Samedi 2 janvier 2010 6 02 /01 /Jan /2010 23:58
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And [under your pen, my Lords]

death shall have no domanion.

Dylan Thomas.

 

 

« Pourquoi ne voit-on jamais de calamars géants dans les aquariums ? » entends-je au détour d’un couloir sombre. La réponse du comparse ne se fait point attendre : « Parce qu’on ne peut pas les contenir. »

Exact. J’acquiesce en silence. Le Grand Blanc, lui, en cas de capture se fracasse même contre les parois jusqu’à la mort. Défaut de configuration impardonnable. Capteurs en alerte. Impossibilité génétique d’être contenu, retenu. Superbe animal.

 

C’est inadmissible. T’es chiante à la fin.

– Mais quoi ?

– Ton cul, toujours entre deux chaises. Tu observes ou tu vis ? Choisis ton camp.

– Jamais.

 

France 2 (attentive aux termes, toujours, France 2), Journal du soir, samedi.

Saturday night is alright for fighting, comme disait l’impétueux pianiste homosexuel.

 

Le test de la souris.

Injecter de l’huître dans une souris et espérer qu’elle ne meure pas. Bien entendu qu’elle va mourir, stupide animal cruellement affligé d’un autre. J’ai brutalement envie de pleurer. Et d’autant plus que je me vois avoir envie de pleurer pour une souris pleine d’huître.

« Enfin une bonne nouvelle », dit le présentateur déprimé (à moins qu’il ne soit grippé ou encore alcoolisé, ses yeux tombant imperceptiblement sous des paupières insurgées) après la vague tueuse, la coulée de neige, le recouvrement de la fête par la boue, l’incendie passionnel, les enlèvements de reporteurs dans des déserts pâles.

Et puis les soubresauts dans les pattes du frêle animal traversé, blanc, et doux. Les yeux retournés dans les stades plastifiés. Les nageurs invertis et brimés.

Enfin une bonne nouvelle.

On ne tuera plus de souris par injection d’huîtres.

Violemment envie de pleurer.

Bonne année, mais pas trop fort.

Je ne peux pas encore aller dormir ce soir. Je contemple l’étendue de ce qu’il reste à accomplir, lire, appréhender, savoir. Aucune marche arrière sur mon véhicule polluant.

Aucune vente privée pour des pensées au rabais. Je suis pleine d’huîtres avariées.

Fourrée des fèves de rois païens, privée du sens.

Je crois, mon cher, que je préfère continuer à dire, et cesser de séduire. Je suis prête, je crois, à tous risquer de les faire fuir. Je ne sais plus jamais me taire. Ils ne supportent jamais mes réponses. J’ai perdu l’envie de simplement leur plaire.

Si j’y vois, par fulgurances, patiemment, d’un « bonheur encerclé de douleurs », celui que formule Maria sur la falaise de Sàbato, si j’y vois, ce que je contemple m’emplit de verre pilé.

Je garde mon calme, braves gens. Je convulse en silence. N’ayez crainte, dormez bien.

Certains yeux cernés veillent la félicité de vos guirlandes enluminées.

Oh, mais tu as un cul superbe, et tes seins, mais comment fais-tu pour les tenir si haut ? – Eh bien, vois-tu, je les préserve des mains multiples et impatientes, jeune homme. Je ne les prêterai plus qu’au dernier, conçois bien que je reste, alors, pour un temps intacte. Les derniers, par définition, tardent à se matérialiser. Tout tend à ne plus durer. Je ne suis jamais tenue de trouver cela formidable.

Scansion de ces minuscules néons sur la paroi de vos sages immeubles, ils invoquent dans les cerveaux éveillés, fatigués, éveillés, las, éveillés, écœurés, implorant la disjonction mais toujours incroyablement sains et sortis du feu, ils invoquent les forces tassées, écrasées, menacées par nos sommeils profonds. Progressivement, surgies des entrailles, réchauffées par nos sinistres émissions, attirées, convoquées par les battements de pieds de la liesse, ces forces montent, elles rampent, se reforment en fusion.

Je les attends ferme. Je les attends sans explication. Sans pourquoi. Je les attends sur les berges d’un temps qui ne nous compte pas.

 

 

J’ai pris un coup, quelques heures auparavant, laissez-moi raconter.

Je lisais sagement Le tunnel. Sàbato.

J’étais où ? J’étais là. Putain de merde, juste là sous ces pages, craintive et effarée. Je lisais. Je voyais se dérouler ma fragile existence bafouée, violée par ces emphases argentines. Attention j’en conviens, rien à voir avec les héros ou les tombes. La confirmation sous le fracas de ces lignes m’avait cinglée, projetée sous les roues. Mais encore, ce tunnel m’appelle. Il m’incorpore, me rappelle ce deuxième, oui, Héros et tombes, ce pavé que j’avais rogné sans attendre, sans prendre au préalable le tunnel. Je m’étais enterrée, héroïque, vivante. Je reprends à présent au départ le parcours du triptyque.

Arrêt et alarme, les portes se referment, le train repart moi je pantèle devant l’automatique porte battante. Sonnée. Je viens de lire. Je ne suis plus ici.

L’escalator le plus petit du monde, qui opprime jusqu’à penser que l’on nettoie les murs de nos épaules rentrées à mesure que la montée s’organise dans un boyau carrelé, et que surgit le ciel souvent déjà bien noir, dans un carré grandissant qui maintenant dégouline. Je sors de ce boyau, élevée sans effort, je surgis dans une nuit brillante, bruyante, mouillée. Je viens de lire ce que j’étais, ce qu’il aurait fallu que je lise dix ans auparavant quand je me jetais malhabilement dans le port, et que je rentrais trempée, dans les heures les plus creuses et sombres de la vraie nuit ayant perdu mes clés, et l’occasion rêvée de mourir, dépitée, malheureuse, trempée, toujours trempée par des eaux qui me rejetaient pour me pousser à vivre.

