"Dare not walk through the light."
Madrugada, Vocal.
Ce livre n’a pas été fabriqué, mais il existe bel et bien.
Pour l’heure, je suis une des rares heureuses à avoir pu lire ce seul long secret, en un seul long soir, résistant à la nuit pour terminer ces mots envoûtants, liturgiques, sacrés.
J’ai pensé à renoncer, à mentir, dire que je l’avais lu sans aller plus avant, perturbée, émue jusqu’à la gorge. Le cœur tordu et l’assise fragile, je lisais ce que j’avais toujours su creusé à même l’os, et tendue, j’encaissais l’intense confession, vrillée par les vibrations primitives d’un amour aux racines plongées dans ma moelle épinière, qui ne demandait qu’à refaire surface, peu importe l’objet, d’ailleurs.
Pressées de jaillir, retenues sous la fine couche de frimas fragile, droites et dignes, ces herbes folles, chants d’un amour arraché, écarté mais possible lancinent et hypnotisent, empruntent aux plumes et aux pinceaux, aux notes pour s’appuyer, soumettent leurs sanglots au revers d’une main douce et sèche, pardonnent, enfin.
De l’amour tapageur dont nous mettait en garde Marcelle Sauvageot dans son Laissez-moi, Élisabeth Deruaz qui sait elle-même « habiter la nuit » comme elle me le confiait à propos de ses poétesses amies, extrait le suc imputrescible et dépouillé de l’outrance d’une chair en souffrance, apaisé de la haine immédiatement consécutive à la blessure. Et pour cause, car elle ne hait pas, ne souffre plus, elle intègre, elle porte. Elle rend sereinement les armes, parée pour sa défense des plus beaux mots qui soient, elle brille des feux lointains de celle qui attend sur la rive pour guider son retour, à lui, toujours à lui, à l’homme qui ne reste jamais, qui ne fut presque pas, qui cesse de s’incarner, guerrier un jour, langue de feu soufflant sur la peau nue implorant la caresse, image jaunie qui tarde à disparaître. Et ainsi, elle ne connaît aucune défaite, ne subit plus son attente infinie, cette attente de rien, et ses formules fixent sur le ciel une tenture protectrice : son secret, mais aussi sa violence. Recouverte de lui, permanente assouvie, elle peut voir de ses yeux sa plus belle promesse, faite à elle-même, la promesse de ne pas oublier, de garder ce secret en le chuchotant au monde.
La femme qui aime est immense, mais sa voix inaudible. Peut-être grâce à ce seul
long soir, la plainte montera doucement des tréfonds du silence, et l’autorité de sa présence interdira que l’on s’en détourne. Aussi insurmontable soit-elle, aussi pénétrante soit l’acuité de sa
clameur, la mélopée tragique de l’aimée nous est trop proche pour ne pas tendre la main à celle qui la murmure, lui offrir notre plus sincère attention, ne pas tenter de consoler de nos désordres
l’inconsolable. Et échouer, en regardant le ciel, unies comme peuvent l’être ces pauvres folles aux cœurs sauvages et trop fidèles, dressées inquiètes sur le port, attendant leur marin perdu en
mer depuis longtemps.