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« Il faudra me tuer, car je refuse de terminer comme eux, à pourrir vivant, seul, sans savoir si je suis encore vivant ou déjà mort. »
Brian, dans Infectés.
Infectés (Carriers)
Drame américain de Alex et David Pastor (2008)
1h24
Avec Chris Pine, Piper Perabo, Lou Taylor Pucci et Emily VanCamp
Metropolitan FilmExport
Bande-annonce, fiche technique complète.
Sortie France : 26 mai 2010.
Infectés est un titre assez sale, qui rend bien le double sens de l’original Carriers. Porteurs, oui, infects sont ces quatre adultes non pubères qui dévalent à train d’enfer les routes désolées du Nouveau Mexique lorsque s’ouvre le film.
Ils fuient le monde, ravagé par une pandémie dont nous ne savons presque rien en dehors des symptômes assez banals d’insuffisances respiratoires, de plaques épidermiques et d’exsudation de sang par les divers orifices offerts à ce débordement.
Persuadés qu’au bord du Golfe du Mexique, sur une plage isolée dont ils se remémorent la cabane de surfeurs de leur enfance, ils pourront se replier en attendant que le monde, assaini, revienne à eux, ils ont pris la route, impuissants face aux proportions de la catastrophe sanitaire. Ils ne sont, pour le moment, pas eux-mêmes malades, physiologiquement, j’entends.
Ils ont, comme toute communauté qui se respecte, des règles. Elles sont très simples : éviter tout autre être humain, en présence d’un infecté ne rien toucher, s’éloigner de son haleine hautement contagieuse, tout désinfecter ou brûler, fuir. Les enfreindre les tueront.
Tout est, déjà, dans cette présentation et ses termes nullement choisis au hasard.
Dans cette voiture qui roule trop vite, écumant bière chaude sur bière chaude, Brian conduit en débitant connerie sur connerie. Inconscient et incontrôlable, de la trempe de ceux qui se tuent pendant un apéro géant Facebook, il domine le groupe, composé de sa petite amie Bobby qui a autant de couilles que lui, de Danny son jeune frère qui « porte le cerveau » et d’une amie de lycée de ce dernier, Kate, réservée et plus snob. Parité, ardeur et jeunesse rassurent, imbécillité, immaturité et inexpérience consternent.
Sur cette route, dont on nous apprend dans le résumé consacré qu’elle conduit bien entendu les protagonistes aux limites de l’humanité, des embûches bien entendu vont surgir : des gens.
Doit-on les aider, doit-on les fuir, comment leur échapper ? Autant de questions vitales auxquelles ne cessera de répondre un postulat bien connu du cinéma américain depuis qu’il fut inscrit en balles d’or sur ses tablettes par Clint Eastwood : « Dans la vie, il ya ceux qui portent le flingue et ceux qui creusent. Je porte le flingue. »
Un amoncellement de clichés, de perches tendues dans le cadre, de dialogues accablants et d’effets poussiéreux s’enchaînent alors, jusqu’à la fin qui somme toute, est seule à nous intéresser depuis que le genre apocalyptique existe : que dire d’elle qui ne trahisse un survivant, comment raconter la Fin ? Quels seront les Élus, le cas échéant ? Qui donc, aux yeux de nos grands refaiseurs de monde que sont les réalisateurs, mérite de vivre, de reconstruire ?
Il n’est pas facile d’être sévère, pourtant, avec ce film, c’est bien tout là l’ennui et la difficulté qui me poussent à en proposer cette note.
Soyons honnête, qu’en attendais-je ? Rien. Un samedi saturé aux Halles, une salle fraîche aux relents, fussent-ils moisis, de fin du monde me semblait un refuge appréciable et même ironiquement salvateur. Difficile, en effet, de ne pas primitivement souhaiter une extinction anticipée de l’espèce face à ce regroupement hystérique dont la tragique essence nous empêche parfaitement de nous en exclure.
J’avais même espéré le frisson abominable qu’une visite impromptue dans la salle de La Colline à des yeux, à l’époque de sa sortie, m’avait procuré, outragée devant tant d’immondices éculées mais fascinée par le dégueulasse sans plus de noblesse aucune déversé sur un écran à jamais souillé par cette honte.
Non.
Rien de trop, ici.
Quelques corps pour l’exemple, mais aucun effet concentrationnaire, quelques pudiques sacs mortuaires entassés dans une benne.
Un panneau : Restes humains. Un signe : contagieux.
Un masque respiratoire tâché de sang.
Un chien, qui doit bien manger quelque chose.
Le sensationnel est le cadet des soucis de nos deux frères Taylor, ici aux commandes. L’on sent bien que des histoires de frangins, par contre, ils en ont à revendre, et ils nous attachent tant bien que mal à la putréfaction des rapports du petit groupe plutôt qu’à celle de leurs semblables contaminés.
Filmé entièrement de jour à une scène près, le film ne cherche pas tellement à nous faire peur, mais, et c’est là que le bât blesse, à nous faire réfléchir sur ce virus brutal qui ravage le cœur de l’homme plus dangereux même (vraiment ?) que les bactéries tueuses contenues dans leur air.
Or, il est important de choisir son style dans cette course contre la mort : survival pur ? auquel cas pas le temps de réfléchir pendant, mais, à la limite, après. Or les pauses sur cette route sont multiples et longues, les états d’âmes propices mais toujours avortés, bâclés. Recherche de solutions, volonté d’enrayer, de se battre, d’affronter ? Pas plus : la fuite est annoncée, aucune intention de sauver le monde. Nos héros dépassés se raccrochent à cette chimère en bois au bord de l’Océan, nous n’en saurons pas plus de leurs projets futurs. Alors quoi, fresque philosophique d’une initiation musclée et désabusée de cette jeunesse en décomposition ? Pas plus, car en dehors de cette potable saillie en exergue par l’un de nos héros, aucun ne semble prendre une conscience particulière de la portée de ses décisions, se justifiant toujours derrière le geignard « C’est pas ma faute à moi » ou l’autre « survivre justifiera tout ». Survivre, certes, mais dans quel état ? Personne n’en arrive jamais jusqu’à ces contrées reculées de la conscience.
Pourtant les épreuves sont rudes, et le bon sens se déplace vite sous la menace et la crainte perpétuelle de tomber. Un homme et sa fillette malade qu’il faut utiliser puis abandonner, des enfants à euthanasier, et puis, bien sûr, au sein même du groupe, trancher les membres gangrénés pour le salut du reste… En croyant faire l’ange on fait la bête, on abandonne à l’agonie plutôt que d’abattre, on n’envisage jamais, pourtant condamné lorsque le virus surgit, de se suicider pour faciliter aux autres la tâche, rien n’est facile, certes, mais tout empire, incohérent, irrépressible. Irréversible. Est-ce d’ailleurs inscrit dans ce ciel renversé du début, mêlant les flots de l’enfance idéale (qui consiste, mais passons cette erreur de jeunesse, à manger des sandwichs en courant après les mouettes) au bleu implacable surplombant la route saccagée de l’espoir ? C’est trop de poésie, encore.
Et le film de flotter au gré des genres, impalpable et les contours brumeux, alternant quelques épisodes moyens de séries grand public, de X-Files à Jackass.
Les grandes lignes finissent pas se dessiner : « Pourquoi suivre les règles quand on sait qu’on va crever ? », « Faut-il donc crever seul ? », puis la constatation amère finale de ce fameux « Et maintenant ? » déjà cher à nos auteurs nord-américains, qui présuppose non pas la fin mais le début des réelles emmerdes, dont on ne saura, je l’espère, rien.
Finalement, et c’est peut-être le plus terrible, le plus pessimiste constat capable de découler de cette étrange expérience mêlée : ce film est ultra-réaliste. Pire que cela, plausible. Tourné quatre ans avant sa sortie officielle en France, déballé en vitesse grâce au succès fulgurant de Chris Pine dans le récent Star Trek, il a su cerner par avance nos froides craintes que nous nous gardions bien d’afficher, nous intellectuels cyniques aux peurs uniquement raisonnables tout occupés à traquer le crypto-fasciste : celle du virus contagieux dans ce monde surpeuplé, H1N1 ou non d’ailleurs.
Il ne se passerait alors rien de bien extraordinaire en cas d’épidémie, une fois le pic passé et la société totalement désorganisée: la cohabitation forcée dans une voiture surchauffée, attisée par la peur et le chagrin des pertes lourdes dégénèrerait, les violences gratuites déferleraient dans un chaos relatif, et souvent bien intime, la loi du Talion plus que jamais primerait, tout insupportable à concevoir soit-elle dans nos moites fauteuils, celui qui serait contaminé serait perçu comme un immonde coupable d’une impardonnable faiblesse, et nous errerions, décérébrés car détachés de tout pouvoir médiatique pour nous dire que penser et que faire, livrés à nous-mêmes, effroyables inconnus qu’on n’aura jamais pris la peine auparavant de mieux connaître, pour terminer dans le fossé, loin des Élus glorieux, des héros de la multitude, à se demander quoi faire, à ne plus rien se demander, à venir trouver un refuge vide, pathétique, offert à un avenir autrement plus désolé qu’une mort franche.
Las acteurs, presque inconnus s’il on excepte l’apparition du rassurant Christopher Meloni, bien connu des adeptes de New York : Unité Spéciale, jouent plutôt bien des personnages sans consistance, rajoutant du fard au creux, et en cela encore diablement proche de la vérité. La musique presque absente fait son boulot de papier peint. Les réalisateurs, bien que deux, peinent à se faire entendre, le style est incertain, et le discours fragile. Tout concoure donc à nous tendre sans haine un miroir fatigué. Depuis le temps qu’on nous le dit, que nous ne sommes presque plus rien…La forme et le fond mêlé dans une triste et plate fin du monde…
Ce film ne sert pas à grand-chose qu’à finalement anticiper, j’entends, réellement, ce qu’il est probable qu’il advienne, sans solution, sans analyse. Cela en fait un film coupable de ne pas surplomber la médiocrité ambiante, mais, et probablement sans s’en douter une seule seconde, extra-lucide, annonciateur de ce qui se trame depuis la Nuit des temps : le Grand Rien. L’Aucune surprise. La simple, intolérable car simple, disparition de l’Homme.
Cet homme, qui préfèrera donc toujours pourrir vivant lentement, quitte à sacrifier ses alliés, son âme, sans autre explication qu’une ode de boîte à musique rouillée qui scanderait mécaniquement à une assemblée momifiée dans un rai de lumière poudreuse filtrant des planches clouées aux fenêtres :
« Il faut bien vivre ! »