Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 22:53
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Si tu regardes bien sous les lumières qui s’affolent contre les pierres, à travers la vitre teintée du bus, tu les vois tous sans le son, et tu comprends mieux en quoi tu leur ressembles, en dépit de tout.

Elle, elle a des absences immodestes. Elle se fait si rare qu’on la suspecte de n’être qu’éther.

Lui, il fond sous son regard, intègre la façade. Il a l’air si crevé, il en soupire les poings dans les poches. Elle rentre un peu son cou, en souriant toute seule. Il fait froid, elle s’en fout. C’en est frappant d’évidence : ils ont parfaitement le droit de vivre. Ensemble. Tu reconsidères derrière ta vitre, l’ensemble.

Non. Non, plus d’ensemble mensonger, il ne faut jamais les croire ensemble, pas cette fois. Elle se laissa glisser doucement sous l’eau dans l’espoir d’y laisser, bien au fond, cet égarement. Il n’y a que l’eau qui me recouvrira, sous l’eau je ne peux pas crier. Elle sourit, relâcha une grappe d’air et revint doucement faire surface.

 

Il sortit rapidement ses mains du bain, pestant en secouant ses manches trempées, embrumé et contrit. Elle l’avait voulu, il en demeurait sûr. Elle l’avait attiré dans la pièce, éteint la lumière, et fait couler l’eau. Il s’assit contre le mur, vidé. Pitié, se dit-il. Sa peau fuyait sous mes attentes, mais quand j’ai enfin pu la saisir, j’y ai laissé des marques qui ne partiront jamais. Je ne voyais qu’elle, et les cercles concentriques qu’elle formait d’une seule parole sur les convives. Je suis fait comme un rat.

L’eau était tiède, maintenant, une main aux ongles parfaits flottait fripée.

 

« Je ne veux pas les voir », prononça-t-il doucement, les yeux vitreux, se laissant glisser par terre contre la porte.

« Il y a eu ce moment, sous le tunnel, où j’ai vu lézarder sur le mur de tags tristes une rapide fracture, elle suivait folle la cadence du train, elle ne se laissait pas distancer. Le mur fissurait en suivant mon wagon. Il s’éventrait et les trombes surgissaient, les eaux, comprends-tu, se refermaient derrière lui ! C’est impossible pensai-je, et même grotesque. Et pourquoi pas les sauterelles ? Je nous voyais engloutis. »

Elle ne bougeait pas. Pas un de plus, se dit-elle. Il y en a eu trop déjà alors qu’elle n’en voulait qu’un seul. Les cadavres qui s’entassent sur ses souvenirs ne lui laissent déjà plus de répit. Il est le dernier, se dit-elle calmement, irréversiblement résolue.

 

« Non, non, bien sûr rien de tout cela n’est arrivé, reprit-il. Je suis descendu à la station habituelle avec la farouche volonté de ne plus rien leur passer.

- Coco, je ne suis pas morte, je t’écoute, répondit-elle du fond de sa torpeur, balançant doucement la tête vers lui, trempée, le tissu collé à la poitrine, le maquillage luisant et défait. Moi non plus je ne veux plus les voir. Remets tes mains sur moi. »

Il se traîna vers la baignoire et s’exécuta mollement, essayant d’appuyer sur sa chair furtive. Derrière la porte, des rires et des lumières filtraient. Contre la minuscule fenêtre au verre déformé, plaquée sous le plafond, la pluie se brisait en régulier ressac.

« Tu l’as cherché, tu es une belle connasse. Et j’ai encore trop bu. Je me sens plein et tendu, chaud, ralenti. » Elle rit doucement, les yeux fermés, jouant à reproduire avec les pans de sa jupe le mouvement ample et gracieux des algues sur un rocher. Il se pencha alors pour l’embrasser furtivement, préoccupé, et se redressa péniblement.

« Encore, allez, gémit-elle.

- Certainement pas. Et tu vas prendre froid. Sors de là.

- C’est Paris sous les eaux, lui répondit-elle goguenarde en attrapant sa main. Je pourrais rester ainsi toute la soirée, à attendre de me dissoudre sous tes doigts.

- Allez, sors. Ils vont finir par frapper. N’empêche, je suis sûr d’avoir vu ce mur fissurer. À cette heure si cela se trouve, la ligne entière s’est déjà effondrée dans une nappe phréatique.

- Mais non. Elle tangue mais ne sombre pas.»

Il hocha la tête, tenta de rétablir une mèche derrière ses oreilles.

Ils ouvrirent la porte, trempés, défaits, envisagèrent en se regardant l’étendue du désastre et s’en retournèrent hilares à la table de leurs hôtes stupéfaits.




Publié dans : Ecrits vains : à moi
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