Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 11:45

 

« La base démocratique de la nouvelle tyrannie permet déjà de rejeter d’emblée aux extrêmes confins de la société quiconque ose seulement problématiser cette tyrannie. La seule, la bonne question désormais, est de savoir s’il est encore possible de ne pas tout interdire absolument. Tout, oui, tout en vrac, d’un seul coup, dans tous les domaines imaginables. La notion de « limite » n’a déjà presque plus cours. La liberté de penser (donc, par définition, de penser mal) ne peut plus être protégée ; cette liberté disparaîtra de la liste des droits de l’homme le jour où on estimera démontré que toute liberté individuelle a des effets collectifs nocifs. »

 

Philippe Muray, L’Empire du Bien, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 37.

 

Autres extraits:

 

L'Injure

La littérature qui rentre plus tôt à la maison

Vivre et penser comme des athées

La Transparence et le Partout

 

 

Muray, Essais

 

Paméla Ramos : Vincent Morch, aujourd’hui jeudi 16 septembre paraît en librairie l’intégrale des essais de Philippe Muray parus aux Belles Lettres comprenant L’Empire du bien, Après l’histoire et bien sûr les Exorcismes spirituels en ce moment à l’honneur au Théâtre de l’Atelier grâce à la prestation appréciée de Luchini. Tu as supervisé et annoté cet opus imposant de quelques 1800 pages afin de recontextualiser les vitupérations jubilatoires de l’érudit excédé. Il apparaît à la lecture ou relecture de cet ensemble un certain nombre de constats dressant il me semble un portrait redoutable et fascinant de notre monde appauvri que l’on peut sinistrement appeler « actualité » puisqu’on ne peut plus parler d’Histoire. E. R. Dodds dans son dernier ouvrage paru en français Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, notait avec amusement qu’un coup de tocsin n’avait pas été sonné dans tout l’Empire à un moment donné pour avertir tout un chacun qu’un tournant majeur s’amorçait et que le déclin, ou la mutation, s’annonçait irréversible. Qu’il était peu probable que le Romain moyen né en 300 se soit même aperçu sur la simple durée de sa vie qu’il vivait la chute de l’Empire romain. Muray part du postulat en 1998, dans sa préface d’Après l’histoire, que  notre mutation, notre chute, à nous, a déjà eu lieu. Que nous sommes d’ores et déjà sortis de l’Histoire. Dieu sait qu’il est impopulaire d’aller perturber l’ère hyperfestive qu’il décrit dans L’Empire du Bien pour rappeler, comme Maurice G. Dantec le fit plus violemment encore en 2007 dans American Black Box, que « la récréation est terminée ». Il propose pour ce faire une micro-histoire centrée sur les années 1998-1999 observées mois par mois – méthode qu’a reprise récemment Christian Salmon pour l’année 2008 dans son Storytelling Saison 1 –, et des billets d’humeur rassemblés en Exorcismes spirituels opposant à chaque aberration instantanément créée par les pouvoirs médiatique et politique une réaction qu’on jugera appropriée ou non.

Une question d’apparence anodine me vient de prime abord : Pouvons-nous encore nous regarder, avec quelques années seulement de recul et sous le regard en temps alors réel ou presque de l’auteur (les textes ici présentés ont pour certains déjà plus de dix ans…) et nous (re)voir dans un ensemble satisfaisant, nous comprendre bien sous l’amas sans cesse grossi d’informations et de marqueurs frénétiques et contradictoires, pouvons-nous seulement nous connaître et quelle serait la méthode, d’après Muray ?

 

Vincent Morch : Il me semblerait assez hasardeux de déduire de ces textes fulgurants une quelconque méthode, au sens d’un ensemble de règles qu’il faudrait épouser point par point pour aboutir à un but défini – ici, une connaissance « authentique » de nous-mêmes. L’un des intérêts de regrouper ces textes est de rappeler qu’avant d’être le polémiste qu’on connaît, Philippe Muray a d’abord été un critique littéraire talentueux. Au cœur de son œuvre, on ne découvre ni Ségolène Royal ni Jack Lang. Au cœur de son œuvre, on découvre une réflexion patiente, enthousiaste et profonde sur la peinture et sur l’art du roman, cette dernière étant nourrie à la source de deux références majeures, Balzac et Céline. C’est à partir de sa méditation esthétique que se structure et que se déploie son point de vue acéré sur le monde. De plus, Philippe Muray, en bon littéraire, revendique plus la singularité de son point de vue – de son style – que la dimension universelle de son propos. Bien que ses textes m’aient conduit, au cours de mon « immersion », à vivre l’expérience curieuse de ne plus percevoir le monde qu’hyperfestivisé, je crois que ce à quoi Philippe Muray nous enjoint est de cultiver une singularité en voie d’extinction, et non de se joindre à un quelconque groupe – fût-ce celui de ses admirateurs, nécessairement éclairés. C’est là ce que j’ai trouvé de plus jubilatoire dans son œuvre : cette expression souveraine de la liberté de penser. Il est donc possible de voir dans cet exercice/exorcisme de pensée, si l’on tient absolument à ce terme, sa seule et unique méthode. Penser. Par la négativité. En vue de la singularité. Et au risque de la solitude.

 

P. R. : S’ériger contre un certain nombre, voire tous les composants de ce monde idéalisé où le bonheur doit primer et où l’on nous somme de nous aimer les uns les autres un revolver sur la tempe, tout « frétillants des Droits de l’Homme » que nous sommes, conduit-elle inexorablement à cette mise au ban ? Nous nous posions récemment la question de la possibilité même d’être encore pessimiste et singulier dans un environnement dont le cynisme frappe jusqu’à faire de ces infréquentables sautes d’humeur une mode. Il n’y a qu’à observer pour exemple les faiseurs de rentrées littéraires qui nous indiquent  que cette année nos auteurs fonctionnaires sont sombres, accompagnant un déclin perceptible de la civilisation, un rejet, alors que certains s’époumonent en vain dans le désert depuis des décennies déjà, au risque de cette impopularité que tu mentionnes. Ainsi que la publicité a réussi, tour de force, à récupérer l’écologie comme credo par exemple, achevant de la discréditer puisque nous culpabilisant jusqu’à l’overdose avec toute l’hypocrisie odieuse qu’une telle démarche impose, réussira-t-on à noyer les trop lucides messages de désolation de Muray en le récupérant tel un amuseur public à citer sur Facebook ? Doit-on le laisser être l’icône première (à son corps pourtant bien défendant) d’un front réactionnaire de surface, fait d’agitateurs de clichés stériles plutôt que de penseurs libres ? Je rejoins ma première question : qui peut lire et comprendre Philippe Muray aujourd’hui, dans cette confusion ambiante qui hésite sans cesse entre le bonheur perpétuel et la consternation convenue, à l’affût du moindre aphorisme cinglant « jingle » pour briller en soirée mais refusant l’incarnation même qu’imposent ces sinistres constats (à commencer par penser singulièrement) ?

 

V. M. : Peut-être pourrait-on synthétiser l’essentiel de ces questions en les formulant ainsi : le destin d’une œuvre appartient-il à quiconque ? Et que signifie le fait de s’en emparer même, et surtout, animé des meilleures intentions, pour en défendre la valeur et la « vraie » signification ? Il existe une ironie manifeste à militer pour un auteur qui abhorrait le militantisme. J’y vois la patte d’Homo festivus. Car celui-ci n’aime rien tant que se donner l’illusion de l’Histoire quand il ne vit que sa parodie carton-pâte – vivre le Grand Soir sans un risque. Mais l’Histoire ne se maîtrise pas. Le soleil de l’inconnu darde sur elle ses rayons noirs, qui sont aussi les causes de sa fertilité : par eux, pour le pire comme pour le meilleur, advient quelque chose qui, l’instant d’avant, était impensable. L’Histoire, bien qu’elle soit le produit objectif des actions humaines, n’est donc pas le produit d’une volonté au sens strict. Elle s’oppose en cela de manière radicale à  ces purs artefacts que sont les « événements », dont Paris-Plage et les festivités de l’an 2000 sont les archétypes grotesques. Que l’œuvre de Muray soit récupérée par des individus qui la désamorcent ou qui en font l’alibi de leurs propres idées importe peu, par conséquent, car c’est là le travail d’usure qu’impose le temps à toute création de l’esprit. Sa fécondité se mesurera précisément sur ces points, sur sa capacité à dissoudre les discours qui voudraient atténuer sa puissance critique, sur sa faculté à se régénérer constamment, à chaque lecture, à chaque génération. Muray me semble assez fort pour se défendre tout seul.

À ta question concernant le lecteur « idéal » de Muray, celui qui serait à même de le faire vraiment sien, c’est-à-dire de suivre un chemin de liberté intérieure similaire (mais non pas identique) à celui que lui-même a suivi, je pense qu’il devrait se distinguer avant tout par son sens de l’autodérision. Un bon lecteur de Muray, c’est un lecteur qui comprend qu’Homo festivus est une image grossie (mais non pas déformée) de certains aspects de lui-même, qui reconnaît que ces attitudes ridicules sont les siennes avant d’être celles d’autrui. Car l’une des caractéristiques essentielles d’Homo festivus est de s’imaginer innocent par principe, libéré de toute corruption personnelle : il cherche donc de manière exclusive le mal dans des causes extérieures – il a besoin que d’autres payent. De ce point de vue, même si Muray a pris la gauche prioritairement pour cible, il me semble ridicule de voir dans les clivages politiques la ligne de démarcation entre ceux qui seraient des Homo festivus et ceux qui ne le seraient pas. Nous sommes tous des Homo festivus, à divers degrés. Regardons-nous en face.

P. R. : Le destin d’une œuvre n’appartient certes à personne, ou du moins les ramifications m’apparaissent-elles trop complexes ici pour déterminer avec assurance qui décidera ou non de la postérité de Philippe Muray, je te l’accorde parce que c’est un autre débat qui s’ouvrirait, probablement sans fin. Tu affirmes de plus qu’on ne peut pas maîtriser l’Histoire et j’entends ce que tu veux dire par là. Il n’empêche que j’écoutais récemment à la radio quelques propos de Claude Chabrol retransmis à l’occasion de sa mort  (la voix des morts semble toujours résonner avec plus de sagesse que lorsqu’elle appartenait encore aux vivants, ce qui me semble un signe paradoxal d’espoir que nous ne souhaitons pas trancher toutes les amarres, les leçons du passé) qui disaient simplement : « Bien sûr que je sonde la nature humaine, nous sommes des humains vivants dans ce monde, tenter de peindre la comédie humaine est la moindre des choses. » Il rajoutait qu’étant conscient de ne pas bâtir de chefs-d’œuvre, peu perfectionniste de nature, il s’attachait déjà à simplement bâtir une œuvre. Sous ces faux simples (sonder l’humain, bâtir une œuvre), j’aperçois en filigrane, et à peine transposée, la nature même du lecteur, qui deviendra critique à son corps défendant à force même de lectures, pour qui ce sera bien la moindre des choses de sonder, dans ce qu’il lit, le monde, l’âme, bref, l’homme s’il faut aller vite, encore que l’homme ne soit pas l’unique objet d’étude d’un lecteur acharné. Tu m’as fait lire sous ta plume il y a quelques temps un texte que l’on aura peut-être le loisir de découvrir ici ou là, patience, dans lequel tu exposes une proposition concernant Muray : tu lui prêtes un « déni de postérité », la volonté farouche de ne rien engendrer, défense ultime s’il en est de sa singularité. J’en arrive alors à cette question : la quête de ce que nous sommes et devenons, cette « moindre des choses » pour le bâtisseur d’une œuvre, récupérable ou non puisque nous constatons que c’est effectivement un moindre mal, a-t-elle effleurée l’esprit de Philippe Muray, ou bien se situait-il à un tout autre niveau lorsqu’il nous croquait allègrement, en lançant son tragique constat que nous ne sommes plus grand-chose depuis longtemps, que « la fin du monde est déjà terminée » ? Tente-t-il par ces déclarations de poser un point final rageur sur notre civilisation dont il pourrait sembler vouloir se laver les mains une bonne fois pour toutes, ou perce-t-il au contraire chez lui comme chez tout bon moraliste une tendresse cachée (et blessée) qui se soucie finalement de notre devenir, et tente de nous réveiller à notre propre conscience ? Enfin, Philippe Muray est-il mort volé par cette fête perpétuelle, comme le disait Bernanos, ou sommes-nous à même d’apercevoir, et maintenant qu’il est mort, un phare silencieux, régulier, irréductible, grâce à ces mots parfois terribles pour nous guider dans le bruit et nous indiquer une sortie digne d’être empruntée ?

V. M. : Tu as raison, je crois, d’aborder le thème de sa sensibilité. Comment un misanthrope aurait-il pu observer avec autant de passion un monde abhorré ? Pourquoi aurait-il continué d’écrire ? L’attitude la plus simple et la plus cohérente aurait consisté en un isolement méprisant et un silence rageur, une fois le venin craché. Non, je ne crois pas que ce qui anime les textes de Philippe Muray soit une volonté de détruire. J’aurais plutôt tendance à penser qu’il ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à ce monde et aux mutants qui le peuplent. Ses colères, ses sarcasmes, ses insultes sont moins un signe de haine que les conséquences d’un spectacle blessant. Le monde toc qu’il décrit est un monde où n’existent plus ni passé, ni art, ni vérité, ni vie et qu’on veut nous faire adorer pour cela, sous le masque d’une fête promue plus admirable conquête de l’homme. Philippe Muray nihiliste ? Allons donc ! Subvertissant le discours dominant, il montre que sous l’apparente célébration de la vie on n’en prône au contraire qu’un ersatz, artificiel et fade. Et, faut-il le rappeler, Philippe Muray sait aussi, en des pages qui nous prennent à contre-pied brillamment, s’enthousiasmer pour des sujets futiles – ainsi, par exemple, pour la lofteuse Loana.

Mais ce qu’il y a de plus déstabilisant chez lui est moins ses prises de positions ultra-critiques que le point de vue qu’il adopte – le point de vue de l’Apocalypse. Nous vivons dans le déjà trop tard. Le train de l’Histoire a déraillé quelque part derrière nous, et Philippe Muray n’entretient aucune illusion sur la possibilité de le remettre en marche (d’ailleurs, celui qui le souhaiterait ne pourrait-il être accusé, et non sans raison, d’être animé d’intentions criminelles ?). La seule note « positive » qu’il consent à donner, la seule lueur d’espoir, bien ténue, tient dans la capacité multiséculaire des humains à échouer dans leurs entreprises… Contrairement à tant d’auteurs bienveillants qui ont la bonté de nous enseigner comment vivre et comment faire descendre le paradis ici-bas, Philippe Muray se contente de nous révéler un réel désertique, sans juste après nous tendre de GPS. Pire, il nous tourne le dos et nous plante, ébahis, dans l’angoisse indicible du vide. Attitude rarissime d’un auteur qui ne se rêve pas en curé ou en chef de bande. Attitude rarissime d’un auteur qui nous traite en adultes. Lui pour qui la figure du père est fondamentale, il retranscrit dans ses œuvres la forme parfaite de la paternité, celle-là même que l’on prête à Dieu dans son acte créateur : en se retirant. C’est par son effacement – son refus de guider – qu’il rend possible une altérité – une maturité – effectives. Ce vide est la condition de notre liberté. Philippe Muray était un homme libre, qui aimait les hommes libres (1). Et comme, de surcroît, il était intègre, il n’a jamais cherché à dépeindre la liberté dans des tonalités pastel. Je crois que cette exigence sera son passeport – quelque peu paradoxal – pour la postérité.

 

(1) En tout bien tout honneur (N.d.É.)

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés