Jeudi 23 décembre 2010 4 23 /12 /Déc /2010 00:43

 

santa muerte 

 

 

Vaguement à propos de Santa Muerte, Mexico, la Mort et ses dévots, photographies de Francis Mobio, textes de Francis Mobio, Silvia Mancini et Alejandro Alarcon Olvera, Éditions Imago, 2010, 171 pages. Pour un résumé des thèmes de l’année. Et une impuissance à la conclure.

 

 

 

 


En el nombre del Padre del Hijo y del Espíritu Santo,
Immaculado ser de luz, te implorado me concedas los favores que te pida, hasta el ùltimo día, hora y momento en que su Divina Majestad ordene llevarme ante su presencia.

Muerte querida de mi corazón, no me desempares con tu protección.
Oración a la santísima muerte.

 

 

 

J’entendais la roulette menaçante s’abattre sur le tartre persistant du patient précédent.

 

Je ne trahissais aucune angoisse particulière. Au contraire. La guerre juste.

 

Mon seul ennui était qu’ils aient raison. Que ce clou vissé bien profond dans ma langue, ami de longue date, bientôt cinq ans, s’attaquât en silence à ronger mon émail. Il faudrait alors sévir et le désactiver froidement pour le salut de mon sourire. Nous finissons toujours plus ou moins par nous rallier à la lumière, par dépit, par découragement. Elle gagne avec insolence dans cette société de l’apparence. J’ai dévissé mon piercing.

 

Furieuse contre moi-même de cette extrême faiblesse, deux mois plus tard, souffrant toujours de migraines persistantes, je retournais me faire percer une deuxième fois la langue.

 

Pour devoir à nouveau dévisser le mal, décidément tenace, qui m’envoyait à présent des décharges convaincantes dans les gencives.

 

I’ll be back ! Je jurais, en prenant une carte de fidélité chez mon perceur.  Je tenais absolument à cet ornement buccal inutile sauf à faire chier les dentistes (qui gagnent, car la douleur qu’ils promettent est véritablement abominable).

 

J’entendais alors ce jour, et pour combien de temps encore, la roulette, consciente des dernières minutes à vivre de mon bijou maudit qui aurait encore à subir éternellement la sentence : « c’est lui le responsable, séparez-vous en ! », comme l’avaient déjà subie certains de mes petits amis, sans qu’elle ne fût, c’est certain, assénée par mon dentiste.

Je fouillais la table, riche en promesses de lectures et ouvrais au hasard un Paris Match défraîchi.

 

Mon regard s’arrêta sur une Santa Muerte immense paradant dans les rues animées de Mexico.

Je jurais d’en savoir plus, tout en laissant la science dentaire l’emporter sur l’ornement rituel.

 

Quelques années plus tard, échappant de justesse à un accès viral chronique consistant à vouloir me faire tatouer la Flaquita en bas du dos ou sur le biceps façon resquilleur de la linea (c’est plus fort que moi, il faut que j’incorpore), j’apprends enfin la parution d’un seul et unique ouvrage consacré, en langue française du moins, à ce culte inversé transatlantique.

 

« Cette enquête en images, qui met en relation l’émergence de ce culte et la catastrophe écologique qui a frappé la vallée de Mexico, débute par un itinéraire photographique qui plonge progressivement le lecteur dans l’univers des dévots. […] Une immersion à partir de laquelle nous avons produit un discours autour de la Santa Muerte, avec l’indécente possibilité d’observer, d’aller et venir sur les voies qui, dans cette ville comme toutes les autres, à des degrés divers, relient l’opulence à l’abîme. » (1)

 

Déception : il s’agit principalement d’un recueil de photographies par un anthropologue suisse. Belles, je ne dis pas. Mais muettes. Des deux textes qui les accompagnent en fin de volume, l’un est d’une froideur mortelle, l’autre possède quelques élans de grâce, je me demande s’ils ont poussé le vice jusqu’à composer le tout volontairement. Mais encore, je force les signes.

