Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 17:47
Les-deux-soeurs-Chasseriau

 

Those who are dead, are not dead, they’re just living in my head.

Coldplay, 42.

 


Et cet homme, qui t’a mise au monde en reconnaissant ton existence, griffonnant ton nom superbe, incorruptible Victoria au bas d’une page de ce livre éternel, libro vitae, qui fait que nous retournerons tous écriture, bien plus que poussière, cet homme qui fut élevé par deux déracinés, tu dois le voir comme un homme triste avant d’en faire un coupable.

Nous ne connaissons que depuis peu l’histoire de ses parents, elle change tout pourtant. Notre grand-père Justo, basque révolutionnaire s’est fait enfermer deux fois, et deux fois il s’est échappé des camps espagnols. Il a rejoint l’Allemagne, prisonnier une nouvelle fois dans un camp de réfugiés où il a rencontré Maria, sa deuxième épouse, russe et interprète comme lui, ce qui sauva probablement leurs vies. Ils ont mêlé leurs langues, en ont choisi une troisième, française, pour s’entendre. C’est encore un peu flou, il faut trier bien sûr. Croire sur parole, en attendant de retrouver tous les documents.

S’installant à Paris, le couple d’immigrés, d’une pauvreté affligeante, élève trois enfants, se marie tard, en 1964. Le dernier, notre père, quitta la demeure précipitamment à 19 ans, découragé par l’alcool de son père, la froideur silencieuse de sa mère. Il les a perdus alors l’un et l’autre à quelques années d’écart, sans s’être réconcilié.

Cet homme pour finir, orphelin un peu jeune, n’était pas le profil idéal d’un patriarche, certes, il n’avait pas les crans de sûreté d’un foyer préservé. Et pourtant il nous désirait comme une réponse, une cellule qu’il avait trop tôt brisée. Ce fut son erreur, par trois fois répétée. Ses gouffres ne se sont pas refermés, au contraire, de nous voir si dépendants de ses fragilités.

Cet homme, seul, chagrin de ne pas nous tenir, de ne pas le pouvoir déjà reparti vers ailleurs dans sa fuite en avant, tu dois t’en affranchir facilement, tant son modèle n’est pas écrasant. Son modèle est triste. Il te contamine de cette grande tristesse séculaire de contempler l’impossible, d’y compatir.

Et tout ceci, aucun psychiatre ne me l’a dit, occupés qu’ils étaient à en faire une terreur, un responsable à point nommé de tous les malheurs du monde, jamais un homme avec toutes ses difficultés, ce qu’il est. Le bon sens lui me l’indique, et les années.

Tu prends toute la douleur, ma sœur, tu infiltres ce corps un peu massif que je connais bien, tu t’enracines au sol avec cette tristesse de ne savoir jamais la soulager. Tu prends racines, prend aussi les sereines, les fortes, celles qui rageuses faisaient poser des bombes à notre grand-père, ce Juste, sous les fenêtres de Franco.

Saute, comme je le fis, une génération.

Oublie un peu l’humiliante et aride décontraction de notre père face à ses engagements.

Aime-le, chéris-le d’être toujours vivant, simple finalement à comprendre, jamais contradictoire, orgueilleux mais gentil. Perdu, conscient de l’être. Gentil, et triste.

Regarde-le bien. Il ne peut rien te faire. N’attends plus rien de lui qu’une présence un peu vide, un cœur doré qui pleure pour nous, entouré de silence, désolé de sa propre faiblesse. Nous avons, Dieu soit loué, nos grands frères, ces héros impeccables et exemplaires, des hommes debout qui nous réconcilient avec le sexe fort. Et nos mères, radieuses et jamais sacrificielles, nous ont élevées à la lumière et aux rires. Souviens-toi de ces rires.

Accepte une vie tumultueuse et éreintante, difficile et remplie, accepte tes faits d’armes, trouve-les, honore-toi en te révélant reine sans aucune confirmation de ces autres hommes décidemment bien frêles et souffreteux dès qu’il s’agit de nous rendre belles.

Ne cherche ni chez les autres, ni en aucun lieu de quoi pourvoir à tes insuffisances.

Construis ce qui chez toi sera déplaçable en tout temps et tout lieu, adaptable pour survivre, accompagné d’autant d’individus qui ne seront jamais cette illusoire moitié de toi. Recherche, prend ta vie tout entière à rechercher ces éléments indispensables à ta nourriture quotidienne mais qui, digérés, seront transformés, assimilés par ton organisme pour lui donner sa forme singulière et inaliénable. Des aides, des ferments, des levures.

Tout au plus d’agréables compléments alimentaires.

