord de Marseille dans la glaçante lumière d’un après-midi de février ; la puanteur d’une fromagerie qui donnait sur l’escalier de bois d’un immeuble du 15e où j’ai passé ma première journée à Paris. Pas un endroit, pas une place que le Guide du Routard n’aurait sali. Pas une ville qui n’ait pris sens que de la mesure de mes ignorances et de mes pas. » Serge Rivron, p 92.

 

Une chronique loin des journalistes, si pleine de sens, si éloignée du scoop, bienveillante, souvent drôle, qu’on prendrait pour heureuse si l’on ne connaissait pas les gerçures des vies d’hommes qui tentent de rester nus sous la bise glaciale.

« Nous nous sentons vivants parmi tant de malheureux qui déjà ont la ressemblance des morts, et c’est vrai que nous sommes vivants, si c’est vivre que respirer encore. » Georges Bernanos, p 161.

Une chronique, donc, qui ne trouvera pas d’éditeur. C’est qu’il faudra toujours se battre, n’est-ce pas ? Ce n’est pas assez d’écrire pour les imbéciles, quand bien même le grand Georges se défend bien d’écrire pour eux, quel choix de lecteurs aura-t-il aujourd’hui ? Et pour toi, Serge, cela ne suffisait pas de défendre un projet au pays orthodoxe où tout est déjà passé, d’en écrire sa mémoire, et tes justes impressions superposées sépia sur les façades rococo, non, il a fallu rentrer. Et connaître la misère d’un pays gangréné de plus jeunes que toi, hein, qui savent tout mieux que tout le monde et en font largement profiter les arrêts de pile épuisés des librairies fermées…

 

« Au siècle dernier, Joyce et Yeats étaient les deux seuls hommes de génie. Pour le reste, nous avons eu une infestation de vermines littéraires, une éruption de pustules contre laquelle, malgré toute la patience des scientifiques, aucun remède n’a encore été trouvé. Appelons-la si vous le voulez bien la « typo-ïde » ». Flann O’Brien, p 205

Flann ne parle pas de toi, Serge, et puis tu es trop vieux maintenant, tu es sauvé. Oh, tu peux la ramener d’ailleurs, cher Flann, on n’aura pas manqué d’oublier pour de bon, ou presque, tes frasques d’Irlandais insolent pendant la seconde guerre. Alors que tu voyais bien juste, toi aussi, sur les snobs des salons qui causaient gaéliques et surchargeaient les salles où l’on jouait des pièces incompréhensibles, en se pâmant comme il se doit devant elles.

 

Tu as eu une fort bonne idée, si je peux me permettre de la soumettre ici, au risque de te la voir dérober: excédé ou jovial — tu n’as pas indiqué l’émoti-conne par-devant ta logorrhée—, tu proposes un concept que Serge, lorsqu’il en aura assez de plaider douloureusement sa propre cause n’attendant plus qu’on le fasse, pourrait apprécier : « Eh bien j’ai décidé d’aller plus loin. Je me permets d’annoncer respectueusement mon nouveau recueil  de vers intitulé Dépit envers Taurus. Nous avons décidé d’utiliser la fonte Caslon huit points sur du papier chasseur de dinde et une couverture en velours côtelé violet. Mais attendez la suite. Une fois le caractère choisi, il sera immédiatement détruit et AUCUN EXEMPLAIRE NE SERA JAMAIS IMPRIMÉ. Les serviteurs de la compagnie ne seront en aucun cas autorisés à réaliser ne fût-ce qu’une épreuve d’imprimerie. L’édition sera si limitée que mille livres ne suffiront pas à acheter un seul exemplaire. Voilà ma conception de l’exclusivité.

Le prix s’élèvera à cinq shillings. Ne poussez pas le ridicule jusqu’à me demander ce que vous obtiendrez en échange. Vous n’obtenez rien de visible ni de tangible, pas même une facture. Mais vous gagnez l’honneur de participer à l’une des expériences les plus audacieuses jamais menées dans mon laboratoire littéraire. » Flann O’Brien, p169-170.

 

Rassurez-vous, hommes de plume sans emploi, il reste à faire des « ménages », comme celui-ci proposé chez une clientèle sélective, « manieur de livres » pour que l’acheteur d’une bibliothèque flambant neuve pour frimer (n’oublions pas que cela se passe dans les années 40, on frimait encore avec une bibliothèque) puisse faire mine d’avoir lu tous ses livres :

« Chaque ouvrage est usé consciencieusement, d’abord par un manieur professionnel puis par un manieur émérite ayant à son actif au minimum cinq cent cinquante heures de pratique ; des passages appropriés sont soulignés dans pas moins de cinquante pour cent des livres, dans une encre rouge de bonne qualité, et l’un des commentaires suivants est judicieusement inscrit en marge :

Stupide !

