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Je ne suis pas prometteuse, innocent. C’est bien pire que cela. Tout est déjà terminé. Si je n’ai pas commencé à écrire, c’est parce qu’il est trop tard. Ils ont tout saccagé, profané les sacrés de leur panache sans sel.
Tu dois trahir le monde, Ike. Toi. Lui tendre le miroir. Tu dois pulvériser ces morts vivants en dirigeant tes foudres, introduire le Chaos, imposer les calcinations. Tu dois écrire tout ce que tu vois, tout ce que tu ne vois pas, tout ce que tu sommes d’exister. Tu dois trahir le monde, en ne lui ressemblant jamais.
Tu dois réussir à m’arrêter, Ike. Juguler mes transes. Je suis en route, et j’ai jusque là arraché les obstacles. Si je n’ai pas encore tué, ce n’est qu’une question de temps.
Je ne suis personne, je n’appartiens à personne, je ne suis nulle part chez moi, je ne me définis qu’en creux. Pour arriver à tenir chaque place qui me donne mon rang, je dois travailler double, en triple de vous, car j’ai toutes mes voix contestataires qu’il faut d’abord faire taire. Je ne suis légitime en rien, mais naturelle, bâtarde, chorale. Je n’ai aucun droit, peu de devoirs, je suis diverse et costumée, perdue, perdue à jamais dans mes antichambres noires. Ils ne pourront jamais m’attraper, me démasquer, me plaire. Je ne sais pas moi-même où je me trouve. Qui je fuis. Comment j’aime. Certainement pas pourquoi.
J’ai choisi pour me taire et me cacher de tout t’expliquer, Ike. Et pour cause. Tu ne me croiras jamais. Tu n’existes même pas.
Si les domaines que j’explore et les proses que je développe s’apparentent à du saut à l’élastique, c’est que cela en est bien. Seulement, j’ai pris vingt ans pour le tisser si fort, cet élastique, que je peux plonger plus bas que la moyenne, à une vitesse vertigineuse, ne jamais m’écraser, toujours remonter. Ne jamais craindre de replonger, ni de répéter, d’épuiser les idiomes.
À chaque saut, ce que je rapporte, je le montre. Tant pis pour les aveugles. Je le partage, distribuant les charges. Tant pis pour les atrophiés. J’en constate les similitudes. Tant pis pour les volages. J’obscurcis vos intérieurs. Tant pis pour les candides. Puis je caresse les joues mouillées, je serre contre mon sein le faon décapité par mes maladroits coups de pelle, le couvre de baisers en gémissant, sanglotant pour qu’il se réveille, qu’il revienne.
Ne saute pas dans ce monde, Ike, reste au bord, assure-moi. Dompte ton vertige, trahis les sages. Veille mes heures, compte les minutes. Si je ne remonte pas après deux tours de cadran, tranche mon lien.
Viendra le jour où notre histoire sera racontée. Nous entendrons dans ces mots malades et chétifs, ces phrases pauvres et salissantes, nous verrons dans la pâleur de leur teint et le filet souffreteux de leur voix à quel point nous fûmes insuffisants à réveiller leurs cœurs, à secouer leurs corps, à ébranler la membrane triste du monde. Nous n’existerons plus au milieu des ombres. Nous serons incapables de revenir. Lorsque le jour viendra où il faudra conter notre sort, mon amour, nous ne serons plus là pour nous défendre.
C’est maintenant que nous sommes pérennes. C’est maintenant que nous ne mourrons pas. Il faut tout dire maintenant. Il faut leur dire debout, les talons plantés dans leurs certitudes, arrachant furieusement une à une les aberrations qu’ils osent encore lancer pour ralentir nos langues pendantes et griffues, ces langues surgissant de nos colonnes d’air travaillées en silence dans les caves en-dessous des salons où ils mollissaient de peur, d’ennui et d’inertie. Il faut qu’ils tentent de répondre et se taisent, terrassés par le rire, figés par cet éclat de rire taché de sang et de bile, coulant et emportant toute leur sérotonine, leur arrachant le visage laissant leurs nerfs à vif, vitriolant leurs chairs putrides de gras et infects ignorants. Il faudra qu’ils s’abaissent sur leurs genoux cagneux, pleurant devant l’Histoire, que leurs glaciers s’effondrent engloutissant leurs ventres, le crâne fendu en deux par notre conférence : c’est que nous nous sommes affairés, pendant qu’ils grossissaient. Nous avons opposé à leurs multiples bubons un seul joyau d’immense clarté vivifiante, nous avons enveloppé leurs carcasses finissantes de nos splendeurs spectrales, répandu le souffle des sables de neige sur leurs poubelles embrasées, étendu nos mains sèches, douces et fermes sur leurs plaies impossibles. C’est que nous avons tout connu, tout parcouru, tout su, et sommes encore là pour ne rien laisser faire.