Car Dieu non plus ne pourvoira pas. Il a beaucoup à faire, et ne te remarquera pas tout de suite. Tu portes en toi cette splendide idée de la recherche d’une parfaite unité du monde, appelle-le comme tu voudras, instinct, scrupule, principe. Mais ne l’appelle jamais Homme, ou tu retomberas.

L’humanité ne permet aucune dimension pour déployer les abîmes que tu exploreras, si elles te fascinent, plutôt que d’y sacrifier. Elle lime les sommets, nous voudrait bien tous frères mais vois-tu déjà comme les liens sont fragiles alors que le sang de plusieurs peuples irrigue nos veines communes ? Ne compte pas sur l’humain, n’attend pas après qui que ce soit. Aucune force que la tienne n’interviendra.

Nous n’avons guère que nous, petite sœur, que notre fratrie comme une digue qui ne cèdera jamais sous les assauts de cette folle pression extérieure. Ce n’est déjà pas si mal, et c’est presque une armée.

C’est une effroyable décision que de vivre. Tu peux disposer de ton existence comme tu l’entends, c’est ta très belle, impitoyable liberté. Tu peux décider, à tout moment, de cesser d’exister. C’est une immense permissivité.

Mais tu n’auras qu’une chance.

Je serais bien ennuyée, vois-tu, dépourvue, fracassée, si tu veux. Peut-être même à mon tour perdue et rejoignant les ombres si tu venais à disparaître sous le coup de ta décision propre.

Je chercherais à te comprendre, et comme à chaque fois que je l’essaye, je finirais par le pouvoir, sans grande joie, mais dépossédée de l’acuité de ma peine.

Je vais te chuchoter mon terrible secret. Je vais te le chuchoter face au monde, pour qu’il s’y enterre, comme je te parle face au monde pour qu’il n’ignore jamais de quoi sont faites les vies des avatars qui jalonnent leurs pages d’accueil. Ces vies qui comme la tienne, comme la mienne, choisissent de se tremper dans le feu, n’évitent jamais les murs, avec tous les risques réels que cela comporte. Se relever, Victoria, sentir cette grâce d’avoir franchi enfin le feu, la lave, les torrents, poser un nom, un lieu, un acte sur une nouvelle cicatrice, voici la merveille que j’ai, en mon temps, expérimentée. Cette drogue de la survivante, frangine, elle coule dans tes veines, tu la rechercheras, tu grandiras un peu plus à chaque dose que tu t’injecteras.

Car tu n’as pas fini, ma toute petite, grande comme moi, de souffrir abominablement dans une chair traîtresse qui scande tes tourments.

Mon secret fut forgé à l’instant où ma mère me tenant la main il y a 12 ans de cela dans cet hôpital où tu te trouves toi à présent, me sermonna de la sorte : « Je t’ai donné la vie, je t’interdis de me la reprendre. »

Caraco lui-même, cet insupportable scribe de l’ombre, l’avait formulée comme « devoir envers ses ascendants ».

Mon secret, c’est que je quitterai ce monde lorsque le dernier de mes ascendants disparaîtra, ascendants et horizontaux, car j’ajoute ma fratrie, vous. Disparaissez tous, et je vous suis aussitôt. Pour quoi faire, exactement, sans vous ?

Mais je ne détruirai pas vos vies en plus de la mienne. Merci donc, ma toute petite, petite comme moi, d’y penser pour les nôtres.

Tu voudrais du repos, tu as besoin d’apprendre à tes dépends que tu ne le trouveras que chez toi, en toi, avec toi-même. Si tu veux dormir investis donc ton lit, assume de ne pas en sortir tant que tes forces ne seront pas reconstituées. Mais quitte au plus vite ces couloirs vides et beiges (oh, l’hideuse non-couleur…), envisage bien ces pauvres hères trébuchants qui se bavent dessus, ayant tristement raté la porte d’une sortie vers ce monde bouleversant, oui, mais toile de fond indispensable.  Envisage bien comme tu ne leur ressembles pas, comme il ne faut jamais que tu leur cèdes du terrain. Crache ces pilules nauséabondes, fais de ta peine atroce un tableau, une octave inaccessible, un chef d’œuvre animé. Ne les laisse pas t’empoisonner, comme ils me volèrent mon âme trop longtemps, à renfort d’une chimie que je prendrai toute ma vie à transpirer pour en débarrasser mes organes.

Rejoins-moi pour un temps, je te montrerai l’incendiaire Turner, les ponts sur l’eau grise, les panthères de Chine et les fossiles millénaires, les bougies à la crème brulée et les meilleurs pastramis du monde arrosés de vins parfumés, des insectes coulés dans des plateaux de bronze, des bars rouges et noirs qui empestent la vodka renversée, l’éternel féminin et sa mode débridée.

