Partager l'article ! Smartphone et acide hyaluronique, un dimanche soir de détente ordinaire: Il vous faut un smartphone, c’est le Nouv ...
Il vous faut un smartphone, c’est le Nouvel Observateur qui vous le dit. Et vite, hein, ce serait dommage de ne pas pouvoir claquer sur votre écran et de façon horripilante les bulles du papier virtuel du même nom, ou de ne pouvoir retrouver les vidéos de votre gamin à montrer à votre collègue qui s’en fout. Je le sais, je suis cette collègue.
Ce journal est le seul à ce jour qui me donne aussi irrépressiblement envie de renoncer au papier, et, de façon extrêmement malsaine j’en conviens, je ne me résigne pourtant pas à en suspendre mon abonnement. Je prends cela pour un poste d’observation, je me donne probablement des excuses tant je suis impatiente de retrouver les dossiers d’un ennui intersidéral qui s’alternent chaque semaine avec une précision suisse : Le fisc, Sarkozy, l’immobilier, les Musulmans, les riches, les hôpitaux, les secrets d’États, les aliments qui soignent, Chirac. Nous voici donc après cela des personnes complètes, flattées dans toutes leurs sordides obsessions.
Lorsque par malheur j’en ai trois en retard, comme hier soir, je prends de plein fouet les révélations dérangeantes de nos journalistes et récupère ma dose d’indignation nécessaire à mon équilibre citoyen : quoi, les Alliés ont abandonné les Juifs ? C’est dégueulasse ! Naan, je ne mange pas assez d’épinards, flûte, mon cancer ! Ah, je le savais bien que je n’étais pas assez payée par rapport à un médecin, c’est scandaleux.
Patience, cependant. Tout vient à point.
Pourtant, sur un autre de mes magazines fétiches, Glamour (mais lui jamais, vous m’entendez, jamais je ne suspendrai son abonnement), on nous dit : « Smart have the brain, stupid have the balls. Be stupid. » Une femme au jean lacéré représentant la marque publicitaire caresse une panthère en pleine jungle. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas parce qu’elle caresse une panthère qu’elle à des balls. C’est parce qu’elle parcourt la savane à talons. Et ça, je vous le dis, c’est vraiment gonflé.
Ah mais oui, j’ai compris. Nous, on doit courir en talons dans la jungle, notre téléphone pourvoira.
Cela ne me perturbe pas outre mesure, occupée que je suis à traquer les avancées foudroyantes en matière de cosmétique, à savoir que depuis les années 60 : non, les crèmes anti-cellulites ne marchent pas, les crèmes antirides non plus, et votre sœur scientifique se retiendra, par charité chrétienne, de rire, lorsque vous lui annoncerez fière que les protéines de perles existent, qu’elles donnent volume et brillance à vos cheveux. Oui, nous sommes en mars et votre peau est translucide, rien n’a jamais réussi à inverser le processus, et vos cernes sont rosé beige N°6, soit, mais toujours creusées. Votre horoscope est toujours formidable, la mode toujours aussi malade, les articles de fond extraordinaires (« Ce que votre statut Facebook dit de vous »), les recettes infaisables et les potins éventés. Et puis merde à la fin non, Vanessa Paradis et Johnny Depp ne vont pas se séparer, pas plus que Brad Pitt et Angelina Jolie, par contre excusez-moi mais qui est cette Pixie ? Lady Gaga nous donne quant à elle des cours d’élégance féminine, en échange je l’espère de quelques cours de chant ce qui serait procédé honorable. Elle, magnifique créature tellement hyper présent qu’elle est restée bloquée à avant-hier, elle aura une note rien que pour elle, patience.
Aaaah et bien voilà, me voici finalement reconnectée à mes semblables grâce à ma deuxième indignation engagée de la soirée. Attention, et mon cœur… ma tension ! je ne suis plus si jeune, à en croire la poussée de l’acide hyaluronique (le laboratoire vantant ses mérites doit être le seul assez sûr de lui pour se contenter d’un « tout le monde en parle » et d’une Pénélope Cruz, qui, excusez-moi, est de ma génération et donc totalement périmée), il faut que je m’asperge, et vite.
