Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 23:34

 

 

 

 

I still believe in love at first sight

Nothing’s impossible.

Depeche Mode, Nothing’s Impossible.

 

Well Jesus loves me fine   

And your words fall flat this time.

REM, Make it all okay.

                


What’s the matter Kim ?

Am I too loud for you ?

Eminem, Kim.

 

 

 

 

 

Y aurait-il eu plus noires provinces de la nuit qu’il les eût trouvées.

Cormac McCarthy, Un enfant de Dieu.

 

L’individu doté d’une personnalité antisociale est un malade mental, mais pas dans le sens classique ni dans le sens légal du terme. Le psychopathe complexe est toujours très intelligent et a depuis longtemps intégré les réponses adéquates à fournir à ceux dont il désire obtenir quelque chose. Il est subtil, calculateur, astucieux et dangereux. Et il est perdu.

Ann Rule, Un tueur si proche.

 

En toute franchise, Ann, je dois te dire qu’à en juger par tes déclarations sur les meurtres en série que j’ai pu lire ou entendre, tu as sérieusement besoin de reconsidérer tes théories et tes conclusions. Pour je ne sais quelles raisons, tu sembles avoir adopté sur le sujet un certain nombre de points de vue simplifiés  et généralisés à l’extrême et scientifiquement inacceptables.

Ted Bundy à son amie Ann Rule, depuis sa prison en Floride, le 5 mars 1986.

 

 

 

 



J’ai encore tout mélangé pour lutter contre le vide, dans une tentative détachée mais encore combattive de repousser le fossé. Je suis à deux doigts de dormir, simplement dormir, mais ce serait dommage.

Je n’y arrive pas, je ne tiens pas le rythme, pourtant je le soutiens, mais je ne le tiens pas, je ne maîtrise pas mes heures, je me voudrais exaspérée mais suis encore trop creusée par la fatigue pour l’être, je suis vide, et morne, je suis grise, et molle, je n’apprends plus, je sature, je rejette, je ne ressens plus rien.

Je ne ressens plus rien.

Ted Bundy ne ressentait plus rien.

Il s’en faudrait de peu que j’écrase vos molaires dans le plancher, sans même y prêter garde.

Je m’affaisse, me replie.

Il faudrait que j’en mange. Que je sache.

Ted Bundy était brillant, et beau, si beau. Un aimant formidable à poupées aux yeux articulés, qui se ferment quand on les couche, ou qu’on leur explose le crâne à coup de bûche, c’est selon son humeur, à Ted.

Attention, Ted Bundy ce n’est pas une plaisanterie. C’est 132 familles en deuil.

Autant de vertèbres qui décorent les parcs nationaux. Vous marcherez sur une vertèbre laissée par Ted Bundy, je vous le promets. Votre promenade deviendra un cauchemar, vous aurez en terreur la mousse fraîche, l’écorce fine, votre cœur cherchera une issue par votre bouche.

Je vous dis cela parce que, la fatigue aidant, je ne vois plus les contours du monde autrement que par les yeux du bel albâtre. Immobile et jaune, détaché de sa chaise à sangles.

Il n’avait pas de conscience. Dieu ce que ce doit être douloureux.

Aimer, travailler. Je ne suis pas Ted Bundy. J’aime et je travaille.

Oui, dites-le ! Aimer, travailler. Jusqu’à épuisement.

Attention, je dis comme Freud, mais il faut le dire à voix haute. Conjurer. Ted Bundy aimait les femmes. Il a toujours travaillé. Il a manqué devenir gouverneur. Il a assuré seul sa défense avec un brio laissant pantois plus d’un juge racorni.

Il a grillé sur la chaise, la cire autour de lui a coulé. Ils l’ont bien eu soit, mais il les a pétrifiés d’abord.

Parce qu’il ne collait pas.

Il sauvait les désespérés du suicide, mais mordait dans les chairs inertes.   On ne mord pas, Ted, tu pouvais avoir toutes celles que tu désirais, qu’es-tu allé les mordre ?

C’est bien tout mon souci.

Je ne colle pas.

J’ai plusieurs carrières devant moi alors, éreintée et lissée, résistante à la colle. Je peux tuer, je peux écrire. Je peux tuer et écrire, et peu importe le sens. Je peux tout aussi bien peindre, ou coudre mais je déteste cela.

Je peux dormir. Profaner. Souscrire. Gouverner.

