Mon cher,
J’ai besoin ce soir de vous écrire, avant de souffler pour de bon sur la nuit, que ma buée épouse la glaciale atmosphère, qu’elle s’y perde à jamais, que je m’endorme sans peine.
J’ai atteint la fin de l’espoir de trouver une issue dans les parois solides qui compriment mes égards. Je suis, et pour la fin des temps, encerclée par les fers que j’ai mis tant de zèle à tordre sur ma peau pour parer vos violences. Voyez, je contemple les charniers, je respire les viscères, j’entends les fous furieux, je caresse les bêtes, hurle avec les damnés, mais ne peux vous faire face. Je suis solide et fière, mais votre dévouée.
De ma profonde tristesse, calme, invisible, alliée, suinte le fluide vital de tous mes vifs aplombs.
Je fuis, je fonds, et mon corps anciennement entièrement acquis à ma cause, se met à me trahir, je perds ces grands moyens qui empêchaient à tous de percer mes mystères. Je ne sais plus mentir, je ne sais plus me taire, je ne sais plus partir. Je ne fais que rougir, renoncer, me terrer, échauffée et sincère, affolée de votre lumière, tourbillonnant en marchant sur vos pieds, m’écrasant sur les vitres de ces indignités. Je régresse vers les temps reculés où j’errais folle de peur dans les sentiers venteux, grelottant dans mes draps à la moiteur de suaires. Ce n’étaient que des larmes, car ce n’était qu’un songe, ce n’étaient que mes seins dressés d’ondes sous vos mains, ce n’était que la sueur sur mes cuisses enserrant l’indomptable. Puis rien. Un songe, l’absence.
Parce que Monsieur, je n’ai pas d’existence autrement certifiée que par votre indulgence, que je n’implore rien, mais souhaiterais scellée sur mon malin chagrin la clémence de vos yeux pénétrant souvent secs, l’apaisement soudain de vos rictus ancrés.
Vous avez voulu croire que jeune et si fertile, je maniais le verbe dans le dessein conscient de maîtriser la vie. Or, je n’ai rien conté, encore moins composé. J’ai rapporté, en guerre perpétuelle contre toutes les froideurs, j’ai relaté, témoin sous surveillance de vestiges insensés dormant sous trop de rires, j’ai ouvert mes veines noires à la puissance du jet. Je n’ai rien inventé, tout est là, Monsieur, voici mon cri, mes désobéissances, voici mon sang, et mes vaines errances, voici ma chair, ma fragile inconscience et pourtant, vous n’en faites rien, ne pouvez rien en faire, cette romance sans fard, moi seule en appréhende tous les stupides tourments. Je suis mon enfermée, ma perpétuité, vous ne pouvez rien voir.
Fallait-il donc mourir, Monsieur, vous êtes-vous déjà posé cette question en ces termes ? Faut-il donc disparaître ? J’attends la dernière force de vous regarder fière, de cracher dans vos mains impatientes mon « Oui, Monsieur, il faut mourir », et retourner ma peau comme un vulgaire lapin. Pour que vous souffriez, Monsieur, traversé du regret d’avoir perdu ma vie, de n’avoir eu jamais l’occasion de la boire, de vous en satisfaire.
Vous avez la superbe, il vous manque le don.
Vous ne savez pas prendre, Monsieur, les âmes qui s’exaspèrent, vous ne contrôlez rien, des utérines amères, vous attisez, c’en est assez. Vous prendrez un jour feu.
Je tiendrai l’allumette.
Je vous aime, Monsieur.