Oui, en effet !

Comme c’est juste, comme c’est juste !

Je ne suis pas du tout d’accord.

Pourquoi ?

Oui, mais cf. Homère, Od., iii, 151.

Mettons, mettons.

Assez juste, mais Bossuet dans son Discours sur l’Histoire universelle a déjà fait cette observation et donné des explications bien plus convaincantes.

Quelles bêtises !

Bien vu !

Mais pourquoi, nom de Dieu ?

Je me souviens que ce pauvre Joyce me disait précisément la même chose. » Flann O’Brien, p 20.

On peut rire. On y reviendra, à ce rire. Tu te gausses, petite, parce que tu penses que tu ne fais pas partie du lot, que tout ceci est foutrement réel, bien vrai ? Tu as regardé, minuscule, par les anfractuosités des récits de voyageurs, parfois même tu es allée vérifier par toi-même comme on ramène des mots neufs et curieux des contrées isolées. Tu relèves tes filets, et puis tu sens une nouvelle poussée, intérieure, structurelle, tu comprends que tu n’en sortiras jamais, de toi.

 

« Ils haïssaient la liberté comme un homme hait la femme dont il n’est plus digne, je veux dire qu’ils se cherchaient des raisons de la haïr. Ils haïssaient ce qui leur restait de liberté, précisément parce qu’il ne leur en restait pas assez pour être des hommes libres, mais assez pour en porter le nom, pour être parfois tenus d’agir comme tels. » Georges Bernanos, p 60-1.

L’étau se resserre.

Alors tu te mets à courir. Tu ne bouges pas bien sûr. Tu cours sur les poutres, sur les murs, sur les bombes, tu reprends à peine ton souffle tu esquives les escadrons, tu fracasses tes capitaines, abominable à rire encore de tes ineptes jeux de mots, tu surgis au coin de rues empoussiérées par les « Black Hawk Down ! », tu déchires tes talons d’Achille, et cela fait longtemps que la douleur te précède, te somme, te consume de poursuivre. En chandelle pour toucher le ciel avec tes pieds, flexions, flexions, contractions, et soudain extension ralentie en demi-lune,  les mains balancées devant elles, la poitrine ouverte, tu te déploies dans toute l’envergure de ton corps, ce corps miracle dont tu as dessiné les contours que tu sens te parler plus profond que les astres, qui t’en donne, encore et encore quand la fatigue aurait déjà du gagner. Tu n’as pas bougé bien sûr. Tout en toi a bougé. À peine ta surface aura frémi, rosi. Et tu reprends ta course folle, tu dévales, et tes poumons brûlent, et tes jambes s’endorment, tu franchis les ruelles, les collines, les clairières, et tes cheveux poussent derrière toi, claquent sur ton dos, tu n’entends plus qu’un battement ami, celui qui irrigue pour que jamais plus tu ne meures de ces suffocations, entre ces murs qui puent, blafarde en sous-terrain, non, le rouge revient, il fouette, ordonne que tu te dresses au monde, que tu l’empoignes dans la souplesse et l’endurance, puis les performances, le dépassement, la limite qui flamboie, qui t’attend et que tu traverses encore en transe, l’acide de tes muscles qui suintent jusqu’à pleurer, bruit blanc dans les oreilles, sans jamais craindre le démantèlement. Le cerveau qui s’organise pour tout enregistrer, ne plus paniquer, décrypter, encoder et ne ploie pas, ne s’effondre pas sous les stimuli. Tout s’engouffre, défonce, s’enfonce puis reste, se pose, demeure. Soudain, tu t’arrêtes, nette, tu te fends d’un sourire d’ancêtre, et déplies une paume. « Je ne sais quoi de doux, de secret, de douloureux prolonge dans ces ténèbres animales l’intimité de la lueur qui veille en nous. » dirait Georges Bataille dans La théorie de la religion.

 

Ce que tu donnes à qui sait recevoir devient sacré, confronté aux vivants et aux morts et l’énergie pure t’envahit. Inexplicable. Fomentée tout en toi, jalousement serrée. Ton animal.