Je ne suis qu’une grande sœur bien sinistre par à-coups. Mais tu connais ma joie déraisonnable et imputrescible face aux charniers, mes élans encombrants, mon caractère envahissant. Je ne sais jamais dire, trop fière comme vous le pensez ou effrayée sans possibilité de maîtriser cette peur (ce qui est plus proche de la vérité), je ne sais pas vous dire comme je vous aime, comme je ne me tiens, assise, que grâce à vos présences. J’ai la certitude non fondée que de prononcer la formule dissipera tout enchantement. C’en est presque pathologique. J’ai appris la distance, j’ai appris à me taire, ah oui, mais la violence de mon appartenance à votre tribu imparfaite, rocambolesque et tentaculaire me coupe parfois le souffle lorsque je constate le manque. J’ai coupé le cordon, ah oui. Tout cela n’avait que trop duré. Mais il ne veut s’arrêter de saigner, j’en perds mes forces souvent, ma confiance loin de vous.

Je ne sais quel con a décrété qu’on devait abolir ces emprises, en les abolissant, on est libres, c’est vraiment formidable, mais on se tient nus sous les balles. Seul à cautériser.

J’en fais trop peut-être, je ne me calme pas, c’est parfois très pénible je le sais bien.

Mais j’électrise mes transmissions pour te donner à toi de ce jus, pour que par accident, me traversant, il me réveille lorsque je suis, encore et toujours, tentée de me laisser dériver. Je suis une phobique incurable du coma, pour y avoir déjà plongé, et ce sans métaphore aucune. Cette phobie m’a donné ma mesure, exigeante, épuisante, fondatrice. Elle m’usera jusqu’à l’os et qu’importe. Se « préserver » nous conduit au même trou.

Il faut que tu prennes, toi aussi, ta mesure, que tu expérimentes ce voltage.

Que tu regardes chaque perturbation comme un chaton qui s’accroche à ta jambe, que tu t’en amuses, que tu le repousses avec bienveillance mais fermeté, émerveillée par son inconsciente légèreté, un peu  inquiète du moment fatidique où il apprendra ce que tu appris jadis.

Tu as le temps de ton côté. Tu t’en es fait gagner. Ceux qui fissurent trop tard ont peu de chance de parfaitement se réparer. Il ne s’agit même plus de cette question coupable de qui va basculer, mais de quand. Le plus tôt, crois-moi, est le mieux.

Déplace ton cœur, comme les vampires des jeux de rôles, afin que l’ennemi croyant y plonger sa lance perfide, se trompe d’endroit, et te laisse pantelante certes, mais vivante, enragée de cette mauvaise blessure, prête à en découdre dans toute ta dangerosité d’animal blessé. N’avoue jamais où tu l’auras caché.

Ne l’oublie pas : ils ne nous contiendront pas, nous sommes petites-filles d’évadé, nous avons dans nos veines le courage, l’endurance, utilise ces vertus démodées. Dépare, détonne, inquiète les tièdes paresseux si modernes de ta courageuse endurance, de ta ténacité douteuse. Ils jaseront, moqueront, masqueront leurs incapacités à te répondre en placardant leur statu quo d’inutiles pantins sans cœur et sans reproches, mais tu seras debout, en face, seule avec tes puissants pairs. Tu tiendras ta place, ils ne la prendront pas.

Tu trouveras l’homme ou les hommes pour accompagner tes singulières virulences. Ils seront beaux et constants, assurés, silencieux, de ta magnificence, bien plus ancrés dans leur virilité que ces roquets qui par ailleurs ne cesseront de vouloir comparer leur absence de pénis à tes couilles surnaturelles. Ils auront le regard atlantique, gris, lointain et fougueux, ils verront calmement en toi ce que tu t’efforceras, honteuse, de cacher de ta féroce force femme. Ils recueilleront, satisfaits, sans jamais chercher à lui nuire, ta sombre lucidité. Ils te caresseront de ces mains habiles habituées aux crevasses. Tu les rendras grands et fiers. Tu les rendras, sans jamais les combattre, victorieux. Heureux, peut-être, un peu. Avant de les rendre à la foule qu’ils désirent pourtant, en pleurant tes fantômes, jurant de toujours recommencer. De ne jamais renoncer à ce désastre sidérant et ses orgasmes multiples. Tu aimeras plusieurs fois, et de plus en plus fort. Tout est question de cycles, rappelle-toi de la roue lorsqu’on t’écrase en bas.

