Note précédemment publiée le 15 septembre 2009, non retouchée.
À Bartleby les yeux
ouverts, et au Stalker, bien sûr, qui pourraient tous deux et sans vergogne s’esclaffer alors, citant Arrabal : "Mes plagiaires n'ont
même plus le courage de mes opinions."
Aussi l’orateur a-t-il dit de l’homme sans
honte qu’il avait non pas des pupilles dans les yeux mais des putains.
Plutarque, De la fausse
honte.
Le monde littéraire bavarde, monde littéraire qui dans ces deux termes accolés se
résume alors dans une volontaire, farouche et dommageable mise à part. Il se regarde et s’écoute avec une passion immodérée de lui-même qu’il est difficile de soutenir dans le temps, et il
fatigue tout amateur de bonnes lettres, avant de le lasser complètement et qu’il s’en retourne, toujours, aux œuvres souveraines, aux classiques imperturbables acquis grâce à une postérité foulée
aux pieds par le dieu Ephémère que nous célébrons tant, ou aux intègres vivants mais secrets. Ce hors-monde de parleurs cultivés génère parfois, par accident, de véritables plumes d’abîmes
capables en un ouvrage d’en contenir cent mille, de les brasser, les rassembler, les opérer ou les corriger, et plus rarement de les encenser dans un style qui retient alors l’œil tant sollicité
d’un lecteur moins patient, mais cet accident ne constitue jamais en lui-seul la justification de l’existence de ces bavardages grotesques, car trop souvent détachés de toute mise en condition
réelle.
On bavarde depuis que nous parlons, c’est absolument nécessaire. Lorsque ce
bavardage produit un réel échange, il se peut qu’il définisse, si le flot jaillissant peine à se tarir, une excellente amitié. De connivence, pour s’en rassurer et tenter par contrepoint de
s’élever des rangs pointés, on se moque, on prétend. On admire, avec toutefois cette retenue piquante de n’admirer que celui qui nous ressemble ou nous justifie. Bavarder seul, comme seule une
personne vide et en représentation peut le faire avec brio, caractérise rapidement l’état d’esprit des avides d’une reconnaissance que personne ne leur donnera, étant entendu qu’il est des
milieux où l’amitié et la fraternité n’existent tout bonnement pas.
Lorsque l’envie me prend de bavarder sans pertinence obligatoire, je m’en remets à
un ami. Et par ce biais, comme celui de ce blog que je sais n’être lu que par des amis (après tout , les autres n’ont aucune raison de s’y attarder), il m’arrive de louer l’autre ou de le
déplorer, ajoutant à ce brouhaha putride de lettrés désincarnés, sans autre cohérence que celle que dictent mes affects. Non pas que j’en sois fière, mais j’apprends à en comprendre le facteur
salvateur qui m’empêche de pourrir sur place gangrenée par mes aigreurs, et garde mon teint frais et coloré.
Ces affects je les gaine par l’endurance que je forge en leur faisant tenir une
distance temporelle que l’immédiat internet et son immanquable essoufflement frénétique des passions nous arrache un peu plus chaque heure où notre silence, pourtant terreau fertile de réflexions
à mûrir, nous engloutit et nous gomme impitoyablement de l’existence telle qu’elle se définit à présent : réagir partout et tout le temps, mêler sa voix inutile et malhabile à celle des
grands. S’improviser sans cesse Croisés en terres profanes, à peine convertis pourtant, et sans tenir compte des signaux alarmants que les vertiges nous envoient, lorsque sans réel choix nous
dévalons les grands escaliers des possibles, le compte-à-rebours aux trousses. Exister, en tout cas le croire, c’est donc maintenant abolir virtuellement les hiérarchies pour mieux consentir par
ailleurs, dans une folie ordinaire qui nous donne tous le même masque, à supporter celles réelles qui construisent autour de nous leurs tours du haut desquelles on s’étonne encore de se
balancer.
L’Homme, dont la folle somme d’individus empêche à tout jamais les descriptions
communes, et qui pourtant se voit contraint à des cohabitations et des regroupements forcés et insultants, l’Homme donc, ne se supporte plus, ni personne, et doit bien le faire
savoir.
Ces bavardages qui brisent ce silence et me font exister, donc, sont ceux d’une
personne faisant partie d’un monde surchargé de faux semblables, et qu’elle entend bien arpenter, embrasser jusqu’à la dernière pierre, aidée par ses compagnons de papier, dans l’espoir assez
redoutable d’en percer les mystères, et d’en éviter les pièges, tendus par ces empoisonneurs qui ne me révoltent que pour le temps fou qu’ils me font perdre à les écouter ou les lire, à les
côtoyer et apprendre leurs codes pour trouver armes égales, les isoler et m’en débarrasser.
Pour toujours retourner à mes quêtes épanouissantes de beauté et d’intense, sources
immédiates d’un bonheur furtif mais toujours ravivé. Et pourtant si rarement de ce monde.
Ainsi donc j’ouvre encore un ouvrage ciselé il y a des siècles, et j’entends un
ami.
Plutarque, avec un de ses traités moraux, m’a beaucoup fait rire, m’a piquée au vif
et a attisé mon intérêt, autour d’un bon café. N’est-ce pas là finalement, ce qu’on attend simplement d’un bavardage avec son ami ?
Il a la fougue et la justesse, le crible parfait qui ne retient que l’or et nous le
montre en balayant le sable sale. Il a la bienveillance de nous le dire doucement, puis de plus en plus fort. Exemple à l’appui. Anecdote virulente. Chute libre.
C’est qu’il tient tellement à leur faire la morale, à tous, qui malheureusement ne
sont pas ceux qui le lisent… mais nous qui le lisons, ne pouvons ignorer son message. Et tentons sans le dénaturer ni le forcer, de lui faire traverser les âges. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas,
après tout, pour un ami ?
Voici donc les bribes attrapées au vol de cette conversation muette, n’ayant pas
grand-chose à voir forcément avec ce qui précède, car décidemment, quelle chroniqueuse décousue et infâme je fais…
Il me parle donc, à brûle-pourpoint, de la façon la plus appropriée de se louer
soi-même sans exciter l’envie, pour reprendre le titre et sa désuète traduction qui donne souvent à ces textes antiques un vert-de-gris suranné, si décourageant pour les immenses créateurs
inspirés que sont nos adolescents à mèches, et leurs parents habillés en coton bio et pédalant dans les quartiers si « popu » de Montreuil.
Il propose d’abord les louanges de l’infortune surmontée :
« De même que les gens qui à la promenade se pavanent et tiennent la tête
haute, nous les considérons comme des sots et des vaniteux, mais que, si au pugilat ou à la lutte, des combattants se relèvent et se dressent de toute leur taille, nous les louons, de même
l’homme abattu par la fortune, qui se remet debout et qui fait front « comme un pugiliste qui attaque », passant, sous l’effet de l’orgueil, de l’humilité pitoyable à une hautaine
fierté, nous semble être non pas haïssable et arrogant, mais grand et invincible. »
Il remarque ensuite comme nous sommes enclins à louer chez les autres nos propres
qualités, et ainsi sans avoir l’air d’y toucher, de nous mettre royalement en avant à côté de nos princes. Il précise de ne pas oublier de mentionner l’aveu de quelques défauts pour que l’éloge
paraisse moins gros.
Il encourage toutefois à se louer soi-même en des cas bien
spécifiques :
« Néanmoins, parfois aussi, dans un dessein d’intimidation et de répression,
pour abaisser et soumettre un homme arrogant et présomptueux, il n’est pas mauvais de parler quelque peu de soi avec pompe et emphase, comme le fit encore une fois Nestor : ″ Je me suis
déjà trouvé en compagnie d’hommes plus braves que vous, et jamais, eux, ils n’ont fait fi de moi.” C’est également ainsi qu’Aristote dit à Alexandre qu’il était permis d’être fiers, non seulement
à ceux qui exerçaient leur puissance sur beaucoup d’hommes, mais aussi à ceux qui avaient des opinions vraies sur les dieux. Voici une déclaration utile contre les ennemis tant publics que
privés : ″Malheureux ceux dont les fils font face à ma fureur.˝ […] ″ Ne vois-tu pas combien les navires ennemis sont nombreux ? – Mais moi, vous me comptez pour combien en face
d’eux ? ”[citant Homère] »
Il précise tout de même qu’il faut serrer les dents et ne pas trop se mettre en
avant lorsqu’on en entend louer d’autres, et alors même que nous savons très bien que les mérites qu’on attribue sans honte à l’autre sont moins importants que ceux que nous nous connaissons, ce
qui constitue à n’en point douter une immense injustice ! De même, il faut éviter de grossir les exploits dont on narre les détails à un parterre ravi et béat, entraîné par l’ivresse de
l’adoration de soi. « À ce genre de glorifications de soi on peut voir que sont surtout exposés les courtisans et les militaires. »
Il conclue élégamment contre cette tendance fâcheuse qu’ont les volubiles glorieux à
chanter leurs contestables louanges – ah, alors finalement il y aurait un lien avec ce qui précède ? Quelle surprenante jeune femme je fais, ne suis-je pas admirable, mon rire n’est-il pas
incroyablement bien assorti aux velours des fauteuils de vos dîners de cons ? :
« La meilleure des sauvegardes et des précautions contre cela consiste à prêter
attention à d’autres gens en train de se louer eux-mêmes et à garder en mémoire combien c’est là une chose désagréable et pénible pour tout le monde, et combien ce genre de propos est plus odieux
et déplaisant à entendre que tout autre. […] Ainsi donc, habitués à éprouver ces dispositions et à tenir ce langage non seulement à l’égard des soldats et des nouveaux riches qui débitent des
récits pompeux et insolents, mais aussi des sophistes, des philosophes et des stratèges tout gonflés d’eux-mêmes et plein de vantardise, si nous gardons en mémoire que l’éloge de soi entraîne
toujours le blâme de la part des autres, que de cette vaine gloire ne résulte finalement que l’absence de gloire, que chez les auditeurs c’est l’irritation qui subsiste, comme le dit Démosthène,
et non l’opinion que veut donner l’éloge, nous nous abstiendrons de parler de nous, à moins que nous ne devions en tirer de grands avantages soit pour nos auditeurs, soit pour
nous-mêmes. »
Plutarque, Comment se louer soi-même sans exciter l’envie, in Œuvres
Morales, T. VII, 2e partie, Traité 40, parties 5, 16, 19 et 22, Editions Belles Lettres, C.U.F., traduction R. Klaerr et Y. Vernière,
1974.