 

(la suite demain)

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 11:45

 

« La base démocratique de la nouvelle tyrannie permet déjà de rejeter d’emblée aux extrêmes confins de la société quiconque ose seulement problématiser cette tyrannie. La seule, la bonne question désormais, est de savoir s’il est encore possible de ne pas tout interdire absolument. Tout, oui, tout en vrac, d’un seul coup, dans tous les domaines imaginables. La notion de « limite » n’a déjà presque plus cours. La liberté de penser (donc, par définition, de penser mal) ne peut plus être protégée ; cette liberté disparaîtra de la liste des droits de l’homme le jour où on estimera démontré que toute liberté individuelle a des effets collectifs nocifs. »

 

Philippe Muray, L’Empire du Bien, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 37.

 

Autres extraits:

 

L'Injure

La littérature qui rentre plus tôt à la maison

Vivre et penser comme des athées

La Transparence et le Partout

 

 

Muray, Essais

 

Paméla Ramos : Vincent Morch, aujourd’hui jeudi 16 septembre paraît en librairie l’intégrale des essais de Philippe Muray parus aux Belles Lettres comprenant L’Empire du bien, Après l’histoire et bien sûr les Exorcismes spirituels en ce moment à l’honneur au Théâtre de l’Atelier grâce à la prestation appréciée de Luchini. Tu as supervisé et annoté cet opus imposant de quelques 1800 pages afin de recontextualiser les vitupérations jubilatoires de l’érudit excédé. Il apparaît à la lecture ou relecture de cet ensemble un certain nombre de constats dressant il me semble un portrait redoutable et fascinant de notre monde appauvri que l’on peut sinistrement appeler « actualité » puisqu’on ne peut plus parler d’Histoire. E. R. Dodds dans son dernier ouvrage paru en français Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, notait avec amusement qu’un coup de tocsin n’avait pas été sonné dans tout l’Empire à un moment donné pour avertir tout un chacun qu’un tournant majeur s’amorçait et que le déclin, ou la mutation, s’annonçait irréversible. Qu’il était peu probable que le Romain moyen né en 300 se soit même aperçu sur la simple durée de sa vie qu’il vivait la chute de l’Empire romain. Muray part du postulat en 1998, dans sa préface d’Après l’histoire, que  notre mutation, notre chute, à nous, a déjà eu lieu. Que nous sommes d’ores et déjà sortis de l’Histoire. Dieu sait qu’il est impopulaire d’aller perturber l’ère hyperfestive qu’il décrit dans L’Empire du Bien pour rappeler, comme Maurice G. Dantec le fit plus violemment encore en 2007 dans American Black Box, que « la récréation est terminée ». Il propose pour ce faire une micro-histoire centrée sur les années 1998-1999 observées mois par mois – méthode qu’a reprise récemment Christian Salmon pour l’année 2008 dans son Storytelling Saison 1 –, et des billets d’humeur rassemblés en Exorcismes spirituels opposant à chaque aberration instantanément créée par les pouvoirs médiatique et politique une réaction qu’on jugera appropriée ou non.

Une question d’apparence anodine me vient de prime abord : Pouvons-nous encore nous regarder, avec quelques années seulement de recul et sous le regard en temps alors réel ou presque de l’auteur (les textes ici présentés ont pour certains déjà plus de dix ans…) et nous (re)voir dans un ensemble satisfaisant, nous comprendre bien sous l’amas sans cesse grossi d’informations et de marqueurs frénétiques et contradictoires, pouvons-nous seulement nous connaître et quelle serait la méthode, d’après Muray ?

 

Vincent Morch : Il me semblerait assez hasardeux de déduire de ces textes fulgurants une quelconque méthode, au sens d’un ensemble de règles qu’il faudrait épouser point par point pour aboutir à un but défini – ici, une connaissance « authentique » de nous-mêmes. L’un des intérêts de regrouper ces textes est de rappeler qu’avant d’être le polémiste qu’on connaît, Philippe Muray a d’abord été un critique littéraire talentueux. Au cœur de son œuvre, on ne découvre ni Ségolène Royal ni Jack Lang. Au cœur de son œuvre, on découvre une réflexion patiente, enthousiaste et profonde sur la peinture et sur l’art du roman, cette dernière étant nourrie à la source de deux références majeures, Balzac et Céline. C’est à partir de sa méditation esthétique que se structure et que se déploie son point de vue acéré sur le monde. De plus, Philippe Muray, en bon littéraire, revendique plus la singularité de son point de vue – de son style – que la dimension universelle de son propos. Bien que ses textes m’aient conduit, au cours de mon « immersion », à vivre l’expérience curieuse de ne plus percevoir le monde qu’hyperfestivisé, je crois que ce à quoi Philippe Muray nous enjoint est de cultiver une singularité en voie d’extinction, et non de se joindre à un quelconque groupe – fût-ce celui de ses admirateurs, nécessairement éclairés. C’est là ce que j’ai trouvé de plus jubilatoire dans son œuvre : cette expression souveraine de la liberté de penser. Il est donc possible de voir dans cet exercice/exorcisme de pensée, si l’on tient absolument à ce terme, sa seule et unique méthode. Penser. Par la négativité. En vue de la singularité. Et au risque de la solitude.

