Mercredi 10 novembre 2010 3 10 /11 /Nov /2010 21:51

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De deux choses l’une : ou bien le prix Goncourt n’a effectivement plus aucune importance, ne revêt plus aucune forme sérieuse de prescription littéraire particulière au point que passé Dijon plus personne ne sache même à quoi il rend hommage exactement (une viande, un fromage ?), auquel cas le fait que Houellebecq, Despentes, ma grand-mère ou un ancien nazi le remporte nous chaut moyen voire bof, comme dirait le principal intéressé, ou bien il a encore un certain panache, attise toutes les convoitises, cerne encore quelques talents et alors il convient de se demander sérieusement si un tel ou un tel peut bien le mériter encore, et pourquoi, et qu’en fera-t-il, et qui l’a payé etc. Rien ne semble jamais véritablement tranché, mais ses paradoxaux contempteurs autant que ses candides obligés se trouvent pour l’heure, et puisque c’est à nouveau l’heure, pris dans les filets du focus obligatoire sur un auteur sur lequel on va reporter, car il va incarner à son tour ce rôle parfait de cheval de colin-maillard, son dépit de ne pouvoir trancher ce douloureux dilemme : comment appartenir à et se passionner pour la littérature sans appartenir à, à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ? (1)

Mais enfin au littéral d’une telle affirmation : « Houellebecq s’est trahi avec ce Goncourt, il est hypocrite et joue le jeu qu’il disait mépriser »,  opposons le littéral de cette simple allégation qu’il faudra prendre alors comme base du développement qui va suivre : « Houellebecq est un écrivain. » Et avançons.

(J’espère, en tout cas, à l’heure où l’on écrit son roman en trois jours en copiant-collant ses mails ou en citant Wikipédia sans les guillemets que l’on m’accordera que Michel Houellebecq est un écrivain.)

Qu’on ne s’y méprenne pas, les fanfarons d’un Ring qui n’a pas toujours, lui, joué le jeu de ce convenu déroulé de tapis rouge (je les croyais bêtement en combat permanent), à part pour un seigneur et maître, Dantec, qu’ils en profitent pour honteusement délaisser,  se ridiculisent à coup sûr par ces chaudes célébrations d’une victoire si laborieusement décrochée. À croire qu’ils ont eux-mêmes écrit l’ouvrage.

Il y a un monde, simplement, entre crier qu’on a gagné et qu’on les a tous enflés (qui donc ? puisqu’ils vous l’ont donné, et plutôt de bonne grâce ? Êtes-vous donc venus, tels des hussards foudroyants unis comme un seul homme, l’arracher des mains d’une fébrile mignonne contant ses slips mouillés ? Je ne sache pas, non.), et pleurer à chaudes larmes que la malédiction en marche, vous ne pouviez plus reculer, mais que non, non, vous n’en aviez jamais voulu, mais comment donc.

Et ce monde, c’est l’empire du milieu, celui de Michel Houellebecq, roi paisible des Moyens, comme le décrit si justement dans une belle et forte critique Pierre Cormary. Les choses sont pourtant à leur place. Passif-agressif, il reçoit, accepte, sourit et se tait. Il dit en substance merci, et qu’il est content, point. Quelle plus cohérente posture aurait-il dû feindre lorsque dans ces cas délicats toutes seront rejetées comme inconvenantes, de toute façon ? Il bredouille quelques inepties au Journal de 20h devant un Pujadas terrassé par tant de rien, ce qui est, convenons-en, absolument hilarant. Il décoche enfin une juste flèche à un Assouline trop pressé de lui reprocher indirectement exactement ce qu’il ne pouvait pas lui reprocher : d’avoir été un écrivain.

Si, si : car que fait un écrivain, après tout, qui écrit pour décrocher un prix littéraire ? son métier. Je voudrais au passage préciser qu’encore faut-il savoir écrire dans le but de décrocher un prix littéraire, le talent minimum requis, ce que ne semblent pas savoir les auteurs pleins de morte innovation et de superbes proses concassées et biscornues de maisons d’éditions vertueuses car résistant aux monstrueux trous noirs enveloppant les empires tenus par les Darth Vador des à-valoir, le talent premier requis, donc, étant de savoir construire une phrase, un récit, une intrigue, poser un regard, modeler des personnages, teindre le tout de son ocre à soi écrasé et chauffé dans sa main, se lire et faire lire une représentation d’un monde s’invitant en soi avec trop d’insistance pour essayer même de refuser de le laisser naître et vivre.

