Mais bon sang regarde-moi ! Je ne vais rien te faire. Je suis là, toujours, comme toujours, rien n’a changé. Je fais des mouvements brusques, j’ai les reins infirmes de contractions
pénibles, mais je tiens bon sous tes assauts. Je suis toujours là, mais tu ne vois rien. Je vomis l’éphémère, et tu devrais le savoir, je suis exaspérée de remuer cet air de ma fausse majesté
pour que tu daignes considérer que non, malgré les dires, malgré les flux, malgré les autres, je ne suis pas partie dans les premiers convois.
Les nappes de cordes s’élèvent. Elles emplissent mes recoins, elles tapissent mes parois. Tu ne peux plus rien me faire, rien ne peut plus empêcher qu’enfin, à nouveau, je vole à des mille au-dessus de tous. Enivrée, fiévreuse de souffler mon haleine lourde des vapeurs distillées. Tu comprends enfin, oui, que j’étais là, que je le suis toujours, que je n’ai pas de mots, stupide entêté, pour te dire que tu ne disparaîtras jamais depuis que j’ai caressé tes contours.
Approche, je vais te murmurer la vérité. Je ne veux pas que la foule s’en empare. Je veux que tout ceci reste entre nous :
Seuls ceux qui connaissent le bruit sourd de l’impact de la pierre contre le lac de sang me comprennent. Ceux qui subissent le calvaire de ne jamais couler à pic comme dans de l’eau, mais dont la chute est empêchée, ralentie, engluée et qui étouffent avant même de s’écraser. Ceux qui tardent à toucher le fond, mais une fois arrivés s’y installent vraiment, encore entiers, jamais démantelés, tout accompagnés et protégés qu’ils ont été par l’immense étendue de sang dans laquelle ils ont plongé.
Ceux-là, allongés au fond, plaqués par le poids opaque et tiède qui s’écoule des veines tranchées du monde, oui, eux, aveugles et sourds dans ce placenta vespéral, épuisés par la descente, effarés de cette chute molle et jamais encore morts, ni même brisés, ceux-là oui, mes semblables, sont juste à côté, allongés sous le sang. Ils n’entendent pas mes mots, je ne peux pas, engloutie tout entière par la poisseuse substance, les prononcer.
Mais si je tends la main, et les cherche, dans cette obscurité pourpre et pesante, je les touche soudain et les sens, sous ma paume, respirer, dissimulés, recouverts, mais vivants.
Voici ma vérité toute simple, compagnon. Il y a ceux qui plongent, ceux qui ont glissé, ceux qui ont sombré. Nous nous retrouvons tous, sous le sang, main dans la main, ligués dans le liment contre les prudents vissés sur les rives.