 

P. R. : S’ériger contre un certain nombre, voire tous les composants de ce monde idéalisé où le bonheur doit primer et où l’on nous somme de nous aimer les uns les autres un revolver sur la tempe, tout « frétillants des Droits de l’Homme » que nous sommes, conduit-elle inexorablement à cette mise au ban ? Nous nous posions récemment la question de la possibilité même d’être encore pessimiste et singulier dans un environnement dont le cynisme frappe jusqu’à faire de ces infréquentables sautes d’humeur une mode. Il n’y a qu’à observer pour exemple les faiseurs de rentrées littéraires qui nous indiquent  que cette année nos auteurs fonctionnaires sont sombres, accompagnant un déclin perceptible de la civilisation, un rejet, alors que certains s’époumonent en vain dans le désert depuis des décennies déjà, au risque de cette impopularité que tu mentionnes. Ainsi que la publicité a réussi, tour de force, à récupérer l’écologie comme credo par exemple, achevant de la discréditer puisque nous culpabilisant jusqu’à l’overdose avec toute l’hypocrisie odieuse qu’une telle démarche impose, réussira-t-on à noyer les trop lucides messages de désolation de Muray en le récupérant tel un amuseur public à citer sur Facebook ? Doit-on le laisser être l’icône première (à son corps pourtant bien défendant) d’un front réactionnaire de surface, fait d’agitateurs de clichés stériles plutôt que de penseurs libres ? Je rejoins ma première question : qui peut lire et comprendre Philippe Muray aujourd’hui, dans cette confusion ambiante qui hésite sans cesse entre le bonheur perpétuel et la consternation convenue, à l’affût du moindre aphorisme cinglant « jingle » pour briller en soirée mais refusant l’incarnation même qu’imposent ces sinistres constats (à commencer par penser singulièrement) ?

 

V. M. : Peut-être pourrait-on synthétiser l’essentiel de ces questions en les formulant ainsi : le destin d’une œuvre appartient-il à quiconque ? Et que signifie le fait de s’en emparer même, et surtout, animé des meilleures intentions, pour en défendre la valeur et la « vraie » signification ? Il existe une ironie manifeste à militer pour un auteur qui abhorrait le militantisme. J’y vois la patte d’Homo festivus. Car celui-ci n’aime rien tant que se donner l’illusion de l’Histoire quand il ne vit que sa parodie carton-pâte – vivre le Grand Soir sans un risque. Mais l’Histoire ne se maîtrise pas. Le soleil de l’inconnu darde sur elle ses rayons noirs, qui sont aussi les causes de sa fertilité : par eux, pour le pire comme pour le meilleur, advient quelque chose qui, l’instant d’avant, était impensable. L’Histoire, bien qu’elle soit le produit objectif des actions humaines, n’est donc pas le produit d’une volonté au sens strict. Elle s’oppose en cela de manière radicale à  ces purs artefacts que sont les « événements », dont Paris-Plage et les festivités de l’an 2000 sont les archétypes grotesques. Que l’œuvre de Muray soit récupérée par des individus qui la désamorcent ou qui en font l’alibi de leurs propres idées importe peu, par conséquent, car c’est là le travail d’usure qu’impose le temps à toute création de l’esprit. Sa fécondité se mesurera précisément sur ces points, sur sa capacité à dissoudre les discours qui voudraient atténuer sa puissance critique, sur sa faculté à se régénérer constamment, à chaque lecture, à chaque génération. Muray me semble assez fort pour se défendre tout seul.

