Lundi 29 novembre 2010 1 29 /11 /Nov /2010 19:45

 

Voici le premier volet, signé Vincent Morch, d'un article auquel je réponds en en proposant une variation, en deuxième partie, et en suivant.


 

Rappel: Conversation autour de la publication des Essais de Philippe Muray.

 


 

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Contrairement à ce qu’affirme Luc Ferry dans son dernier volume catéchétique, le sentiment dominant de notre modernité ne me semble pas être l’amour. Dans les productions culturelles de masse et dans les discours relayés par les médias je n’en vois guère traces, mais bien plutôt l’étalage d’un sentimentalisme puéril et d’un idéalisme morbide, qui loin de permettre la construction de personnalités indépendantes et équilibrées favorise une détestation généralisée de la condition humaine.

À entretenir les modalités adolescentes de comportement – impulsives, fusionnelles, sans nuances – nécessaires à son bon fonctionnement, à flatter cet idéalisme spontané par le ressassement de rêveries enfantines, la société de consommation de masse ne génère que de la frustration. Cette perfection-là nous écrase au lieu de nous libérer. Elle fait de nous ses esclaves aigris et inquiets, en quête de l’assurance – que l’on peut s’acheter à crédit – de ne pas être trop éloignés d’un « idéal » insaisissable – parce que voulu comme tel.

Cet idéalisme naïf, que l’effacement progressif de toute transcendance aurait dû affaiblir, prolifère au contraire dans les discours des institutions que l’on pensait les moins vulnérables aux effets de la moraline. Bonne gouvernance, transparence, contrôle démocratique sont les aspects lumineux d’un profond désir de pureté qui prend, ici ou là, un visage beaucoup moins éthéré : anathèmes, exécutions morales sommaires, volonté de « faire place nette », voire de « virer les pourris » (« Qu’ils s’en aillent tous ! », s’exclame le sordide  Mélenchon). Ce qui différencie chaque camp n’est pas la structure de ce discours mais les boucs émissaires qu’il désigne : les étrangers, les riches, les pollueurs, les vieux, les journalistes, les soixante-huitards, les réacs, les politiques, etc. C’est à peine si l’on se retient de rêver tout haut de leur éradication…

Le « progrès », technique ou social, nous juge d’en haut. Nous ne trouvons jamais grâce à ses yeux. Son regard acéré nous découpe au scalpel. Devant ce qui n’est pas et nous toise de son néant rutilant, tous nos membres se mettent à trembler. Il nous terrifie. Nous savons que c’est de son vide que nous tenons notre peu d’existence. Nous savons que c’est de sa vacuité que nous tenons le sens anémique de nos actes, et le jugement que nous porterons sur notre vie misérable : « Ai-je bien couru après lui ? »

Terrifiés de nous laisser trop rapidement distanciés, nous répugnons à regarder en arrière. Et nous contemplerions quoi ? L’histoire est si laide. Tant de choses abominables ont été commises par nos ancêtres. Nations, religions, idéologies : exploitations des hommes et de la nature. Nous courrons aussi pour échapper à notre hérédité d’humains criminels. Nous sentons que du sang sèche encore sur nos mains. Nous voulons les purifier dans les eaux lustrales du futur. Nous ne ferons plus, nous, couler de ce sang impur dans nos sillons. Enfin, plus pour de mauvaises raisons.

Être pur ! Être pur ! En avant ! En avant !

Le progrès est devenu un instrument d’aliénation et de terreur. La question n’est pas de savoir s’il existe ou pas. Il est devenu, dans les faits, l’aiguillon rhétorique qui fait se presser d’innombrables esclaves sous un joug nouveau. Oui, avancez, pourvu que ce soit vers nous ! Accourez ! Nous avons tout ce dont vous rêvez, tout ce dont vous avez besoin ! Nous avons les moyens de vous faire exister, absolument, sans reste ! Fini, les parts d’ombre ! Tout en pleine lumière ! Finis, la frustration, la fatigue, l’échec, la mélancolie ! L’existence sous amphét’, tout le temps, tous les jours ! Et ceux qui ne veulent pas de cette vie plénière, ils se condamnent eux-mêmes à demeurer dans les ténèbres extérieures ! Là où sont les pleurs et les grincements de dents…

Que l’on me comprenne bien. Je ne dis pas qu’il ne faut pas chercher à s’améliorer ni à contribuer à l’amélioration du sort de ses semblables. Je ne dis pas qu’il ne faut pas combattre le mal. Je dis que ce combat n’aura pas de fin. Ou du moins, que si cette fin existe, qu’il n’est probablement pas du ressort des humains de l’écrire – à moins d’imaginer leur autodestruction ou leur complète déshumanisation. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura du mal. La perspective – légitime – de sa limitation ne doit pas déboucher sur le désir de son éradication – car ce désir ne peut entraîner que la destruction même de l’homme. Le désir de pureté, lorsqu’il est débridé, engendre la pulsion suicidaire. Une société parfaite ne saurait être qu’une société de cyborgs.

Quel est le chemin qui nous libérera vraiment ? Quel est le chemin qui nous permettra de nous aimer tels que nous sommes, aujourd’hui, sans recourir à des dialectiques spécieuses ou à des artifices pitoyables ? Quel est le chemin qui nous apprendra à nous regarder en face sans que nous en vacillions sur les jambes ?

Nous avons encore tout à découvrir de l’amour.


Publié dans : Le goût des autres: invités dans ma sphère...
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