Quand ils arrachent mon cœur, Ike, pour le regarder fondre au soleil, quand ils tirent leurs flèches vers ma vérité je dois apprendre à très vite déplacer mon centre. Je ne dois jamais accepter de paraître dans leurs yeux la femme détruite qu’ils tentent de forger. Ils nous veulent tous détruits, et souffrants, et si je fracasse en dessous, Ike, je ne leur ferai jamais l’obole de verser une seule larme en leur présence, d’émettre un seul cri. Si je faiblis à me débattre, si j’étouffe mes sursauts, tu m’auras perdue pour toujours.
J’ai progressivement tendu à élargir mes cercles. Je les connais tous avec une exactitude frappante. Je connais les possibles, Ike, et ne suis sûre de rien. Inversée, traversée, je vois un peu plus loin que ce qui est montré, je me retourne sur les dangers, j’absorbe les ondes, rejette l’énergie. Je suis prête, après tous ces périples jusqu’aux hauteurs sans oxygène, à retourner au stade animal.
Ils ne peuvent rien nous faire. Leur monde n’a aucune présence, un coup d’ongle il s’effondre. J’effrite le mur de craie, blanchie, recouverte par ces pulvérulences, je cherche ta main. Je ne verrai bientôt plus rien, mais ne lâcherai pas ta main. Il faudra tenir bon, sous leur geyser, quand ils tenteront de laver nos affronts. Le souffle coupé par la puissance du flot, il faudra se souvenir, mon amour, de nos records d’apnée.
Ils viendront à la barre résumer nos violences. Ils compteront nos magnifiques travers. Ils dérangeront nos cercles, sur le sable tracés. Il faudra probablement tout recommencer, retracer sous leurs yeux, sans parler, les horreurs qu’ils commettent contre tous. Ils gifleront une première fois, de toutes leurs maigres forces et une première dent tombera. Je redresserai ma joue, ne tendrai pas la gauche. Tu ne lâcheras pas ma main. Ils gifleront une deuxième fois, une autre dent volera. Tu ne bougeras pas d’un cil, je ne lâcherai pas ta main, tu tiendras sous les coups. Ils tabasseront dru, ils briseront nos membres, et couperont nos mains serrées fort. Je fusionnerai mes prunelles dans les tiennes et tout nous soutiendra. Je te sourirai de ma bouche éclatée et trop mûre, tu articuleras de tes lèvres fendues les mots qu’ils ne veulent pas entendre, tu formeras sans un son l’amour que tu me portes, il anesthésiera mes plaies ouvertes. Ils trancheront ma gorge, tu ne faibliras pas. Ils ouvriront tes poignets, je ne fermerai pas mes yeux posés sur toi. Ils lacèreront nos ventres, videront nos entrailles, nos yeux, Ike, ne se fermeront pas.
Nous serons toujours là, assurés et superbes. Ils gesticuleront dans nos fluides déversés, salis jusqu’à la taille. De nos deux corps mutilés jaillissent des torrents qu’ils ne peuvent contenir. Ils s’accrocheront aux barreaux, dériveront des heures. Nous recouvrirons de nos lies, pour un temps, leur hardiesse.
Il leur faudra pourtant, le jour venu, raconter notre histoire. Ils triompheront alors, frappant sur leurs machines. Nous devons tous partir, Ike. Nous partirons ensemble. Ils nous tueront bien plus tard, en effaçant nos mots, ils nous sépareront enfin, triomphant, amnésiques, rayant nos tumultueuses géhennes de leur pauvreté sémantique. Lessivant nos gémonies de leurs minérales et plates eaux tièdes, court-circuitant nos forces vives. Nous deviendrons, enfin, inexistants.
Construction circulaire, Ike. Tout est déjà terminé.