Partager l'article ! La nature du pouvoir d'après Luciano Canfora: « Le pouvoir n’est qu’illusion et n’est jamais donné. » ...
« Le pouvoir n’est qu’illusion et n’est jamais donné. »
Lucrèce, III, 998.
« À toi de diriger les peuples sous ta loi, Romain, qu’il t’en souvienne. »
Virgile, Énéïde, VI, 851.
« Tous les prophètes armés ont vaincu et les prophètes désarmés ont couru à la ruine. »
Machiavel, Le Prince.
Luciano Canfora, La nature du pouvoir, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres (coll. Le goût des idées), paru le 27 août 2010.
Rapide, pressé peut-être, ce petit précis de pouvoir politique tout récemment paru ne prend pas toujours la peine de développer ses postulats, allusifs car déjà en aval de son important travail d’historien philologue italien précédemment produit.
Qu’à cela ne tienne, entrons dans le rythme, depuis Périclès jusqu’à Staline, sous les égides de Diodore de Sicile ou de Gramsci, et parcourons avec plaisir cet état des lieux de l’évolution de la notion, de la nature même du pouvoir.
Largement centré sur César et son historiographie au temps de Bonaparte ou de Mussolini, ainsi que sur une figure tutélaire qui semble le hanter, Staline, documenté de larges extraits et découpé par thématiques plus ou moins anecdotiques (le césarisme, qu’est-ce qu’un « chef », le pouvoir de la parole, le « peuple profond », l’élite, par exemple), il laissera sur sa faim le désireux d’en savoir plus sur l’Italie actuelle, bien que les appels du pied à considérer les modèles anciens comme foulés ou reproduits soient évidemment nombreux, et les conclusions à tirer de ses chapitres relativement claires (1). Pas un mot sur la mafia. Quelques pages à peine sur les États-Unis, mais un rappel des bases grecques et romaines plus méconnues (qui se souvient d’Hippias et d’Hipparque ?), une redéfinition fort utile en ces temps ignorants de la notion première de fascisme (et sa branche étonnante, le fascisme démocratique !), de la sagesse de l’aréopage selon Staline, ou encore du tyran, ce « terme vague et hyperbolique » que l’on se doit d’abattre politiquement et non individuellement. Il en ressort un glissement, porte ouverte enfoncée peut-être, de l’identification de la domination qui tend à s’infiltrer en une oligarchie floue, la visée étant de devenir le dirigeant par la force d’un peuple plus que d’une élite, il paraît alors nécessaire de contrôler le « grand récepteur », jamais vraiment nommé, mais toujours deviné en filigrane. Car « celui qui le maîtrise gagnera les élections ».
Dès l’Antiquité Démosthène remarquait que le modèle politique se transformait et que la vertu n’était déjà plus tellement de s’ériger en maître de la parole vraie, car la corruption dénoncée commençait à plaire un peu partout, à faire des envieux, à générer des profils de plus en plus cyniques. César, lui, dérange les consciences démocrates tout en les fascinant, car il est le seul tyran de l’histoire dont le peuple se souciait plus de son salut que lui-même, instaurant ce fascisme démocratique, consenti donc, d’un seul pour mener Rome au summum de sa destinée impérialiste. Staline même consent, à rebours des idéologies marxistes, à le considérer comme un héros, dans les quelques passages passionnants retranscrits de ses entretiens avec le journaliste Emil Ludwig. Le « compromis », « œuvre géniale d’Auguste » visant à ne pas utiliser hypocritement le terme de République mais à le draper d’une fiction efficace, nous fait très probablement sourire. Viennent ensuite, pour aller vite, quelques considérations sur la force de Machiavel et Hobbes, bientôt Garibaldi, parmi lesquelles nous sommes loin d’être perdus.
Rapide, pressé, certes, elliptique et péremptoire, mais utile et vivant, ouvrant la brèche à ses futurs contradicteurs comme le départ d’un débat ouvert à l’érudition jamais écrasante, ce petit opus et son incroyable et discutable titre et intérieur orange fluorescent qui espérons-le tiendra l’hiver, se lit sans tomber des mains, rappelle, et pose quelques pierres. La méthode plus historiographique que politique engendre un ton enlevé mais non agité, une discrétion appréciable loin de l’austérité redoutée, sonnant le premier, inédit, des trois coups parus simultanément en guise de levée de rideau de cette nouvelle collection des Belles Lettres menée par Jean-Claude Zylberstein (2), « Le goût des idées ».
Programme alléchant pour cette rentrée en demi-teinte, avec une reprise du Koestler de 1955, Les somnambules, essai sur l’histoire des conceptions de l’univers, précédemment au catalogue Calmann-Lévy, des Entretiens avec Claude Lévi-Strauss de Georges Charbonnier, Le coup d’État permanent de François Mitterrand (un peu de recul, à présent ?), le grand Walter Benjamin de Jean-Michel Palmier, Vialatte et son Kafka …
De quoi accompagner le plat de résistance : la réédition accompagnée d’inédits de George Steiner, Langage et silence, à paraître en octobre.
(1) « Il [Mussolini] était alors, comme aujourd’hui, le concentré type du petit-bourgeois italien, rageur, féroce, mélange de tous les rebuts laissés sur le sol national par plusieurs siècles de domination étrangère et cléricale : il ne pouvait être le chef du prolétariat, il devint le dictateur de la bourgeoisie, qui aime les visages féroces quand elle redevient bourbonienne, qui espère découvrir dans la classe ouvrière cette terreur qu’elle éprouvait devant ces yeux qui roulent et devant ce poing fermé tendu pour menacer. La dictature du prolétariat est expansive et non répressive. », Gramsci, Écrits politiques, cité par Canfora, p 26.
(2) Nous lui devons les collections 10-18 Domaine étranger, et Texto, les semi-poches d’histoire de Tallandier, entre autres. « Prosélyte sans le savoir, j’ai toujours eu le souci de partager avec le plus grand nombre les bienfaits des meilleurs. D’où m’est venue -comme à mon insu encore- une vocation d’éditeur. À quoi s’est ajouté, m’a-t-on dit, le zèle d’une sorte de juge, voire d’un justicier. Tant il est vrai que, selon moi, trop de livres sans idées ont chassé des rayons et des tables de nos librairies préférées ceux qui en ont le plus. Cette injustice à réparer, ce sera le fait d’une collection qui a l’ambition de remettre à leur place, la première, des ouvrages et des auteurs les plus nécessaires à la diversité de nos pensées et, par là, au développement de l’esprit critique. » J. C. Zylberstein, à propos de sa nouvelle collection.