 

Peu importe. Impuissant à conclure, l’ouvrage rappelle toutefois la pente : depuis Tenochtitlan, le Mexique dégénère. Le vertige a dépassé depuis longtemps la nausée ravalée qui elle-même a déversé, retourné, renversé ses vapeurs. Dans cet immense désert surpeuplé où la tôle chevauche les carcasses et les hommes tombent avant d’avoir jamais connu la raison, la sécurité a changé de camp. On le sait. Mais on ne le comprend pas, on le ne ressent pas, on ne l’intègre pas avec la juste terreur que génère immanquablement ce simple fait à celui qui l’embrasse : la mort est sanctifiée. Lorsque depuis des aubes immémoriales la violence n’est plus l’aberration mais la norme, jonchée de chagrins et de manques, aidée des fléaux occidentaux autant que des moiteurs  subéquatoriales corrosives, qu’il n’y a jamais rien eu à tenter pour freiner l’appel du sang et de l’offrande, et comme chaque ethnologue se chargera de nous le répéter à chaque occasion, que cette violence se marie à la plus fervente des dévotions aux cultes traditionnels d’un monothéisme glissant, mouvant, finalement polymorphe,  l’on suppose deux choses suivant l’angle d’attaque : Dieu baisse les bras, ou bien il n’y a jamais eu de Dieu, mais toujours des pratiques de « comme si », pour tenir, des « au cas où » désespérants, lugubres, burlesques (donc désespérants et lugubres, mais maquillés). Parfois chez certains groupements plus spectaculaires que d’autres, cela finit par se remarquer. La fissure dans le décor et derrière, l’innommable peur ancestrale d'être seul. Un squelette paré de verroteries planté dans la jungle pouvait servir d’exemple, de menace, à un Conquistador trop entreprenant. Il fut un temps où le présage était néfaste. À présent la vie est tellement insupportable que la Sainte Mort protège d’elle-même.

La vie n’intervient plus, et ne définit plus que le reste : ces instants d’égarements où l’on respire encore, avec l’accord de la statue efflanquée. Le Mexique, le San Salvador, le Guatemala - mais la gangrène ne semble pouvoir être contenue et s’infiltre plus avant encore, ne peuvent se laisser apercevoir de l’autre côté. Méduses implacables, elles aspirent l’innocent qui ne se détourne pas et le figent dans une agonie certaine, mais lente : il n’y a plus rien à faire depuis longtemps. Personne ne peut plus rien pour le territoire de Cancun et de Ciudad Juarez. Tout dégénère dans une tension que rien pourtant ne démantèle. Un noyau insécable de pure folie semble grossir et prendre dans son ambre le moindre des mouvements encore libre. Je ne peux soutenir le regard retourné de ces habitants hantés par leur incalculable, irréparable malheur.

 

Et j’avoue ma pétrification en cours, incapable de briser aucun des cercles vicieux qui m’entourent en envisageant avec mes moyens les processions pour la Santa Muerte entre deux crémations de témoins à charge dans des procès truqués et trois filles mères décapitées.

 

Je regarde mes parures dérisoires, mes croyances molles, mes mots catins sans relief.

 

Je considère soudain que Francis Mobio est un héros d’y être simplement allé. Et de l’avoir, un instant, défiée et capturée. Qu’elle se trouve à son tour piégée, et pétrifiée, chargée du poids millénaire de nos regards accusateurs. Puissants, actifs, car accusateurs. Mais il n’est qu’un téméraire éclaireur des combats à venir, pour nous. Encore accusateurs, bientôt complètement dépassés.

 

Et si j’étais là-bas, je sais trop bien que je ferais allégeance. « Au cas où ». Pour le moment je regarde l’épidémie gagner et les peuples tomber un par un engloutis sous leur grandeur passée. Me demandant si nous avons raison, cyniques de la vieille Europe, intouchables mais tellement décatis, de ne nous placer sous aucune protection plus forte qu’un homme. Si notre génuflexion tardive ne sera pas l’ultime offense qui nous condamnera à vivre abandonnés dans ce monde-là. S’il n’est pas temps, devant l’accumulation des signes, de choisir son camp et de s’y tenir, en attendant la coulée d’ambre sur nos douleurs et nos colifichets.

 

« Tout semble ici respirer à travers un voile de fumée toujours opaque qui ne disparaît jamais vraiment, même avec l’obscurité de la nuit. En fait, cette respiration, ce souffle bruyant de la ville, c’est le son permanent produit par des milliers, des millions de moteurs nourris à l’essence et à l’électricité. C’est le son des innombrables  chaînes stéréo et des téléviseurs reliés à des centrales thermiques. C’est aussi le son des cris, beaucoup trop de cris, presque partout et toute la journée, qui sortent si fort des bouches que l’on ne distingue plus la peur de la haine, que l’on oublie trop facilement ce qu’elles « chuchotent », murmurent, sur des « choses… que tous savent ». »(2)


 

Mobio-santa muerte

 

 

  (1)Francis Mobio, avant-propos du présent ouvrage.

( 2)Alejandro Alarcon Olvera, La Vallée de Mexico City et la Santa Muerte, p 165 du présent ouvrage.


Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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