Non mais rien n’y fait. J’ai toujours voulu être Ted Bundy. Travailler Ted Bundy. Aimer Ted Bundy. Celui qui ne colle pas au profil, qui sera libre, puis mort. Qui causera la perte, le trouble, la mort, sans en avoir aucunement conscience. Qui se retournera pour sourire, vous aimera, travaillera. Mum, the Ted you loved did exist, remember him.

Mais si je vous fais mal, je souffre aussi, bordel et je ne veux m’infliger les morsures, si je comprends qu’il faudrait qu’on vous batte à mort, qu’on vous tuméfie jusqu’à ne plus vous reconnaître, je dois admettre que je ne le ferai pas. Je suis une Ted Bundy ratée. Je suis une Artiste dégénérée. Je dis le sang, je ne le répands pas. Personne n’écoute.

Bien.

Laissons ce Ted un moment. Non, nous ne pouvons pas le laisser. Il a semé la désolation dans nos cerveaux sollicités. Personne n’a voulu croire qu’il avait existé, vécu comme une bête en costume aux festins éparpillés, ce n’est qu’au tout dernier instant que tout a pris forme, l’accumulation de l’impossible s’est avérée, les ossements ont parlé et rétrospectivement, les gens se sont affolés. Mais Ted Bundy était déjà passé. Vous avez crié bien trop tard. Ted Bundy était votre ami, votre mari, votre fils chéri. Vous ne voyiez que son visage.

Quand on lui a démontré qui il était, l’a-t-il seulement cru ? N’a-t-il pas immédiatement pensé que cela pourrait-être vous, si fatiguée, l’auteur de ces méfaits ?

A-t-il rejoint l’île funèbre de Teddy Daniels ? Etait-ce le même homme, sur Shutter Island, incapable de supporter le sang, cloîtré dans son déni ?

A-t-il mangé les têtes ?

Est-il remonté des cavernes, acculé par les chiens aux trousses de Lester Ballard ?

Mes visions se déforment, l’horreur m’apparaît coutumière, rassurante.

Je ne vois plus que rouge, sinistre rouge caillé à l’odeur puissante.

Je gratte contre ma porte, la lumière filtre en dessous, j’entends Ted Bundy.

Je gémis doucement, je me sais condamnée, j’ai presque envie que tout enfin soit terminé, tellement je suis épuisée de ma lutte, de mes craintes, grelottant affamée.

Lester ne m’aimera que morte, j’aurais la plus belle robe, il me dira des choses.

Teddy saura porter sur moi les coups qui achèveront mon supplice, et Ted, Ted viendra, Ted, enfin, descendra.

Mais je crains que tout ceci ne se produise pas exactement comme je le suppose.

Lasse, je vais m’endormir.

Je vais entamer le vertige.

Ce vertige qu’Umberto tenta récemment de circonscrire en de vaines et interminables listes.

Je vais rêver et ce cauchemar debout va encore tout mêler.

Je vais voir les corps décomposés se rompre et éclater dans les grottes d’où l’on tente de les extraire par une corde malhabile.

Je vois les barreaux empalés dans les frêles jeunes filles au crâne écrasé.

J’ai bien saisi la panique pure de la dissociation.

Je me sens voir une autre, je n’entends pas sa voix.

Raisonnements simplifiés oui, grognements et sanglots.

Soudain le silence, et toute voix s’éteint.

Les murs enflent dans la cité médiévale, j’entends les appels éplorés de tous mes compagnons derrière les pierres taillées. La membrane de la rue se tend, exsude de sang, étouffe les bruits, je ne peux plus respirer.

Ted se tient devant moi, je l’adore, je le pleure, j’en tombe sur mes genoux qui déflagrent sous mon poids. La douleur aiguë ne se relate pas, elle inonde, elle survit.

Je n’ai bientôt plus de moi pour supporter ces errances, ces mauvais choix, je suis acquise, je suis perdue.

Je n’ai pas tué Ted Bundy. Laissez-moi !

Je l’ai rendu banal. Je l’ai remis en selle. J’ai lu tout ce que je pouvais lire sur un damné superbe, sur cette erreur d’aiguillage. Mais ce sang, sous mes ongles, Ted Bundy l’y a mis.

Il m’a demandé d’en finir.

Il m’a fait sentir quelque chose, mes prunelles se sont rallumées.

Je me réveille, je me relève, je ne le trouve même plus beau.

J’ai purgé toute la colle dont il m’a englué le cœur, les yeux, la gorge.

J’ai vaguement envie de vomir.

Reste un doute inadmissible.

Suis-je … ?

Où ?

Mais qu’est-ce que c’est que… ?

Et merde.

 

De la cage on entendit s’élever un long cri.

Publié dans : Ballades sauvages
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