À ta question concernant le lecteur « idéal » de Muray, celui qui serait à même de le faire vraiment sien, c’est-à-dire de suivre un chemin de liberté intérieure similaire (mais non pas identique) à celui que lui-même a suivi, je pense qu’il devrait se distinguer avant tout par son sens de l’autodérision. Un bon lecteur de Muray, c’est un lecteur qui comprend qu’Homo festivus est une image grossie (mais non pas déformée) de certains aspects de lui-même, qui reconnaît que ces attitudes ridicules sont les siennes avant d’être celles d’autrui. Car l’une des caractéristiques essentielles d’Homo festivus est de s’imaginer innocent par principe, libéré de toute corruption personnelle : il cherche donc de manière exclusive le mal dans des causes extérieures – il a besoin que d’autres payent. De ce point de vue, même si Muray a pris la gauche prioritairement pour cible, il me semble ridicule de voir dans les clivages politiques la ligne de démarcation entre ceux qui seraient des Homo festivus et ceux qui ne le seraient pas. Nous sommes tous des Homo festivus, à divers degrés. Regardons-nous en face.

P. R. : Le destin d’une œuvre n’appartient certes à personne, ou du moins les ramifications m’apparaissent-elles trop complexes ici pour déterminer avec assurance qui décidera ou non de la postérité de Philippe Muray, je te l’accorde parce que c’est un autre débat qui s’ouvrirait, probablement sans fin. Tu affirmes de plus qu’on ne peut pas maîtriser l’Histoire et j’entends ce que tu veux dire par là. Il n’empêche que j’écoutais récemment à la radio quelques propos de Claude Chabrol retransmis à l’occasion de sa mort  (la voix des morts semble toujours résonner avec plus de sagesse que lorsqu’elle appartenait encore aux vivants, ce qui me semble un signe paradoxal d’espoir que nous ne souhaitons pas trancher toutes les amarres, les leçons du passé) qui disaient simplement : « Bien sûr que je sonde la nature humaine, nous sommes des humains vivants dans ce monde, tenter de peindre la comédie humaine est la moindre des choses. » Il rajoutait qu’étant conscient de ne pas bâtir de chefs-d’œuvre, peu perfectionniste de nature, il s’attachait déjà à simplement bâtir une œuvre. Sous ces faux simples (sonder l’humain, bâtir une œuvre), j’aperçois en filigrane, et à peine transposée, la nature même du lecteur, qui deviendra critique à son corps défendant à force même de lectures, pour qui ce sera bien la moindre des choses de sonder, dans ce qu’il lit, le monde, l’âme, bref, l’homme s’il faut aller vite, encore que l’homme ne soit pas l’unique objet d’étude d’un lecteur acharné. Tu m’as fait lire sous ta plume il y a quelques temps un texte que l’on aura peut-être le loisir de découvrir ici ou là, patience, dans lequel tu exposes une proposition concernant Muray : tu lui prêtes un « déni de postérité », la volonté farouche de ne rien engendrer, défense ultime s’il en est de sa singularité. J’en arrive alors à cette question : la quête de ce que nous sommes et devenons, cette « moindre des choses » pour le bâtisseur d’une œuvre, récupérable ou non puisque nous constatons que c’est effectivement un moindre mal, a-t-elle effleurée l’esprit de Philippe Muray, ou bien se situait-il à un tout autre niveau lorsqu’il nous croquait allègrement, en lançant son tragique constat que nous ne sommes plus grand-chose depuis longtemps, que « la fin du monde est déjà terminée » ? Tente-t-il par ces déclarations de poser un point final rageur sur notre civilisation dont il pourrait sembler vouloir se laver les mains une bonne fois pour toutes, ou perce-t-il au contraire chez lui comme chez tout bon moraliste une tendresse cachée (et blessée) qui se soucie finalement de notre devenir, et tente de nous réveiller à notre propre conscience ? Enfin, Philippe Muray est-il mort volé par cette fête perpétuelle, comme le disait Bernanos, ou sommes-nous à même d’apercevoir, et maintenant qu’il est mort, un phare silencieux, régulier, irréductible, grâce à ces mots parfois terribles pour nous guider dans le bruit et nous indiquer une sortie digne d’être empruntée ?