Excusez-moi, messieurs, excusez-moi du peu, je remplis mon grand rien.

J’ai besoin, croyez-moi, de ces virevoltantes lignes haute tension tressautant dans mon monde déchiré, magnifique. Vous ne comprenez jamais rien. Je dois tout expliquer. Ces lignes sont un échec. Elles me poussent à vous parler.

Parler est un échec. Il me retranche de vous. Il isole mes dernières bonnes volontés.

Parler use mes plus belles pensées.

Plus jeune, je croyais à la connexion instantanée. Persuadée de ma singularité, je ne voyais pas combien nous sommes nombreux à encore l’espérer.

Je crois toujours. Je ne dis plus rien.

Il paraît que grandir, c’est éteindre les vociférations. Lessiver les implorations.

J’accepte de troquer l’acné contre ces grands silences.

Mais je suis toujours là, je ne partirai plus jamais. Je croyais qu’en touchant, tout se transmettait. Stupide connasse, j’ai dû apprendre à apprendre à transmettre. Je ne pardonnerai jamais cette implacable incapacité à clairement, formidablement, simplement, dans la lumière excellente pulvérisant les angoisses, dans le tracé direct d’une peau contre une autre, singulièrement, et éternellement se faire comprendre.

 

J’ai trente ans et la nuque brisée sous les contorsions mirifiques. Nous serons victorieux. Quinze ans d’amours insensées et de boursouflures, d’engelures et d’oignons sur le cœur.

Quinze ans d’impossibilité de caresser de mes mains et paroles acérées vos peaux trop minces sans les ouvrir et que déferlent sur mes robes élégantes vos caillots de sang aigre.

J’ai le dos qui s’affaisse sur une structure bétonnée. Ils ne nous contrôleront pas.

J’ai les méninges qui explosent sous les sollicitations des merveilleux passeurs de parole. Je ne fermerai pas ma gueule, Monsieur, non, voyez, j’ai encore échoué.

Je cicatrise, je rouvre. Je ne veux pas de votre paix. Ils ne nous forceront pas.

Switch, my love, you’re never the same. Un autre jour toujours aussi brillant.

N’en doutez pas, dans mes tréfonds se trame la plus pure évidence.

J’entends les tremblements. Nous nous levons, nous martelons, nous dressons, insolents, nos visages sans poudre.

 

Non, non, attendez, reprenons. Comprenez :

J’ai le cou enserré d’une compresse chauffante. J’ai mal de simplement tourner la tête. J’apprends aussi  à supporter ce carcan.

D’accord. En cela vous triomphez. Je tempête car je suis empêchée.

Monsieur, sachez pourtant que si souvent je repousse mon corps dans des limites qui vous feraient rougir.

Ce carcan est éphémère. Bientôt je plonge et me libère.

Je ne me donne aucune excuse. Je descends et remonte, plie sans rompre – quelle image, vous connaissez vos fables aussi bien que les miennes, je prends et perds, muscle, assouplis et répare.

Monsieur savez-vous la stupeur d’une femme qui se voit très soudainement dépeinte, écarquillée, disséquée et conquise par la plume d’un homme trempée dans une époque dont l’ombre nous avait à peine envisagée ?

Le tunnel, le héros et la tombe, bientôt l’ange des ténèbres mais déjà je peine à respirer.

Je touche Alejandra. Je ne veux pas de son feu terminal. Je respire Maria, je ne tomberai pas sous les lames assassines d’un peintre jaloux incarcéré.

J’ai brutalement compris que j’étais exposée, transparente.

Mais le cadeau de Sàbato, c’est sa clairvoyance sans ambages. Le cadeau de Sàbato, ma délivrance, c’est de donner en pâture à ces folles femmes des hommes sinistrés et superbes, des semblables, des frères. Sàbato tend toutes ses mains vers les femmes. Nous les saisissons, je m’en saisis du moins, pour les autres, pour qu’elles plongent aussi, se révèlent, se relèvent.

Il est des mots plus intenses encore que des promesses d’amour éternel.

J’y reviendrai.

Je serai là. Plus de port, jamais, plus de lames sur les poignets d’un temps où je ne savais pas lire. Je ne partirai plus jamais, mes instincts éclairés par les braves, construite sous les lignes parallèles de ceux qui ne parlaient pas de moi, jamais. Et pourtant.

 

Vous parlez. Mais vous pavanez, même, et vous pouvez car oui, vous êtes superbes. Moi je vous vois, je vous absorbe, je trie. J’en ris. Je caresse vos visions, éponge votre encre débordante.

Sans vos fabuleuses outrances, j’aurais rejoins le troupeau sans comprendre. Grâce à vous, mes très chers, aux pluies acides imprégnées de pourpre virulence, j’électrise mes clôtures, cerne mes propriétés. Vous me faites des offrandes que jamais vous ne reprenez.

 

Injectez vos fluides dans trois souris. Si après trois jours de ces immondes infiltrations elles restent vivantes, fermez vos exploitations. Brisez vos plumes. Elles seront propres à la consommation, et sonneront le glas de la littérature.

Au terme de ces ennéades sachez au contraire abattre, messieurs, nos friables structures. Reformez nos consciences. Réveillez-nous des libations.

Ils ne nous contrôleront pas. Ils ne nous forceront pas.

Nous serons victorieux.

 

 

 

Publié dans : Back to basics : les fondations
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