Partager l'article ! JMW Turner (the light on): Lying on the beach Darkness out of reach Archive, Fold. Lumière blafar ...
Lying on the beach
Darkness out of reach
Archive, Fold.
Lumière blafarde et cohue patibulaire, présentation convenue, vulgarité patente des annonceurs, prix d’entrée exorbitant, oui, vous êtes bien au Salon du Livre. Aucune surprise, le supermarché de l’in-folio soigne ses piles, Sony n’en finit pas de peaufiner son reader, Les Échos nous offrent sempiternellement un numéro dont nous ne voulons pas, La Musardine encanaille la mignonne venue faire dédicacer son Joy Sorman et les enfants hurlent, mais pas aussi fort que les adolescents boutonneux au stand Manga - cosplay. À la Fnac, au moins, vous ne payerez pas l’entrée pour trouver les mêmes livres. Et je vous le fais de mémoire, désolée donc de ces inexactitudes et exagérations (vraiment ?).
Dirigez-vous plutôt, si vous avez deux heures et dix euros à investir durablement, au Grand Palais. Il s’y trouve jusqu’à fin mai une bien exaltante exposition, en tout point : Turner et ses peintres. C’est annoncé partout, les hors-série du Figaro et de Télérama rivalisant d’originalité, la « presse unanime saluant une initiative unique et formidable » pour consacrer toutes les formules. Et c’est tout à fait mérité.
Piétiner et risquer la minerve pour entrapercevoir un bout de tableau mal présenté, très peu pour tout un chacun, si vous y rajoutez un tassement des lombaires très libraire 2.0., vous concevrez aisément l’ingrate décision à prendre au moment de sortir de son antre.
Pourtant, pourtant, il faut la prendre, cette décision.
Turner, Le Déluge.
D’abord, parce que Turner. Il n’y aurait finalement que cela à dire. La peinture de catastrophe, le briseur de lignes, le sublime et l’énergie. L’extérieur. L’époustouflant peintre des mers, le seul avec l’arménien Aivazovsky à m’arracher les yeux, à m’hypnotiser vers des temps profondément enfouis de tumulte et d’acédie. Turner, le tempérament, la lutte des obliques, toute cette matière écrasée qui allume la lumière, vaporeuse et insolente. N’ayant pas vraiment de bases en histoire de l’art, vous pardonnerez mon manque de vocabulaire précis et qu’importe, les légendes sont parfaites et parlent avec éloquence, elles, rédigées avec un souci de plume qui aurait plu au maître.
L’écrin, d’ailleurs, est remarquable : on évolue dans des blocs de couleur brute. Des murs mats rouille ou tomate, bleu royal ou gris anthracite sur lesquels se découpent les fameux cadres or et bronze, et en leur centre, la lumière rouge et brulante, vivante comme un point surnaturel perçant les brumes. La typographie des textes, merveille d’élégance, entoure avec respect et chaleur les huiles brillantes.
La Tate à Londres, qui possède bien évidemment plus de 500 toiles de l’Anglais romantique, a vidé ses galeries et offre ici pour quelques semaines plus de cent pièces du peintre, et pas des moindres puisqu’on se trouve giflé dès l’entrée dans la première pièce par Le Déluge, immense et violent.
Turner, oui mais… et ses peintres. Et sous le coup d’un malaise difficile à dissiper, d’une illusion d’optique absolument soufflante, Le Déluge se dédouble et sur la droite apparaît celui de Nicolas Poussin.
Nicolas Poussin, Le
Déluge
Il faut vraiment le voir pour le croire. Pourtant on le sait bien, que les plus
grands avaient avant eux des plus grands, que nulle toile, fût-elle sommet de l’art, ne fut créée ex nihilo. Mais l’insolence du concept de cette exposition est proprement jubilatoire.
« Regardez, semblent nous dire, goguenards, les instigateurs, ceci, ce Déluge, vient de cela ! » Et bien entendu, le vertige se propage de pièce en pièce, tombant des œuvres de
Rembrandt, à celles deVan Ruisdael, Salvator Rosa, Gainsborough, Rubens ou du grand Constable. Sans parler du méconnu Francis Danby dont pour ma part je découvrais pour la première fois le
travail autour du Livre des révélations, et son Ange debout face au soleil, que Turner décidera de réinterpréter dans une effusion de force et d’or
tourbillonnant.
Francis Danby, sujet du Livre des révélations.
Turner, Ange debout devant le soleil
L’on en arrive même à une situation stupéfiante, alors que côte à côte nous sont
dévoilés Paysage avec Jacob, Laban et ses filles, de Claude Gellée, dit Le Lorrain, et Appulia en quête d’Appulus de Turner. Nous sommes tout bonnement
conviés à un réel jeu des 7 erreurs. Pourtant l’homme n’est pas simplement un vulgaire reproducteur, cela serait trop simple. Son désir vif de se hisser au niveau de ses maîtres l’envoûte et
Turner, secret, à la vie modeste et laborieuse, veut égaler, puis surpasser chacun de ceux qu’il admirera, sa ferveur mêlée à la rage d’y parvenir. Il se veut un peintre immortel, recouvrant les
murs de la Royal Academy, et il y parviendra. Cette ambitieuse ténacité, cette insolence à tutoyer du pinceau ses prédécesseurs n’aura de cesse de l’accompagner dans ses périples à la recherche
d’un nouveau chef d’œuvre auquel se confronter. Il atteint rapidement ce qui, à mon humble avis, confine au délirant génie : la maîtrise des cieux. Turner convoque littéralement la
lumière.
Turner, Clair de lune, étude à Millbank.
Ses soleils rouges reflétés sur les eaux, ce sablier formé par l’inversion du lever, son feu d’espérance rouge sang allumé derrière les tempêtes, sa lune piquante à l’incompréhensible clarté dans Clair de lune, étude à Millbank devant laquelle le visiteur abasourdi pourrait rester mille ans persuadé qu’elle brillera si les spots au-dessus d’elle s’éteignent, ces taches de miracle réchauffent, irradient. Une femme chuchote à sa voisine qu’elle se sent bronzer devant les toiles.
Il y a toujours chez Turner non pas un conflit dans les éléments que pourtant il déchaîne en déséquilibrant les classiques lignes pour rayer ses paysages avec fracas d’obliques et de spirales mousseuses et mélancoliques, non pas un conflit, mais une chaotique osmose où les plans naturels s’entrechoquent pour se pénétrer finalement. Avalanche sur les Grisons fait déferler du ciel des blocs indéfinissables de neige sale, et comme le dit justement le commentaire en regard que je me dépêchai de griffonner sur une page libre du livre qui me tombait alors sous la main dans mon sac (Jacques Chessex, Transcendance et transgression – espérons qu’il me pardonne) : « Par l’audace de sa technique qui fouette et dissout toute forme dans une pâte épaisse et malmenée, le vieux Turner parvient encore à rivaliser avec [ses maîtres]. »
Admiration dont l’exercice le pousse à se surpasser, le moteur de Turner peut s'avérer mordante critique envers certains modèles. « Puisque vous n’y parvenez pas, je vais vous montrer » semble-t-il les défier. Ainsi de sa Forêt de Berre, qu’il propose en regard de Paysage à l’oiseleur de Rubens, ce Rubens qui à ses yeux ne « pouvait se contenter de la pure simplicité d’un paysage pastoral », et « jetait ses couleurs comme un bouquet de fleurs ».
Mais le clou de l’exposition, bien que n’étant pas la toile la plus fameuse ou la plus spectaculaire, se trouve bien dans cette anecdote croustillante qui résume l’homme tout entier. Alors qu’en 1832, en pleine maturité de son art, il a déjà pour habitude de faire venir ses toiles inachevées dans les expositions afin de les terminer avec virtuosité et célérité en tenant compte de la composition achevée de ses concurrents ( !), Turner va imposer à John Constable alors son dernier grand rival, de faire les frais de cette pratique déloyale mais truculente. À la Royal Academy, il vient présenter une grande toile, l’Inauguration du pont de Waterloo. Turner, lui, propose dans la même salle une modeste marine, Helvoetsluys, « destinée à faire pâle figure ». Au dernier moment, il rajoute à sa composition la petite bouée rouge au premier plan, et de cette touche à la densité chromatique de génie, rivalisant avec les vermillons tape-à-l’œil de la magistrale toile adjacente, il souffle le public par sa retenue épurée, et fait définitivement passer Constable pour un prétentieux à la toile chargée, tapageuse et discordante.
Depuis ce douloureux épisode, jamais les deux toiles n’avaient été rassemblées dans un même lieu. En plus d’un cours d’harmonie des couleurs, nous avons un combat de peintres grandeur nature restitué, avec méthode, humeur et humour.
Turner, Le déclin de l'Empire carthaginois.
Le Lorrain, Débarquement de Cléopâtre à Tarse.
Nous quittons alors l’exposition enchantés, bien décidés à prendre des billets pour Londres afin de prolonger le délice (manque ici ma toile fétiche, Fishermen at sea), bercés par le crépuscule du Déclin de l’empire carthaginois, faisant un délicat clin d’œil réconcilié au Débarquement de Cléopâtre à Tarse, de Le Lorrain, faux jumeaux singuliers et exemplaires.