Partager l'article ! Qui sont les innocents ?: ...
Fragments disparates entrecoupés du silence le plus vide et bas, brides liées serré, les souffles des autres mondes me surprennent dans mon apathie royale. Si j’arrive à attraper la cause profonde du glissement de mon terrain vers une fatigue sans nom teintée des dernières lueurs de là-bas, derrière les panthères noires entre les troncs massifs, je saurai rester vive, si j’arrive à saigner ces humeurs, à décimer une à une les accablantes sensations de n’être plus de nulle part, d’avoir bien trop à faire pour tenter d’appartenir à autre chose qu’à l’exacte minute qui déjà ne veut plus de moi, et de sentir changer la bête en soi, de la posture d’aspirer à être seul à l’extrême nécessité de n’être plus de nulle part. Sans savoir exactement comment parvenir à s’essouffler assez pour tromper sa propre vigilance et se croire encore occupée.
Tout a bien pu commencer par cette question expirée dans la souffrance dissimulée d’une plaisanterie qui ne se veut pas plaisanterie mais sera prise pour telle puisque de surcroît on l’accompagne d’un sourire si victorieux qu’il troublerait le plus grand des vainqueurs, expirée mais revenue instantanément me hanter, à jamais formulée et donc gravée dans ma mémoire : qui sont les innocents ?
Nous parlions châtiment, car je vis dans le crime, celui des autres incessamment commis dont il convient de s’inquiéter parfois, d’en chercher de possibles limites. « Il faudra les tuer pour qu’ils ne recommencent pas. » D’autres prendront leur place. « Il faudrait qu’ils demandent eux-mêmes leur châtiment » et alors Dieu entre dans la bravade. « Il faut que les innocents soient protégés et que le sacrifice soit restauré pour l’équilibre ». Oui mais… Qui sont les innocents ? Et l’impatiente panique, soudain, submerge. « Moi, je suis innocent. » « Non, toi tu prêches la haine, tu n’es pas innocent. » Tes mots sont prononcés, entendus, répondus, répétés c’est trop tard, tu as participé, tu ne rachètes personne. Et ce n’est pas simplement toi, il faut tous bien les voir. « Parce que c’est plus humain, de ne pas les empêcher de vivre. » Humain, d’homme donc, du coupable permanent. C’est quand même quelque chose… Tuer ou laisser vivre, laisser tuer, survivre. Tout est si terrassé. Se battre, intervenir, quand tout est terminé. Non, le désespoir gagne. « Mais toi, qu’est-ce que tu fais ? » je les regarde faire, j’apprends de leurs excès, je n’ai jamais été plus proche de cette humanité qu’en baignant dans son sang. Jamais plus proche de l’incapacité terrifiante de juger, que trempée de son jugement.
Qu’on redéfinisse le crime. Que celui contre l’humanité devienne celui qui s’en éloigne trop, et regardez encore s’il reste de ces innocents dont le concept affole les braves. Le jour tombe et je ne trouve pas d’innocents, ma peine s’accroît car je pressens le pire. Rien ne m’intéresse plus que cela, mon retour au monde prévu depuis plusieurs années maintenant se fera donc encore attendre.
Qui sont les innocents, voici maintenant la lente plainte, comment les protéger, que faudra-t-il leur dire ?
L’innocence est un accident, une tirade trop belle dans l’uniforme néant, un éclat, une flammèche brisée contre le vent. Une phrase échappée de la préhistoire de tout cœur vif rachète les impossibles. La lourdeur de ces mots hâtivement jetés de peur qu’ils ne m’entraînent encore au fond de ce grand lac de sang condamne la possibilité même de rester en haut, pur et neuf, offert et sanctifié. Je suis perdue depuis que j’ai parlé, trop parlé et tout dit, tout écrit sentant qu’immense et perpétuellement grandissante, j’allais devoir sortir, répandre. Mes fruits semblent innocents, sortis à peine de la matrice qui les engendre sans fin et pourtant ils sont laids, gauches et fuyants. Ils ne disent rien du silence terrible qui fait résonner tous mes pas, mais j’aime penser que je garde, innocente car non mise au monde, une vérité, un miracle, une beauté inouïe car non dite, une pierre insécable et démontrée en creux par la force destructrice des coupables que j’entreprends sans cesse de faire sortir d’ici.
Plus la personne s’évoque, plus elle commet le sacrilège du mensonge rien qu’à soi. Elle s’évanouit sous de faux mots prospères et gras qui l’engloutissent et la déforment, tout est volé, il faut reprendre, les combats jamais ne terminent. La moindre parcelle de mots ici posée est une sentence.
Qui sont les innocents ? Et maintenant la rage s’installe pour repartir aussitôt, reprise de justesse avant qu’elle ne m’éveille par un grand bras placide qui la remplace par le désarmement final. Je ne cesse de m’éloigner de l’humanité célébrée et choyée comme une idole grotesque pour répondre à cette question. Elle m’écrase au fond, bien plus forte que moi, car l’absence déflagrante d’une réponse évidente et rapide signe le règne éternel d’un monde qui ne méritera jamais qu’on se débatte en lui. C’est pourtant ces sursauts qui me paraissent moins coupables encore que les yeux qui se ferment devant la lame qui tombe.
Restent les lueurs, derrière les panthères noires entre les troncs massifs. Qui sont, que sont donc ces lueurs ? À cela, je peux au moins répondre rapidement et sans peur, sereine et assurée. Mais répondre à moi-seule.