Vendredi 25 juin 2010 5 25 /06 /Juin /2010 18:59

 

« Comment vous expliquer ? dit le moine Syméon à son visiteur qui arrivait de Panoptie. […]

Supprimez ce que vous ne voyez pas, et  vous supprimez aussi ce que vous voyez. Alors se crée un grand éblouissement aveugle, extinction des choses vues.

Voir est dévorant. Les choses que nous voyons sont moins les emblèmes de ses victoires que des limites à son expansion. Elles nous en protègent, tels des esquifs dont les bords fragiles arrêtent – mais pour combien de temps ? – son océanique avancée. Les peintres savent le danger. Ils jouent avec ce feu. Vous devez connaître, aussi, chez vous, ceux qui entourent d’un trait lumineux certains objets opaques, à la manière dont la blancheur d’une vague limite sur le rivage d’une terre l’omnipotence solaire de la mer. Il y a ceux qui combattent la clarté en y jetant des ombres. Mais parmi les peintres, il y a également les captifs de la passion de voir ; ils livrent les choses à la lumière et ils les perdent, naufragées dans la visibilité. Au fond, nous sommes tous des peintres, même si nous ne construisons pas des théâtres où se déroule cette lutte entre le voir et les choses. Certains résistent à cette fascination vorace ; d’autres n’y cèdent qu’un moment, saisis d’une vision qui ne sait plus ce qu’elle perçoit ; beaucoup se hâtent – inconscients ? – vers l’extase qui sera la fin de leur monde.

Vous semblez surpris. C’est vrai, il est terrible de voir. […]

Voilà ce que serait l’éblouissement de la fin : une absorption des objets et des sujets dans l’acte de voir. Aucune violence, mais le seul déploiement de la présence. Ni pli, ni trou. Rien de caché et donc rien de visible. Une lumière sans limites, sans différence, neutre en quelque sorte et continue. […] Nos travaux s’engloutissent doucement dans cette extase silencieuse. Sans catastrophe et sans bruit, simplement devenu vain, notre monde, immense appareil né de nos obscurités, finit.

Il est compréhensible que la peur se mêle à la fascination chez les marcheurs partis en quête de la vision. Quel pressentiment les précipite vers la clarté ? Je suis partagé et je ne sais que dire. Tantôt j’ai des pensées mauvaises. Je m’imagine que ces pèlerins cherchent ce qu’ils sont assurés de ne pas trouver. Et puis voilà, un beau jour, un jour aveuglant ça leur arrive. S’ils s’en tirent, ils portent désormais cette mort éblouie, muets d’avoir vu à leur insu. Tantôt je me laisse prendre moi-même au désir de voir, comme tout le monde je suppose. […]

J’ai connu cela en mon pays, dit enfin le visiteur. L’expérience dont vous parlez y est banale. Tout y est déjà gagné par la clarté. Je voyageais en espérant découvrir un lieu, un temple, un ermitage où loger la vision. Mon pays se serait aussitôt mué en une terre de secrets, par le seul fait d’être éloigné de la manifestation. Mais vos doutes me renvoient à ma plaine sans ombre. Il n’y a pas d’autre fin du monde. »

 

Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Points Essais, 1987, pp 307-10.

Publié dans : Les inattendus
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