Me voici depuis quelques temps passablement interloquée par une campagne d’affichage aux frontières du réel dans le métro parisien.
Deux 4x3 (je vous laisse faire le calcul) sont ainsi accolées dans plusieurs de nos chères stations :
La première émanant de l’Armée de terre vous propose, portrait so arty d’un issu de la discrimination
positive à l’appui, de devenir vous-mêmes (.com), ce qui est déjà fort altruiste de sa part.
La seconde, détournant sans son accord le slogan déjà limite du premier, reprenant son hideuse typographie ludique, propose, elle, de devenir plus que vous-mêmes (mais cela ne va-t-il pas faire trop ?), c’est-à-dire de jouer au soldat dans un énième nouveau jeu vidéo du genre. Très original.
Oui, très original.
Spirituel, oserais-je.
Sauf que c’est parfaitement lamentable, et je n’ai pas le temps pour l’heure de développer, mais allez donc leur demander, aux Afghans qui se font exploser par des drones U.S. pilotés au joystick dans des hangars du Minnesota, s’ils sont eux plus eux-mêmes que eux-mêmes. Par exemple.
Ne vous méprenez pas, de l’armée ou de la course au tout-virtuel, je sais très bien qui est mon ennemie.
Günther Anders l’avait déjà bien dit, si la guerre est nécessaire (et à mon sens elle l’est), la haine bien réelle, ne serait-elle qu’un sinistre symptôme d’une idéologie stérile, l’est aussi.
Ne serait-ce que pour pouvoir caresser l’espoir de la désamorcer, ou de la voir s’affaiblir.
La haine, pas le jeu, bandes de technocrates cyniques et fous dangereux car candides.
Si 15% des personnes travaillant dans le secteur de la communication souffrent de panique, 85%, donc, sont des pixellisés de l’éthique enrôlés dans des jeux sans plus de grandeur ni nature. Au moins sommes-nous d’accord sur un point : la nécessité de choisir son camp dans ce triste schéma et de le tenir, la partie étant loin d’être terminée.
Je n’ai qu’une seule chose à vous dire, Messieurs (c’est ici affaire d’hommes, cela se sent), les cyniques, s’ils sont intelligents et je ne doute malheureusement pas un instant que vous le soyez, se suicident souvent.
Si j’avais commis une campagne aussi spectaculairement jaune, dépourvue sans complexe de vertus cardinales, et que son éclat nauséabond sautait soudain à mes yeux de taupe dérangée dans sa construction hystérique de tunnels non-sécurisés dans lesquels s’effondrent nos bâtisses neuronales, si j’avais assisté à cette réunion formidable où des types en bras de chemises se gaussent agitant leur I-phone et autant d’applications de boussole numérique indispensables pour trouver leur chemin dans les couloirs enchevêtrés de leurs bâtisses neuronales, tentant de communiquer avec nous dans un silence complet déchiré des stridences inhumaines de ces pauvres phrases déformées ayant perdu tout bon sens, si j’avais approuvé, élevé en haut rang par les strates empilées d’employés desséchés, piétinés d’injonctions à performer plus fort, coulés dans les colonnes porteuses de ma bâtisse neuronale, ces slogans contournant avec une ironie aberrante les eaux troubles d’un développement personnel qu’il serait temps, oui, d’appeler de ses vœux, et si je m’étais soudain vu faire sur l’écran où toute vie semble à présent devoir se jouer… j’aurais sauté sous le métro, sous vos affiches lacérées de mon sang, sous vos regards horrifiés par cette grande jonction fracassante entre ma réalité et la votre.
Je concluerai sur une annonce apparemment sans rapport: Les chèvres du Pentagone, de Jon Ronson, aux Presses du Midi, vient de paraître. L'histoire vraie (dans quelle dimension de
réalité, mystère) de l'armée américaine à la recherche, au sortir du Vietnam (parce qu'ils en sont sortis ?) de nouvelles performances grâce à la parapsychologie. Je
doute que la qualité dudit livre soit exceptionnelle, mais attachée aux cultes et religions de notre histoire que je suis, autant qu'aux jalons terribles des guerres qui la traversent, je ne peux
pas l'ignorer. Nous y reviendrons donc, pour consacrer la formule.