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Pour faire silence, suite à l'intempestif: Christian Poveda est mort et oui, c'est un scandale
L’origine du mot « mara », gang armé d’Amérique centrale organisé autour du narcotrafic, est à lui seul révélateur : il aurait dévié du sens « groupe d’amis » au sens
« groupe de criminels ». Il s’agirait de l’abréviation de « marabunta », migration massive et destructrice de fourmis chasseuses. Christian Poveda a suivi pendant quatre ans
ces insectes décérébrés et impitoyables, dans un pays où la vie ne vaut rien. Il en est mort.
La Vida Loca, son film, « raconte » l’intimité de plusieurs membres de la mara 18, sévissant au Salvador, pays réputé pour être l'un des actuels pays les plus dangereux au monde. Son but avoué est de donner vie et cœur à ces perdus qui n’ont jamais rien eu que leur violence. Il est sorti le 30 septembre sur quelques écrans français.
Christian Poveda est mort le 2 septembre 2009, abattu dans ce pays, sans que l’on sache à ce jour exactement ni par qui ni pourquoi. La face du film s’en trouve incontestablement changée. Celle du monde, jamais.
Et c’est le cœur lourd d’une tristesse forte mais rentrée, plaquée au torse et vidée de toute colère que je ressors aspirée par ce néant, cette absence d’idéologie qui ne permet aucune construction péremptoire, aucune opinion. Je suis au pied d’une immense pieta. Je ne peux rien mais n’enrage pas de ne rien pouvoir. Tout est déjà terminé.
Pauvres types, tatoués jusqu’au cercueil. Pauvre type, flingué sur une route pour n’avoir rien dit ni montré de si terrible. Pauvre peuple autrefois guerrier et incandescent, à présent usé, terré, décimé par ses propres rangs aux regards vitreux et ternes, sans aucune de cette passion promise par les clichés du Latino furieux. Plus de bruit. Plus rien. Tous morts, ou attendant de l’être. Tous morts jusqu’au dernier, jusqu’aux femmes, et leurs enfants bientôt qu’elles pondent sans joie. Tous morts, jusqu’à Poveda. Tous morts pour rien, ni personne.
C’est un bien désespérant témoignage que ce film posthume sans fin. Un cycle vain. Une construction rythmée par le « Bang bang » qui nous abat au hasard les types qu’on nous présente, qu’on n’a jamais le temps de suivre. Ce pays n’a plus de vieux. Ils sont tous morts avant, engloutis dans la terre fleurie et foulée par le gang qui toujours, vient ânonner l’hommage, s’en remet à Dieu, promet le regard vide de se tenir sur le chemin et de ne jamais oublier cette amitié qui les lie au cadavre. Et l’obsession s’installe. Un enterrement, une tentative de réinsertion, un passage chez les flics ou la justice, un espoir et « Bang bang », un cadavre. Un enterrement, une tranche de vie résignée, la peur, la rage, la ferveur ayant disparu depuis des lustres. Une rafle, un verdict, jamais juste, et toujours dérisoire. Une tentative de réinsertion, jamais juste et toujours dérisoire. Un sourire, et « Bang bang », au revoir camarade, nous nous tiendrons loin du mal, le mal facile, et n’oublierons jamais cette amitié qui nous liait. Rien. Pour rien. Parce que des deux maras en place, aucune ne s’arrêtera, personne ne sait plus pourquoi. Les épaules courbées, on collecte pour le nouveau cercueil. Les filles mères hagardes, échevelées et borgnes donnent une vie sans valeur avant de se faire stériliser. Quelques larmes puis il faut lâcher le bambin aux services sociaux, menottée à son homme. Une caresse et « Bang bang » adios amiga maintenant statue de cire, l’eyeliner bien tracé sur les paupières closes dans ton cercueil de pauvre. Peut-être alors le salut par le Christ, et ses prêcheurs hagards, mais propres et fervents, détonnant au milieu du parterre d’affligés. On baptise à tout va mais tout s’oublie si vite. Et le découragé fraîchement converti, qui promet de faire un effort mais ne voit pas très bien comment réussir à ne pas trahir Dieu.
Un effort, un respect pour cette association qui fait du pain aux autres, après
avoir trucidé leurs enfants, deux sablés à la vieille dame et « Bang bang »… et pas le temps de s’expliquer. En rang pour l’abattoir. Calmes, tristes, fatigués. Pour un film muet,
jugulé, sans pensée véritable que de regarder les hommes tomber. Et lorsqu’il faudrait sans doute éclairer, humaniser les silences en revenant témoigner « Bang bang »… deux balles dans
la tête de Christian Poveda. Plus de trace de personne. Le vent recouvre tout. Pour rien, pour personne.
Pauvres types, pauvre pays désolé, pauvre monde dégénéré. Pauvre film triste, dans sa salle désertée. Pauvre Christian Poveda, narcomartyr éploré, au cœur d’or mutilé.