Tu ne t’encombreras plus jamais de ces pauvres types que tu collectionnes pour l’heure, dépitée.

Je te le promets d’expérience, tu trouveras sur ta route des amis, des amants fulgurants et inoubliables, parfois impossibles à contraindre, certes, parfois d’une fidélité de chevalier, mais plus jamais destructeurs ou revanchards. Des hommes, des amis. Dans une définition restaurée des ravages virtuels. Et des femmes de ta trempe, dénuées de toute jalousie, solides et fines, des amies joyeuses et sincères, éclatantes accomplies, fragiles mais fières.

 Tu sauras lire dans un regard la force ou la faiblesse, la pitié, le secours, l’inaltérable assurance, tu trieras ceux pour qui tu devras omettre les détails de ta tumultueuse existence, ceux qui prendront tout le flot. Tes radars sont en place. Tu pourras, souveraine, décider face au médiocre, au décevant, au traître, d’être magnanime. Tu apprendras le pardon, exquise liqueur du Diable, le pouvoir inavouable qu’il te donnera alors. Tu choisiras l’intransigeance, sans ciller, si les griefs sont trop forts. Tu seras conne, lorsque tu le décideras, chiante, paradoxale et capricieuse, jamais parfaite – au secours !

Tu confronteras ton épouvantable liberté aux interdits, le filet de sécurité tendu sous toi. Ce filet tissé de tout notre amour pour toi et nos capacités infinies à comprendre tes choix, fussent-ils impensables, à te secouer si tu te complais trop longtemps dans l’inutile ou l’abominable. Comme le firent ceux qui m’éclaboussant d’amour démesuré m’ont forgé la superbe armure souple qui pare les coups en laissant passer les délicates caresses, et la lumière.

Et puis tu dois partir.

Tu dois arpenter des ruelles lointaines, immergée dans les langues étrangères, amies, chantant leurs incantations magiques incompréhensibles autour de toi. Tu vas entendre des sons inconnus, charmée, remplie instantanément par leur velours, tu rencontreras des aberrations, du sang séché, des spasmes. L’horreur. Mais tu sauras. Et il sera temps de revenir.

Il y aura des inversions, ces moments hallucinants où tes conceptions basculent, où tes vérités cèdent comme les pôles qui géologiquement s’inversent, tu connaîtras le bouleversement du réchauffement brutal de tes glaciers, des confirmations. Tout ce temps où tu pressentais, se verra mis en lumière par des forces – pour moi ce furent les mots des anciens, la beauté des rassurants classiques – qui viendront te donner une vérité qui deviendra comme un membre de toi impossible à trancher.

Il y aura des beautés à pleurer, et tu pleureras, c’est une promesse. Des rires foudroyants, tu riras, tu soulageras ton cœur sollicité par ces rires éclatants. Des banquets à n’en plus finir, des fêtes folles qui traverseront de leurs basses tes entrailles transpirantes. D’intenses confessions, de courtes nuits aux draps roulés aux pieds, associée comme tu le seras pour des heures à une peau alliée. D’imperceptibles sourires sur les foules enveloppantes lorsque tu sentiras, dans une seconde plus riche que mille heures, que tu leur appartiens, à tous, que oui, tu es une partie du monde qui s’écoule jusqu’en toi.

Il y aura des Vietnam et des tours effondrées, catastrophes sur désastres mais tu te tiendras prête, vigilante, disponible, pour enfin absorber, oui, toute cette douleur afin de la défier, la faire plier, la mordre. Tu soutiendras enfin comme tu fus soutenue quelques âmes en péril, mais sans les piétiner d’un modèle écrasant de prétentieuses leçons, tu tendras simplement et sans calcul ta main, et beaucoup sois-en sûre, saisiront ta confiance. Tu auras alors presque trente ans. Miraculeusement. Il sera trop tard pour mourir jeune, tu seras enclenchée. La suite, je ne la connais pas, mais nous l’apprendrons ensemble. Accroche-toi à nous, à moi, à d’autres. N’aie pas de pitié pour aucune épaule, écrase-toi sur elles le temps qu’il te faudra. Certaines cèderont, et ce n’est pas un drame, tu perdras des amis, des soutiens, tu ne perdras jamais que le très périssable.

 

Forgée, Victoria, dressée, aimante et aimée, forte et fine, confirmée, tu seras indestructible car tu t’estimeras, enfin, au bout d’une longue et venteuse route, digne de vivre.

Ils ne te détruiront plus. Il faudra faire place pour toi. Eh quoi ! Tu seras Victoria.

 

 


Publié dans : Ecrits vains : à moi
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