Tiens, il traîne encore un livre au fond de la caisse des oubliés des nouvelles parutions.
Petit traité du bonheur & de la résistance fiscale.
Pardon ?
Karl Hess.
Oui, encore un nazi. Ou un nazi pour faire semblant. Ou un nazi qui serait terriblement désolé de l’avoir été. Ou un nazi anarchiste (je commence à me rapprocher). Un Allemand quoi. J’en ai déjà tellement sur les étagères, cela va finir par se voir… Ah tiens, non. Un Américain. Anar. Mort. Bon.
Mais vraiment, quel titre épouvantable. Rétrospectivement, il prend même une tournure franchement ridicule. Un vrai titre d’éditeur de gauche : branché (voyez la grâce insolente de l’esperluette), arrogant, culpabilisateur. Oui, toi là, tu n’es pas encore heureux salopard ? C’est parce que tu payes tes impôts, chien d’infidèle ! Maudit !
Et puis qui est Karl Hess ? Et c’est quoi cette couverture molle, beige et rouge ? On se croirait dans une boucherie bio. Et Xénia, quoi, Xénia ? « Osez lire ce que nous osons publier » pour tout slogan. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu…tu les as tous abandonnés.
Je repose l’opus.
Tout de même, j’y jette un dernier œil, la culpabilisation ayant fait son œuvre me voilà attirée sordidement par cette promesse de bonheur oubliant déjà la belle gueule de bois que me valut celle du père Delerm, une impatience indocile devant ces immondes petits riens dont on veut nous faire croire qu’ils sont nos seuls touts. J’ose soulever le rabat premier, et y trouve une première citation :
« Je ne dis pas que les dirigeants ne font rien. Je dis seulement qu’ils ne font rien qu’un chimpanzé puisse faire tout aussi bien. Ou un pigeon. »
Bon. Dernier rabat :
« Je crois que j’ai été normal pendant une brève période, vers le milieu des années 50. Ce fut une expérience douloureuse. »
(Rires fournis)
Ah ! Et bien voilà !
Allez, vous savez comment sont les femmes, une douce parole, un éclat de rire et elles vous suivent au bout du monde. J’embarque donc la pièce de viande bio caustique, anar-nazie et ridicule pour essayer de voir quel ragoût je vais bien pouvoir en tirer. Après tout, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire, alors pourquoi pas ?
Bien m’en a pris.
Je suis ravie, effectivement heureuse, et peut rajouter à ma courte liste de héros d’un jour ce dément magnifique et inqualifiable qu’est Karl Hess, du moins en 1976, lorsqu’il répond à cet entretien mandé par un anonyme, nous dit l’éditeur.
Je voudrais juste, avant de venir à cet entretien réjouissant, et modestement car je n’édite pas, exposer les objections que m’inspirent cet objet livre, et en profiter pour constater qu’un éditeur peut en une mauvaise présentation perdre les trois quarts d’un lectorat déjà fragile. Je le dis, consciente que c’est un exercice difficile d’obtenir une majorité de favorables lorsque ce n’est pas tout à fait notre préoccupation principale (et je salue au passage le fidèle lecteur qui m’indique gentiment que ma page invite autant à la lecture que le cul de sa mère, la malheureuse ayant probablement la peste si son séant s’affuble de toutes ces violacées sombres – allitération, et pourtant sans diplôme !).
Mais tout de même, non, je ne crois pas donc, qu’il faille sous-titrer « résistance fiscale » : tout le monde, en retournant le livre, aura compris. Et « Traité du bonheur », mais pourquoi ? Une formule, de Hess lui-même aurait parfaitement convenu, et s’il vous fallait un traité, alors pourquoi pas « Traité de la démence bénie » ? Voyons, de plus, le résumé bien trempé qui nous défie, nous les Nuls :
« Une conversation sans gêne avec l’ancien conseiller de Barry Goldwater, devenu gauchiste, qui ne paye plus d’impôts, qui vit de troc et prône l’anarchie. » Waouh, quel homme !
Note de bas de page sur Goldwater, le méchant de l’histoire. Merci, quel souci didactique !
