Partager l'article ! Pour la légende (l'oiseau de feu): On est loin des amours de loin ...
On est loin des amours de loin.
Alain Bashung, Madame rêve.
We are – the Birds – that stay.
Emily Dickinson.
Je porterai tous les mondes, je marcherai en silence à travers les déserts pour que tu vives, et j’accepterai la sentence pour avoir osé voir ton visage à la lueur de ma lampe.
Un point, une pause, une braise dans le foyer sur laquelle je me concentre, montée sur le grand loup gris qui m’entraîne dans les vingt-neuf royaumes, punition de mon impatience à toucher la cage de l’animal en flammes.
Je ne déraisonne pas, ange, je préserve, j’emmure, j’abrite et signalise mon oiseau. Je le bague pour le suivre, il m’échappe, magique, superbe, surprenant, il me nargue et je saute sur mes pointes, agrandis mes talons, rallonge mes cheveux pour le toucher de la pulpe des doigts tendus, effarée, élancée, mais assurée de le perdre.
Je retombe calcinée, régénère, relève mon menton vengeur, mes sourcils frondeurs, je te sais dans l’azur quelque part et te sens, j’hume le sillage de ta sueur animale. Je tends mes muscles vers le chemin qui se resserre de ronces, déchire mes prétentions, et mon joli visage.
La première fois que les pommes d’or ont commencé à disparaître, j’ai trouvé dans le jardin une plume étincelante qui rougissait doucement, terrassant autour d’elle l’herbe dans un cercle parfait. Chaque matin, oui chaque matin sonnait ma défaite et une nouvelle plume semblait rire en mourant dans ma main expirant un crachotement secret, un sifflement qui s’éteint laissant imprégnée l’odeur de sa parfaite insolence. Je te devinais, bel ouvrage d’une nature furieuse, animé par l’inhumain. Je ne te voyais pas. Toujours, tu me narguais de ta superbe traîne qui laissait sur le haut de l’arbre quelques cendres crépitant, et un voile de sang dans la touffeur de l’air.
Chaque matin chaque plume frappait un léger coup qui éclatait l’écorce, comme une lèvre se fend soudain et libère un filet coupable de se loger dans d’aussi tendres parties. Fragiles, douces, exposées aux ardeurs d’une guerre invisible.
Et puis les coups sont devenus incises, la plume a pénétré, rongeant les chairs placides, j’ai alors bien compris. Nous ne cicatrisons jamais, nous emprisonnons dans l’ambre, sous la strate, la maladie infantile aux fièvres ravageuses qui défigure l’adulte.
Depuis la tour, je guettais l’oiseau. J’envoyais au crépuscule moqueur un sourire inaltéré, je savais que dans ce monde de mauvaises pierres grossièrement taillées je ne trouverais pas de roi auquel obéir, ciselé dans le métal pur conducteur de chaleur.
J’attendais mon oiseau, qui m’emporterait dans les vallées jusqu’à l’Un. J’étais figée, gentille, dans la statue polie de la promise. Il ne venait jamais. Un jour pourtant que je dormais il vint.
Le conte se délite alors. Et la farce stridente des cauchemars s’en mêle. Il faut se jeter par terre et s’éclater les rotules, gratter dans les plaies les cailloux qui collent au pus et au sang et t’arrachent la peau de l’acide injuste qui déglutit dans un gargouillis immonde la princesse. C’est la peur panique du survol des charniers, des comptes à rendre des massacres passés qui tous se dressent ensemble et assènent leur reproche. Tu voulais qu’il t’envole, l’oiseau aux plumes chauffées à blanc, et il le fait. Tu vomis ton quart d’heure de gloire terrestre le regardant d’en haut, tu prends la décharge du soleil précipité du miroir vers tes ailes qui fument et se détachent, tu tombes et rampes dans l’indicible humiliation des insectes mutilés. Je tentais de me récupérer en vain, la fissure sur mon dos noué de douleurs serpentait jusqu’aux reins promettant d’ouvrir comme un pain frais mon corps, d’en laisser dégorger les déluges sales de pleurs, de plaintes, d’angoisses suprêmes d’un appel resté muet. Je sentais les épines, les écailles surgir du rose de l’épiderme préservé jusqu’alors. Il me prit me serra m’empêcha de me taire. Il se tatouait les joues pour me faire peur, recouvrait sa chair vive et fraîchement gravée d’un maquillage épais, masque de catch coulant sous la sueur. Je soutenais le regard de l’homme perçant sous l’animal, l’hideuse lueur mortelle éclairant son faux bec, elle m’attendrissait plus encore que l’affolante éternité dans la pupille divine de la créature brûlante. Il avait allumé mon sang, qu’importe, je l’emportais partout, moins oiseau et plus homme.
Alors dors, quand nos corps rassasiés retombent de mes pages froissées, moins blanches, plus pleines. Je veille. Je sais encore voir l’oiseau lorsque tu craquèles. Tu ne cesses de passer à travers moi, solide et épineux, sismique et perpétuel. J’en crève, mais j’en sais gré devant l’immensité de crever de la sorte, sous les talons aiguilles des brûlures de ces gouttes qui tombent dans le vertige et l'écho de ma gorge; ces gouttes de ton or, liquide, qui a un jour coulé mon ciel.