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Lundi matin, 11h20, librairie momentanément libre après une reprise d'activité plutôt encourageante.
L'homme entre et vaque à ses occupations sans que j'y prête la moindre attention. Il s'approche soudain, timide, hésitant, du moins l'ombre qui tarde à s'incarner sur mes rétines aspirées par l'écran et sa succession de titres lobotomisante.
« Vous êtes dans une période de mutation personnelle, vous, non ?
- Comment ?
Je relève les yeux de mon logiciel de commandes pour rencontrer ceux, pour le moment stables bien que cernés de cet étrange félin en costume jaune, d’un âge indéfinissable, bien de sa personne.
- Oui, une mutation astrale.
- Ah. Vous cherchez du Hermès Trismégiste, vous, non ?
- Non, je connais tout, évidemment. Vous devriez faire un tarot divinatoire. Je sens bien les choses perceptibles, chez ceux qui perçoivent mais qui manquent pour autant de la perception perceptible qui les entoure (de mémoire). Le fond de son œil ne chavire toujours pas, diantre, l’homme ne souffrirait-il donc non pas d’une seule névrose, mais selon Robert Musil qui définit ainsi l’homme sain, de toutes en même temps ?
- Oui, pourquoi pas (restons commerçante), j’attends le bon moment, le déclic.
-Vous avez remarqué que les gens ne chantent plus ? Ce putain d’œil reste stable, alors ou bien j’ai déjà franchi son Styx, ou bien il faut que je me résigne à avoir une conversion décalée avec un homme sain, ce qui peut mener rapidement à l’amour, méfiance.
Les gens, avant, quand ils étaient heureux, ils chantaient. Maintenant ils parlent à peine. Tu m’intéresses, coco, continue. Parce que pour chanter, il faut chanter juste. Plus personne ne sait chanter, et personne ne se soucie de parler faux. Damned, je suis amoureuse.
Faites ce tarot. Vous avez une occasion, et c’est instructif.
- Non merci, une autre fois sans doute, si j’ai l’air en mutation, c’est surtout que j’ai la crève.
- Non, vous vous posez des questions.
- Oui mais c’est facile de rentrer dans une librairie et d’imaginer que celle qui la tient se pose des questions, environnée de tout ces livres, je ne suis pas très impressionnée. Faites mieux que cela.
- Vous devriez aimer les Etats-Unis et le Canada, et cela vous irait bien. J’ai quitté la Floride et son environnement de tricheurs. J’en ai intégré un nouveau, avec d’autres tricheurs mais qui me trouvaient neutre. J’étais neutre, bien sûr, mais avec mon background. J’ai rapidement tout résolu.
- C’est mieux, déjà.
- Vous évoluez, mais vous semblez immobile au milieu du temps, et c’est lui qui s’écoule autour de vous. Changez de lieu. Vous évoluez dans un milieu, un lieu qui vous empêche. Trouvez votre lieu.
- Vous vendez des cartes de tarot, finalement, ou des voyages ? »
Il me sourit énigmatique, toujours pas cinglé. Pas dupe non plus de mon cynisme de façade.
«Vois le voile. Poussière de demain, pousse hier de deux mains. J’aime parler homophonique.
- Lacan aussi, moi moins. Mais c’est joli.
-Vous vous appelez comment ?
- Paméla. Mais qu’est-ce qui me prend ?
- Moi c’est Gabriel.»
Evidemment.
Il se dirige vers la sortie, se retourne et dans un sourire fracassant :
« Qui sait, un jour je vous donnerai peut-être une deuxième chance. »
Il sort. Je suis médusée. Je me demande quelle substance permet à ses yeux de paraître si sereins, lacs immobiles recouvrant toutes les hydres.
Et nous ne sommes que lundi matin.
Si je ne donne pas signe de vie d'ici demain, cherchez dans les poubelles du boulevard.