S’ensuit une préface du traducteur, David Laufer. Pour être exacte, la préface précède, mais passons. Préface jolie qui contient de jolis passages mais le joli n’est pas encore le beau : « Karl Hess ne me disait rien encore. Un nom germanique, comme un coup de fusil suivi d’un retour de flamme. »
Mais préface encore trop encombrante, et desservant par endroit le refus pourtant bien farouche de ce Hess à s’ériger en leader. « Un leader anarchiste est une contradiction dans les termes » rappelle l’intéressé en fin d’entretien. Mais surtout, précaution à mourir de rire, comble du courage intellectuel de publier un peu fréquentable (car au final c’est ce que ce bon Karl, comme tout Karl qui se respecte, s’avère être), Laufer nous met en garde :
« Le danger serait de considérer que, comme Hess est un visionnaire sur ce point [l’écologie], il l’est sur ses autres propositions. Après tout, Hitler a aussi développé les autoroutes. » !
Nous sommes pourtant tenus de trouver ce qui suit hilarant et universel, et ce pour les cancres du fond qui n’écoutent pas le maître. Parce que si c’est toujours énervant cette façon qu’ont les films de nous dire où il faut rire ou pleurer, ici c’en devient insultant. Laissez-nous juges, Monsieur, même si vous avez raison : j’ai beaucoup ri, et cosmiquement réintégré le royaume de certains de mes semblables.
Karl Hess est donc un Républicain devenu après maintes circonvolutions anarchiste, Dieu merci, le parcours inverse n’aurait jamais été publié. L’introduction de ce fameux X, qui mena donc certainement l’entretien, suffisait amplement. Laissons là cette déception première, et réconcilions-nous, à présent. Oublions une traduction parfois comique (« Clair comme cristal pur »). Ne parlons plus de ces fâcheuses notes de bas de page pour ignare patenté, nous expliquant en deux lignes de Wikipédia ce que furent le Watergate ou les Black Panthers. S’il est dommage que ce Karl Hess soit régulièrement interrompu dans ses admirables diatribes, tiré par la veste par de zélés et fatigants étudiants en sciences politique ou sociologie, désireux de placer leur fraîche science pour briller sous l’œil attendri du maître, il ne faut rien exagérer : le texte y survit, c’est tout ce qui importe, l’intention de le faire survivre est appréciable, et l’impression générale subsistant très bonne.
C’est que cela balance pas mal au palais écolo de la ferme de Virginie-Occidentale où le bonhomme troque, fume, baise et pense. Ce qui d’ailleurs le qualifie probablement le mieux, paradoxalement puisque l’homme au moment des faits a rejoint de longue date la New Left, c’est la sentence que son ami Goldwater a prononcé à son encontre, lorsqu’il rédigeait ses discours de campagne à la présidentielle américaine de 1964 : Shakespeare de droite. Et tel un auteur dramatique lyrique et anglophone, il excelle en dites sentences et aphorismes désarmants.
« La première chose qui frappe un visiteur au Capitole, c’est la beauté systématique des femmes ».
« Roosevelt était merveilleux – si vous aimez les fascistes. »
« Je pense sérieusement que Nixon n’existe pas lorsqu’on ne le regarde plus. »
Et nous voici embarqués dans le turbulent parcours d’un rédacteur de journal banlieusard marié à 23 ans, dont la magnifique femme met les voiles, embauché comme rédacteur de campagne, républicain après avoir été refusé chez les communistes et s’être ennuyé mortellement chez les socialistes, devenu fanatique de moto et de soudure, virant soudain à la New Left, résistant fiscal, anarchiste par constat.
Les diagnostiques qu’il dresse de chaque caste, pour les avoir toutes assidument fréquentées, sont sans appel, et son entrain irrésistible à dévoiler sans complexe le ridicule de chaque théorie sans sombrer dans le néant ou la dépression crasse est un appel plus fort que la Nature et la solitude d’un London ou d’un Krakauer. Ses thérapies sont rafraîchissantes, deux exemples :
Le port d’arme : « Le meurtre est la forme la plus aboutie du vol, et je crois qu’il est parfaitement responsable de dire « Non, vous n’aurez pas ma vie. » »
La désertion de l’école et le travail des enfants, et là je cite plus longuement :
« J’aime les écoles médiévales.
- Qu’y avait-il de si bien dans les écoles médiévales ?
- Les écoles médiévales enseignaient la logique, la dialectique, la rhétorique et la grammaire. Leur hypothèse était que, une fois qu’on avait appris à lire et à penser, on pouvait tout faire. A l’époque, il n’était pas inhabituel pour un homme d’être un grand auteur, un astronome, un théologien, un soldat, un fermier, un artisan, un grand baiseur, tout.
- Donc vous pensez que l’éducation devrait consister à apprendre à lire et à penser.
- Exact. Huit ou neuf ans devraient suffire. Et puis larguez les amarres. Révoquez-moi ces maudites lois contre le travail des enfants et faites en sorte que les gens se lancent dans des séries d’apprentissage dès l’âge de 13 ans.
- Vous ne voulez sérieusement pas dire que vous êtes contre les lois qui s’opposent au travail des enfants ?
- Et comment que je suis sérieux. Elles ne sont qu’un exemple parmi d’autres de l’élitisme snob libéral – penser que tout le monde veut devenir professeur de littérature chaucérienne. La plupart des professeurs de littérature chaucérienne préfèreraient bien être pompier.
- Comment savez-vous ce que les gens veulent faire ?
- Vous pouvez savoir ce que les gens voudraient vraiment faire en vous intéressant à leurs hobbies. La plupart veulent être jardiniers ou musiciens. Personne ne choisit les assurances comme hobby. »
Enfin, il démontre l’inutilité de la Présidence. Que demander de vital à un Président ? Tout peut-être apporté par le simple voisinage, et l’anarchiste parle, et conclue par la nécessité de revenir à des communautés réduites, à taille humaine.
« Mais le Président des USA fait plus que d’accomplir des tâches simples et répétitives.
- Ah, vraiment ? Que fait-il donc ? Ou, plutôt, que fait le Président pour vous ? Est-ce que le Président peut vous dire avec qui ou quoi coucher ? Non, il n’a rien à dire sur votre vie sexuelle. Est-ce que le Président peut vous dire si vous êtes amoureux ou pas ? Non, pas non plus. Il ne connait rien à votre vie émotionnelle. Est-ce que le Président sait si votre mur du fond va s’effondrer ? Non, vous devez en discuter avec un ingénieur. Etc, etc, toute la journée. Vous voulez appeler le Président si vous êtes malade ? Non, il ne connaît rien à la médecine. Est-ce qu’il peut choisir vos vêtements pour vous ? Est-ce qu’il peut les tisser ? Est-ce que vous iriez voir le Président si vous aviez une poussière dans l’œil ? Pourquoi iriez-vous voir le Président exactement ? Je ne peux voir qu’une seule raison : si vous êtes en train de vous balader sur Pennsylvania Avenue [note de bas de page pour nous dire que c’est l’adresse de la Maison Blanche] et que soudain vous pensez « Nom de dieu, est-ce qu’on devrait pas faire la guerre au Danemark ? » Peut-être qu’alors vous passeriez à la Maison Blanche [par contre pas de note ici pour nous dire que c’est sur Pennsylvania Avenue, étrange] pour discuter le coup. Mais pour n’importe quelle entreprise humaine raisonnable, vous n’allez pas voir le Président. Vous allez voir vos voisins. »
Son ambition : « Etre le parfait anarchiste. » Sa réalisation : « Être un bon ami, un bon amant, un bon voisin. » Un résumé de cette existence ? « Une démence bénie. »
Karl Hess réussit au moins cela, en plus de nous faire rire : il répond. Sans éluder. Il essaye. Il résiste. Son attitude est effectivement bénie et respectable pour les amateurs de franchise, quant à savoir s’il fut si libre… il aima du moins le penser. Il semble que cela puisse parfois suffire.
Karl Hess, Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale, Xénia,
2009.