Vendredi 26 novembre 2010 5 26 /11 /Nov /2010 22:31

 

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Nous discutons témoignaires, cheminements vers le mariage et cinéma suédois en pointant des éditions allemandes lorsque les deux hommes se rapprochent de la table des nouveautés. Je ne prête pas immédiatement attention à leur discussion pas plus qu’ils n’en prêtent à la nôtre, pourtant brillante, surtout lorsqu’il s’agit du développement de l’intrigue de la saison 5 de Dexter. Soudain, l’un des deux, un peu plus tendu que son doux voisin assène un claquant :

« Et alors, on peut être brillant et écrire de la merde ! »

J’éclate instantanément de rire, mon collègue réprime le sien et nos deux faces hilares s’imposent aux deux compères qui se détendent aussi sec, me demandant :

« J’ai dit quelque chose ?

- Simplement, leur réponds-je, c’était un tel élan du cœur, votre sentence, qui donc est la malheureuse cible ? »

Il me tend, navré le dernier George Steiner, Langage et silence. Je reste interdite. « Ah quand même, Steiner… vous y allez fort.»

Son comparse gêné tente de l’excuser en m’expliquant qu’il n’a pas aimé Maîtres et disciples. Lui si. L’autre d’un regard le somme de se taire.

J’ose un « C’est peut-être une question de ton. Il y a un ton Steiner, auquel on n’adhère peut-être pas. » Il acquiesce « Voilà, c’est tout à fait cela, c’est le ton. »

Ils sortent, et nous restons un moment à nous demander : « Peut-on être brillant et écrire de la merde ? Steiner vient de prendre un énorme blâme, j’espère qu’il n’a pas entendu. J’aurais plutôt formulé cela comme ‘on peut être brillant et être un gros con’, mais le sens n’est pas le même.» Décidément, plus personne n’est à l’abri.

 

Je rentre et je m’empresse à peine installée dans le métro de reprendre Langage et silence que j’avais entamé en parallèle de Tueurs de Stéphane Bourgoin, L’Esprit des collines de Dan O’Brien et La Révolte des masses de Ortega y Gasset. Un de ceux que j’appelle des Furtifs, qui surgissant sans prévenir me dérobent mes priorités et imposent les leurs, vient à nouveau de frapper, je dois rétablir l’équilibre cosmique. Les mots coulent avec une aisance non forcée, la cornucopia déborde d’offrandes, comme à chaque livre du maître. Je me réchauffe, m’enthousiasme, puise sans modération et irradie de son intelligence. Cet homme, vivant, sait tout. Et dans son savoir, il a forgé la langue puissance qu’il convoque et regrette, il a recueilli la bénédiction de la prose, freine autant qu’il le peut le recul de ces mots, il se campe dans son amour irrésolu et inadmissible du langage, cherche les seuls qui laveront l’affront originel. Il prolonge les phrases parfaites, et je cherche fébrilement dans mon sac un crayon, le temps, les gens, les stations n’existent plus, je ne veux simplement pas perdre la trace :

« Des hommes que Goethe ou Chopin faisaient pleurer ont traversé, sans sourciller, l’enfer des autres. »

« En fait, qu’est-ce qui pourrait être communiqué à cette audience de masse à demi illettrée à laquelle la démocratie populaire fait appel, sinon des demi-vérités, de grossières simplifications ou des trivialités ? »

« Il [Lawrence Durrell] s’efforce de remettre le langage à la mesure de toutes les vérités du monde de l’expérience. »

« Mais cet affranchissement de la voix qui recueille l’écho là où n’existait auparavant que le silence tient du miracle et de la profanation, du sacrement et du blasphème. C’est une rupture soudaine avec le monde animal, cet animal qui a engendré l’homme, a vécu longtemps près de lui en voisin et qui, si l’on interprète rigoureusement les mythes du centaure, du satyre et du sphinx, s’est trouvé mêlé à notre substance à un degré si intime que ses instincts et sa conformation physique n’ont qu’en partie disparu de notre personne. »

« Et puisque certains idiomes comportent un temps futur, provocation éclatante, atteinte portée à la mort, ceux en qui le dialecte est possédé d’une grandiose vitalité, le prophète, le visionnaire, portant leurs regards au-delà de l’horizon, jettent un pont sur l’Achéron. Mais on leur fait payer bien cher cette présomption. »

« Dans le paradis perdu de Jérome Bosch, le chantre est écartelé sur sa lyre. » (1)

 

Et encore, je m’arrête pour ce jour à la page 67.

 

Si ce qu’écrit le brillant Steiner (à la bonne heure, on lui aura au moins concédé cela) est de la merde, j’en suis une de ses mouches les plus grasses, assidues, et assumées.

 

 

 

(1) George Steiner, Langage et silence, nouvelle édition revue et augmentée, Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2010, pp 10, 38, 47, 52, 53 et 55.

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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