Je m’interroge probablement fort naïvement sur la sacro-sainte nécessité que se font nos « acteurs » du livre de rester dans la course de la « nouveauté ». Je sens cette impatience toute prête à s’effondrer sous elle-même, et puisque la cadence ne semble pas vouloir s’apaiser raisonnablement, le concept même de « nouveauté » éclate d’ores et déjà , à mes yeux, en plein vol.
Parler du livre semble irrémédiablement – et de tout temps, certes, mais furent des temps encore proches où l’on ne produisait pas comme des malades mentaux pris dans le cercle incassable de leurs névroses des centaines de milliers d’improbables livres tout en en claironnant la fin proche – , mais donc pour un temps drastiquement compté avant déflagration, parler de cette immonde formule tout droit sortie du cerveau lobotomisé de nos chers commerciaux manitous, l’actualité littéraire.
Avoir lu le dernier, avoir découvert le nouveau, avoir sauté sur le sorti tout chaud des presses, impatient de se brûler aux pages trop neuves, à l’invincible office des producteurs de mots, nous parque comme du bétail affamé dans d’interminables couloirs dont nous ne tenons aucune grille.
Cela trouverait son sens dans un monde éminemment instruit où le lecteur connaîtrait ses précédents, se trouverait donc naturellement arrivé dans son parcours lettré aux portes des grandes relieuses, les ogresses Cameron, impatient du repas éternellement régurgité.
Mais enfin, alors que le fond du problème, gruyère glissant et bancal qui ne permet plus d’assise fuit un peu plus chaque jour, alors que nous n’avons pas de mémoire pour nos pères, que nous découvrons en creusant que la fraîche Bonne Nouvelle ce matin publiée le fut il y a mille ans, que la date de l’ouvrage n’est en aucun cas sa datation finale, que son contenu, intact, libéré maintenant nous procure ce même état de ravissement que devant un pan de sombre un peu mieux grignoté par de frêles bougies posées sous la pluie, pourquoi se ruer, et perdre toutes vos heures sur ces nouveaux messies qui portent sur eux les stigmates encombrants d’un malaise déjà -vu, déjà -vu oui mais où ? Et qu’importe, ils sont déjà passés. Plongez, cherchez avant, cherchez autour. Fermez vos portes aux profanes, pour aller plus loin que l’injonction d’Orphée. Fouillez les archives, nul besoin de remonter très loin. Écrivez sur ces livres dont on ne dit plus rien. Donnez-nous l’illusion qu’en lisant sans panique, sans mode ni délai, en découvrant les âges teintant l’in-octavo, nous saurons qu’il subsiste un éclat d’éternel.
La nouveauté existe, à travers les années, en dehors des colonnes hâtives de recenseurs épuisés. Je me demande quand viendra poindre enfin, sur ce média qui permet tout, et donc également le meilleur (une fois n’est pourtant pas coutume), une remise en surface systématique de nos toucheurs de fonds, qui n’en demeurent pas moins essentiellement nouveau, puisque nous ne savons pas, jamais, nous ne cherchons pas à savoir ce qui dort sous la surface sémillante d’un temps qui devient fou. Nous avons besoin de solidifier nos bases, de retrouver sens commun. Il ne s’agit pas ici de brandir l’étendard poussiéreux de l’antique souffreteuse contre la flamme affolante de la moderne insolente. Nous n’en sommes même plus là . Nous ne saurions même plus quoi conserver si l’envie folle nous en prenait. Nous n’avons plus le choix que d’avancer vers rien, que de progresser dans le vide, que de transfuser sans méthode des litres de sang non compatible dans les artères saturées d’une machine qui ne peut plus rien assimiler, qui rejette, à plus ou moins long terme, toute greffe. Il devient impensable de ne pas reconsidérer entièrement ses pratiques de lecture, leur filtrage sévère, à travers un tamis moins grossier que la date de leur mise en vente.
L’instruction telle qu’elle se pratique aujourd’hui, surchargée de données à portée utile dénigrant toute transcendance doit être plastiquée. Il faut décroître de toute urgence, pour laisser une chance à ce qui existe déjà . Je ne parle que de livres mais enfin, démographiquement par exemple, mon sentiment serait le même.
Il faut avoir atteint ce triste degré de négligence pour ne pas savoir que le vent frais nouveau soi-disant bénéfique qui souffle sur notre nuque, penchée sur l’actualité, est un fantôme furieux qui prépare sa revanche. Je ne saurais vous prévenir. Je sais que nous sommes déjà pris dans ce long, insidieux, mais néanmoins irréversible glissement de terrain.
Je ne m’en exclue pas, je l’ai su bien trop tard, et ne m’écarte jamais assez vite, fascinée, du bord.