V. M. : Tu as raison, je crois, d’aborder le thème de sa sensibilité. Comment un misanthrope aurait-il pu observer avec autant de passion un monde abhorré ? Pourquoi aurait-il continué d’écrire ? L’attitude la plus simple et la plus cohérente aurait consisté en un isolement méprisant et un silence rageur, une fois le venin craché. Non, je ne crois pas que ce qui anime les textes de Philippe Muray soit une volonté de détruire. J’aurais plutôt tendance à penser qu’il ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à ce monde et aux mutants qui le peuplent. Ses colères, ses sarcasmes, ses insultes sont moins un signe de haine que les conséquences d’un spectacle blessant. Le monde toc qu’il décrit est un monde où n’existent plus ni passé, ni art, ni vérité, ni vie et qu’on veut nous faire adorer pour cela, sous le masque d’une fête promue plus admirable conquête de l’homme. Philippe Muray nihiliste ? Allons donc ! Subvertissant le discours dominant, il montre que sous l’apparente célébration de la vie on n’en prône au contraire qu’un ersatz, artificiel et fade. Et, faut-il le rappeler, Philippe Muray sait aussi, en des pages qui nous prennent à contre-pied brillamment, s’enthousiasmer pour des sujets futiles – ainsi, par exemple, pour la lofteuse Loana.

Mais ce qu’il y a de plus déstabilisant chez lui est moins ses prises de positions ultra-critiques que le point de vue qu’il adopte – le point de vue de l’Apocalypse. Nous vivons dans le déjà trop tard. Le train de l’Histoire a déraillé quelque part derrière nous, et Philippe Muray n’entretient aucune illusion sur la possibilité de le remettre en marche (d’ailleurs, celui qui le souhaiterait ne pourrait-il être accusé, et non sans raison, d’être animé d’intentions criminelles ?). La seule note « positive » qu’il consent à donner, la seule lueur d’espoir, bien ténue, tient dans la capacité multiséculaire des humains à échouer dans leurs entreprises… Contrairement à tant d’auteurs bienveillants qui ont la bonté de nous enseigner comment vivre et comment faire descendre le paradis ici-bas, Philippe Muray se contente de nous révéler un réel désertique, sans juste après nous tendre de GPS. Pire, il nous tourne le dos et nous plante, ébahis, dans l’angoisse indicible du vide. Attitude rarissime d’un auteur qui ne se rêve pas en curé ou en chef de bande. Attitude rarissime d’un auteur qui nous traite en adultes. Lui pour qui la figure du père est fondamentale, il retranscrit dans ses œuvres la forme parfaite de la paternité, celle-là même que l’on prête à Dieu dans son acte créateur : en se retirant. C’est par son effacement – son refus de guider – qu’il rend possible une altérité – une maturité – effectives. Ce vide est la condition de notre liberté. Philippe Muray était un homme libre, qui aimait les hommes libres (1). Et comme, de surcroît, il était intègre, il n’a jamais cherché à dépeindre la liberté dans des tonalités pastel. Je crois que cette exigence sera son passeport – quelque peu paradoxal – pour la postérité.

 

(1) En tout bien tout honneur (N.d.É.)

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
Mercredi 15 septembre 2010 3 15 /09 /Sep /2010 18:57

add-to-friends3-180x140

 

 

 

"Un monde sans secret est tout proche de l'Enfer."

 

Philippe Muray, Après l'Histoire I [1998], in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 163.

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
Mardi 14 septembre 2010 2 14 /09 /Sep /2010 21:27

3430913524_8cbe26037e.jpg

 

 

En attendant la publication, ce jeudi, d’une conversation autour dudit Philippe avec Vincent Morch, en charge de la supervision de la nouvelle édition des Essais de Muray (il y eut les Essais de Montaigne, gageons qu’il y aura les Essais de Muray), je poursuis la levée des filets.


Le texte dont est extrait le passage qui va suivre a précédemment paru dans l’ouvrage Vivre et penser comme des chrétiens, collectif, A contrario, 2005.


« La première chose remarquable, chez l’athée résolu, c’est qu’il éprouve tout de suite le besoin maladif d’ajouter qu’il est joyeusement gai, gaiement réjoui, rempli d’enthousiasme allègre et de jubilation tourbillonnante, comme si on pouvait en douter. La seconde chose remarquable, chez l’athée gaiement résolu, c’est la gueule triste de sa prose bâclée, de ses phrases démoralisées, de sa langue grise, précipitée et dépressive, de son analphabétisme d’agrégé de banlieue.  L’athée joyeusement gai voudrait bien imposer à tous sa gaieté joyeuse, mais il est déjà incapable de la communiquer à son propre style. Il devrait commencer par euphoriser devant sa propre porte, mais il n’y pense même pas. Il ne voit pas que le plat sanglot de son style ne trahit que le ressentiment et l’esprit de vengeance qui sont à l’œuvre derrière son enthousiasme athée joyeusement païen et laborieusement incroyant. »


Philippe Muray, Dieu merci, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 1493.

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés