Partager l'article ! Ni pour, ni contre, bien au contraire : Le Réactionnaire authentique, de Nicolás Gómez Dávila.: À Ér ...
À Éric Bonnargent, premier à me prendre au sérieux, le pauvre. (Je te l’avais bien dit, Bartleby, que malgré mon sexe et mon âge j’étais plus « vieux con » que toi.)
« Gens de gauche et gens de droite ne font que se disputer la possession de
la société industrielle.
Le réactionnaire souhaite sa disparition. »(532)*
« La génuflexion d’un indifférent est la suprême offense. » (328)
En ce jour de rappel creux à la résistance dont chacun s’acquittera en époussetant vaguement sa conscience, assuré d’être dans le bon camp, il convient de s’interroger un instant sur ce qu’il en est réellement de défendre sa patrie contre les envahisseurs, et de combattre une langue pliée par la technique pour la faire rentrer dans le moule trop petit de nos vies de rêves pragmatiques.
« Quand une langue se corrompt, ses locuteurs s’imaginent qu’elle rajeunit.
Sur la verdeur de la prose actuelle on distingue des moirures de charogne. » (28)
« La parole ne nous a pas été donnée pour exprimer notre misère, mais pour la transfigurer. » (249)
Mais pourquoi pas simplement,
« Lugubre, comme un plan de développement urbain. » (458) ?
Mais je renonce, pourtant assurée qu’un Muray, un Dantec ou un Asensio tiennent et tiendront toujours la place en France (pardon Maurice, je vous sais un auteur américain de langue française, mais ne consens toujours pas à vous laisser nous abandonner), à puiser par chez nous la source claire de ces tempêtes de réactions à un monde que je ne trouve pas formidable, ni prometteur, mais bien inspirant pourtant.
L’Argentine, et son Ernesto Sábato, d’ailleurs déjà, l’Amérique Latine pour cibler largement, et son Castellanos Moya, son Bolanõ, me semble plus indiquée pour en arriver où je veux en venir. Nicolás Gómez Dávila, reclus borgésien, épatant et infatigable scoliaste colombien, va me prêter, ce jour, sa calme et claire voix, car oui, il s’agit bien de cela : « Oublie tes démonstrations. Je n’écoute pas ton prêche, mais ta voix. » (6)
D’ailleurs, et comme il faut toujours citer des référents accompagnés par des adultes, j’en profite pour me placer, une fois n’est pas coutume, sous l’égide contrôlée d’un homme dont la réputation est sauvée in extremis par deux faits qui semblent encore avoir quelque mérite, celui d’une part que né en 1913 et mort en 1994 il a traversé, à l’instar d’un Ernst Jünger, le siècle, et sait donc relativement de quoi il parle, et d’autre part qu’il fut publiquement salué par Gabriel Garcia Marquez, auteur communiste, certes, mais néanmoins tout à fait fréquentable.
Dieu soit loué, je n’ai pas encore été épinglée comme hérétique par la milice de la Réacosphère, cette assemblée disparate de dogmatiques et impromptus haineux illettrés (pour la plupart, mais reste toutefois l’inégal et cathartique Ring, ce magazine ironique des jeunes gens modernes qui ne s’en tire pas trop mal).
Cela ne saurait tarder. En ces temps mélangés où amalgames et récupérations vont bon train (l’ère du recyclage touche également le papier virtuel), mais également procès pour injures ou diffamation dès que l’on ose s’ériger en pourfendeur d’ignares, il se pourrait bien que l’injure « réactionnaire » n’en soit pas une à mes yeux, alors mes chers amis, donnez-vous en à cœur joie sans risquer de ma part aucune action en justice.
« L’écrivain réactionnaire doit se résigner à une célébrité discrète, du fait qu’il ne peut pas plaire aux imbéciles. » (818)
« Là où seules les règles du droit sont en vigueur, les normes éthiques finissent également par n’être plus que des dispositions légales.
La démocratie démoralise la morale elle-même. » (286)
« La loyauté transcende la justice. » (574)
Le réactionnaire, de toute façon, en cela vous risquez peu de choses, parle mais n’agit pas, et pour cause. Les buts que lui assignerait toute société afin qu’il la rejoigne, la transforme ou la sauve, eh bien il les méprise.
« Si le réactionnaire admet l’actuelle stérilité de ses principes et l’inutilité de ses critiques, ce n’est pas qu’il se satisfasse du spectacle des confusions humaines. Le réactionnaire ne s’abstient pas d’agir par crainte du risque, mais parce qu’il estime qu’actuellement les forces sociales se précipitent vers un but qu’il méprise. » (p 21)
Alors, réactionnaire ?
À voir. J’y réfléchis, figurez-vous. Aucune fierté, en attendant, d’avoir aperçu l’inframonde, je n’ai pas fait exprès. Admettons qu’il se soit, lui, manifesté. Admettons qu’aucun retour à travers le miroir sans se saigner à mort ne soit possible. Bloqué derrière les vitres sans tain, et conscient d’hurler dans un caisson d’isolation, le réactionnaire admet, mais ne tolère pas, assume, mais ne se résigne pas à la fermer, et, simplement, pour raison garder, il égrainera sans fin son chapelet de lieux communs et de valeurs historiques dont il aura décelé ça et là la véracité de l’existence, dans le mystère le plus complet quant à leur éclosion et leur finalité. Que voulez-vous, et quelle qu’elle soit, « La foi n’est pas une conviction que nous devons défendre, mais une conviction contre laquelle nous n’arrivons pas à nous défendre. » (354)
Je reprends calmement mon mot. Réactionnaire : celui qui se livre à la réaction, non ? Pourquoi alors autant de haine sur le sillage de celui qui s’en drape, préférant encore la mise en quarantaine qu’il implique que l’échafaud que lui promet la foule s’il ne consent pas à s’en revêtir, devenant trop inidentifiable, trop diabolique donc, nécessairement fou dangereux ? Et n’allez pas non plus confondre réactionnaire et révolutionnaire, voulez-vous ? « Le révolutionnaire ne découvre « l’esprit authentique de la révolution » que devant le tribunal révolutionnaire qui le condamne. » (44), déjà.
Mais va pour réactionnaire, d’accord. Mais pas n’importe laquelle de vos multiples définitions, trahissant par leur nombre le déni de sa fonction de départ : incarner une réaction.
Réactionnaire sioniste ou antisémite, frontiste ou folle de Dieu, merci non, sans façon, le point est vite fait. Pas tellement par souci idéologique, n’en ayant que peu, que par souci esthétique. La haine comme doctrine touchant une seule caste d’individu m’indiffère, et, autant que faire se peut, j’essaye de viser plus large. Du nerf, de la fermeté, certes. De la haine, parfois, mal ciblée, mouvante, si vous voulez, mais vite fait. Le temps de purger une passion ou deux et de reprendre pied dans le plus important, encore, toujours : la réaction.
« L’antisémitisme est un fervent démocratique.
Dans la réaction, en revanche, se ramifie et se développe la notion centrale du judaïsme : la notion de créature. » (539)
L’endoctrinement aveugle, de plus, s’il est parfois difficile à éviter, n’en demeure pas moins un de mes plus farouches et meilleurs ennemis. Si Dantec annonce que pour être bon chrétien, il faut savoir être juif, Dávila dit en amont que pour être bon Occidental il faut être honnête homme, nourri des antiques et judéo-chrétien.
« Une fois qu’on l’a dépouillé de la tunique chrétienne et de la toge classique, il ne reste de l’Européen qu’un barbare chlorotique. » (823)
« Supprimer l’enseignement des lieux communs qui abondent dans les lettres latines et grecques, c’est priver l’homme de l’a b c de la sagesse humaine. » (731)
« L’important, ce n’est pas de croire en Dieu, c’est que Dieu existe. » (519)
« Être réactionnaire, c’est comprendre que l’homme est un problème sans solution humaine. » (647)
Je me surveille, braves gens, quand on n’a pas la chance d’avoir le sang du serpent rampant dans les veines, s’enflammer pour une baudruche nauséabonde n’est jamais tout à fait exclu.
Cela dit, et de cela je suis convaincue : « L’humanité est le seul dieu totalement faux. » (145)
Selon Dávila, le réactionnaire n’a finalement qu’un seul ennemi, le progressiste. Celui-là même qui pense qu’en ayant aboli la religion et l’Histoire par exemple, et comme dirait Chesterton dans Hérétiques, à propos de l’esprit négatif en berne, déjà, de son temps, en évitant soigneusement de parler de ce qui est Bien ou Mal mais en glosant sur ce qui Progresse et ce qui est Libre, se prosterne pourtant devant une foule d’idoles qu’il tarde à identifier comme telles, assuré qu’il tient dans ses mains la clé, l’essence même non pas de son salut, terme encore trop connoté, mais de son Avenir. Incapable de concéder qu’il ne se bat encore que croyance contre croyance, croyance qu’il entend bien ériger en programme. Voyez l’enchaînement relativement limpide de notre argentin, qui distingue le progressiste radical du progressiste libéral :
« L’existence du réactionnaire authentique ne laisse pas de scandaliser le progressiste. Le seul fait qu’il existe lui procure un vague malaise. Devant l’attitude réactionnaire le progressiste ressent un léger mépris, accompagné de surprise et de désarroi. » (p 15)
« Le progressiste radical, pour sa part, ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu’il admet, et le progressif libéral, lui, ne comprend pas comment il admet un fait qu’il condamne. » (p 16)
« Ainsi donc, pour le progressiste libéral, se résigner à l’histoire est une attitude immorale et stupide. Stupide, parce que l’histoire est liberté ; immorale, parce que la liberté est notre essence.
Le réactionnaire est pourtant ce stupide individu qui assume la vanité de condamner l’histoire, et l’immoralité de s’y résigner. » (p 18)
Mais le réactionnaire n’est pas ce vieux barbon voûté qui refuse le contact. L’homme discute, il croise les données afin d’affermir ses doutes, si vous me permettez cet oxymore douteux.
« Comme le « réactionnaire » ne souhaite nullement la disparition de ses adversaires mais tâche bien plutôt de faire paraître l’ordre secret qui gouverne tout créature, « la sagesse suprême du réactionnaire consisterait à trouver encore une place même pour le démocrate ». » (p 10, présentation de Martin Mosebach)
« Ce n’est pas avec celui qui ne pense pas comme nous pensons qu’il nous est le plus difficile de discuter, c’est avec celui qui croit penser. » (650)
« Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix. » (146)
Revenons sur cette notion d’ « ordre secret »… tout est là, à mon sens.
« Ce qui effraie le réactionnaire, ce n’est pas tant le chambard plébéien déchaîné par les révolutions que l’ordre étroitement bourgeois qu’elles engendrent. » (206)
Le réactionnaire s’il empoisonne son entourage, c’est parce qu’il démasque, qu’il creuse, fouille et ne laisse aucun tabou retenir sa curiosité. Il veut savoir, il va où on lui interdit d’aller. Boycotter est un fait de lâche, choisir d’ignorer nous interdit de condamner, ou de dévoiler. Sans autre argument que le prêchi-prêcha bien pensant en vogue, personne ne sait se faire entendre. Simone Weil indiquait déjà dans La Pesanteur et la Grâce que « la pureté consiste à contempler la souillure ». Dantec, Asensio, derrière Bernanos, Sabáto, Bloy, combien d’autres ? (pourtant bien peu) plongent dans l’im-monde, attaquent la parole falsifiée par un Mal malheureusement aussi bien païen que chrétien, en démontant sa détestable rhétorique, arment leurs inimitiés et se font, ainsi que le préconise l’auteur des Racines du Mal, véritables tueurs.
Dávila en précède certains d’entre eux, avec ces mémorables coups de sabre :
« Par une ridicule pudibonderie, l’écrivain intelligent d’aujourd’hui croit qu’il ne lui est permis de traiter que des sujets obscènes. Mais puisqu’il a appris à n’avoir honte de rien, il ne devrait pas avoir honte de montrer des sentiments décents. » (40)
« Ce qui n’est pas niais paraît à l’homme moderne soit criminel soit obsolète. » (50)
« Parmi les artistes, ce qui abonde, c’est la triste espèce des imposteurs sincères. » (63)
« L’université est le lieu où les jeunes gens devraient apprendre à se taire. » (162)
« La mode adopte des philosophies qui évitent soigneusement d’aborder les problèmes. » (15)
« L’intelligence qui ne provoque pas d’hostilité est anodine. » (355)
« La vieillesse du jeune rebelle, comme celle des reines de beauté, n’est pas exempte de pathétique. » (675)
« Aujourd’hui, pour scandaliser qui que ce soit il suffit de lui proposer de renoncer à quelque chose. » (694)
S’il dérange au plus haut point, c’est parce que le réactionnaire se permet, audace inouïe à l’ère invraisemblable du tout démocratique, d’ériger des hiérarchies, des jugements de valeurs. Cela s’avère aux yeux du profane un scandale bien plus inacceptable que la Résurrection. Pourtant, au nivellement démocratique n’a pas succédé le dégagement d’horizons espéré, la mauvaise foi voulant qu’on ne revienne pas sur les acquis sociaux, même si acquis n’importe comment, il devient difficile d’expliquer au public qu’un livre est mauvais en comparaison d’un autre sans se faire couvrir de sifflets. Passons. Le réactionnaire répond, ne laisse rien à l’opinion unanime, finit par hausser les épaules, jamais les baisser.
« La familiarité systématique est une hypocrisie d’égalitaire qui se juge lui-même inférieur, ou supérieur, mais en aucune façon égal. » (58)
« Ni l’infériorité n’est honteuse, ni la supériorité coupable ». (68)
« Éduquer, ce n’est pas transmettre des recettes, mais des répugnances et des ferveurs. » (135)
« Exiger de l’intelligence qu’elle s’abstienne de juger mutile sa faculté
de comprendre.
C’est dans le jugement de valeur que culmine la compréhension. » (69)
« Le mot tolérance désigne parfois la compassion du fort, plus souvent la couardise du lâche. » (515)
« Nier qu’il y ait une hiérarchie entre les choses n’est jamais une conviction, mais une excuse ou un prétexte. » (260)
Pour qui se prend-il exactement alors ? Mais pour personne d’autre qu’exactement ce qu’il est, lui.
« Un orgueil justifié s’accompagne toujours d’une profonde humilité. » (802)
« Ceux qui se sont nourris de lettres latines et grecques se regardent en souriant pendant que les autres parlent. » (688)
Enfin, pour en venir à un contresens encore largement répandu, le réactionnaire n’est pas toujours le passéiste, même si l’inverse est souvent vérifié. Il s’attache aux évidences, à la dimension autrement enveloppante, en-dehors même du temps de l’Histoire, du temps de l’Homme.
« Le réactionnaire n’acclame pas ce que doit apporter la prochaine aube, ni ne s’accroche aux ombres ultimes de la nuit. Sa demeure s’élève dans cet espace lumineux où les essences l’interpellent par leur présence immortelle. » (p 22)
« Être réactionnaire, ce n’est pas embrasser des causes déterminées, ni plaider pour des fins déterminées, mais soumettre notre volonté à la nécessité qui n’étouffe pas, ranger notre liberté à l’exigence qui ne contraint pas ; c’est surprendre les évidences qui nous guident, endormies sur la grève des lacs millénaires.
Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles. » (p 23)
Le réactionnaire, enfin, déconcerte l’agissant et l’angoissé, car il ne propose aucune solution. Et alors ? le tance-t-on impatiemment. Alors, cycliquement, continuons. Remettons-nous dans nos propres mains, aidées d’un peu de réflexion, de beaucoup de lectures et d’une spiritualité dépaysante. Rien d’autre. Une Fin du monde ? Même pas. Un long et lent pourrissement, puis, comme éternellement, un engrais sur lequel repoussera quelque chose, à défaut de quelqu’un. Peut-être quelqu’un. Oui, pourquoi pas ?
Le réactionnaire, après tout, sent tout, mais ne sait pas tout: « La connaissance se fonde sur des suppositions intelligentes, et non sur des certitudes incomplètes. » (188)
« La vérité n’a pas besoin de l’adhésion de l’homme pour être assurée. » (373)
« Parce que les calculs de ses expectatives se sont révélés faux, l’imbécile croit que la folie de nos espérances sera déçue. » (88)
« La main qui n’a pas su caresser ne sait pas écrire. » (99)
En attendant ce quelque chose, ce quelqu’un,
«À partir du moment où plus rien ne mérite le respect dans notre société, nous devons nous forger dans la solitude de nouvelles loyautés silencieuses. » (517)
En n’oubliant jamais, ceci.
« Aussi longtemps qu’on ne le prend pas au sérieux, celui qui dit la vérité
peut survivre dans une démocratie.
Ensuite, la ciguë. » (729)
* Les extraits en italique sont tirés de l’ouvrage Le Réactionnaire authentique [scolies rédigées entre 1977 et 1986], de Nicolás Gómez Dávila, Editions Anatolia / Le Rocher, 2005. Le numéro entre parenthèse renvoie à la numérotation des scolies de cette édition, ou celui de la page de l’introduction.