Which I do (le bilingue, c’est trendy, voir preppy), avec la joie certaine de me faire du bien. Stressée parisienne que je suis. Qui pense donc qui s’ennuie (une des conclusions de l’article nommé ci-dessus sur les statuts FB : « si vous avez l’air de trop penser on en conclura que vous vous ennuyez » Femme avertie à moitié dans ton lit, ou alors je confonds…).
Un autre article m’apprend à ne pas rejeter un homme plus vieux qui ne serait pas sur FB, à comprendre : cet étrange animal qui sic sortirait donc de dizaines d’années de couple (aucune autre explication possible, toute hypocrite fût-elle, on le sait bien que ce sont d’abord les hommes mariés qui rôdent en ces lieux). Là vraiment je crois m’étrangler de rire : « rassurez-le, ne soyez pas offensive, accrochez-vous, le jeu en vaut la chandelle etc… », nous sommes en plein drame d’impuissance sexuelle. « Chéri, mais non je t’assure que ce n’est pas grave, on va surmonter cela ensemble, on va te faire un profil Facebook, mais on ne le fera que lorsque tu seras vraiment prêt. » m’imaginé-je déjà en train de dire à mon bûcheron canadien.
Le fait est, cela dit, que je m’amuse follement (« la pauvre, elle n’a donc pas de vie… », p 4 des statuts – non ne cherchez pas, j’affabule).
Pendant ce temps-là, Coldplay commence magnifiquement une chanson, 42, dans son album intitulé avec pertinence Viva la vida, au point que j’en suspends mon vol et regarde vraiment l’épisode des Experts qui s’ouvre sur la ritournelle, délaissant mon Glamour. Je la recherche sur le net et me retrouve fort dépitée. À 1min 38 c’est le drame. La balade envoûtante aux si jolies paroles mute en une hideuse bête néo-progressif. Je demande un avis extérieur et me vois confirmée, nous sommes bien d’accord que le progressif est déjà insupportable, quant aux néo… mouais. Incapables de supporter la beauté quasi spectrale mise en place par ce pour quoi on les paie, c’est-à-dire une voix plaintive et un piano bisexuel, ils se sabotent, lancés sur leurs claviers comme des enfants de 5 ans testant l’autorité parentale.
Je dois donc effectuer une opération délicate et fastidieuse qui consiste à couper immédiatement à 1min 36 la malheureuse chanson sous peine de me transformer en furie.
C’est dommage, car juste à côté de ma liste merveilleuse de chansons immortelles se tient The Beautiful Ones, de Prince, qui elle décolle enfin non pas à 1min36 (soyons précis) mais à 3 min 25, ce qui est parfois long. Oui mais alors, et pour qui a vu ce film non moins incroyable qu’est Purple Rain (je ne suis pas ironique, j’assume une certaine fascination pour les films musicaux datés), c’est une explosion de saveur, et le petit homme violet qui se jette par terre en hurlant son I want you ! me procure une joie indescriptible (si, j’ai trouvé : la joie morbide du mauvais goût poussif et spectaculaire). Me faisant presque oublier les 3 min 25 de pure abnégation, refusant, en apnée, d’admettre à quel point c’est mauvais et sans retour possible. Tout de même, ce final… quelle beauté.
C’est vraiment pénible, ces semi-œuvres.
J’en suis à me demander si je ne vais pas créer une créature monstrueuse, mon Frankenstein musical qui aura la tête de 42 et le corps de Beautiful Ones.
Voilà ce qu’il en coûte de vouloir se détendre.
Mais déjà je frôle le TMI. Il faut se reprendre.
Il est temps que je m’achète ce téléphone et ce pantalon et que je retourne sur l’Olympe.