Que fait un écrivain qui photographie une époque et la rend avec un souci aggravé du détail et de la netteté de tous les plans, au point que l’on se perde entre ses poses à lui, l’homme, et ce qu’il brandit dans ses lignes, qu’on remette en cause sa « sincérité », puis qu’on finisse par abandonner cette futile recherche de l’homme derrière la plume pour suivre une voix désincarnée et donc, pour une fois comme dans tout état de grâce, universelle ou y tendant ? Il réussit un roman.

Doit-il se mordre les doigts de recevoir un prix, et de l’argent, en échange de quoi il retournera lire et écrire plus librement que s’il crevait de faim ? Sénèque richissime a écrit en son temps un traité stoïcien pour apprendre à supporter sa richesse, fléau de l’intellectuel.  Alors Sénèque, vendu ? Thomas Bernhard s’est payé avec l’argent de ses prix une maison pour y vivre, et continuer d’écrire ce pour quoi on l’a félicité, Thomas Bernhard, salaud ?

Franchement. De deux choses l’une : ou bien Houellebecq n’est pas un écrivain et l’on devra m’expliquer exactement à quel moment il a failli au cahier des charges, et ne mérite donc pas un prix qui pourtant aux dires des belles âmes n’a aucun intérêt littéraire mais plutôt pécuniaire (et nous ouvrions un nouveau débat : faut-il permettre à un auteur de ne faire qu’écrire, et non pas de se trouver un travail honnête pour lequel on n’osera venir contester son parachute que s’il devient trop doré ?) Ou bien Houellebecq est un écrivain, il a écrit un roman qu’on le trouve bon ou non, ma bonne dame les goûts et les couleurs, l’a publié dans l’espoir de le faire lire mais surtout bien sûr de le vendre, a cherché à vivre de sa plume et a réussi, a obtenu un prix littéraire qui semble consacrer un peu niaisement une « carrière » puisque c’est donc  devenu un métier, plus personne ne semblant tellement dupe, quand bien même le seraient-ils, au pire, ils achèteraient et liraient un bon livre pour une fois, et… et alors ? Cette fois-ci ni la joie folle ni l’indignation ne semblent prendre sur moi. Un type fait son boulot plutôt bien et obtient une promotion qu’il accepte de la part d’un patron qu’il méprise. Bon. Rien que de très banal. Sommes-nous donc tous perdus ?

« Je fustige une société où un auteur est contraint de se montrer homme pour recevoir un prix de merde. » me résumait brièvement ce matin Juan Asensio à qui je demandais grosso modo de m’expliquer cet accès de déception face à ce « couronnement ».

J’entends bien, et je le respecte. Si tant est, et s’ouvre encore un débat, qu’un écrivain n’est pas un homme, ou bien ne doit jamais l’être.

Mais moi je m’inquiète fortement de cette société qui ne sait tellement plus ce qu’elle veut que tout est matière à présent à polémique creuse. Et pourtant on le sait : trop de livres noie les bons.

Trop de polémiques noie les salvatrices.

Michel Houellebecq a reçu un prix. On pourrait simplement se contenter du cocasse de la situation, observer à nouveau dans quelle fange recyclée nos pontes daignent se rouler pour oser récupérer celui-là même qu’ils ont tellement conspué.

Mais blâmer Houellebecq, le prendre pour ce farouche résistant qui aurait toujours tenu à se battre jusqu’au sang plutôt que de renoncer, trempé d’un tempérament vif et engagé, arrogant et intarissable,  et qui viendrait aujourd’hui trahir tout ce en quoi il croyait fermement? Allons, allons. Vous n’êtes pas sérieux.

 

Note du 11/11/2010 dédicacée à Serge Rivron:

(1) Il fallait comprendre cette phrase lourde comme: "comment appartenir à (la littérature) et se passionner pour la littérature sans appartenir à (son monde croupi ....), à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ?". Si c'était à refaire, je vous l'accorde, je trouverais une autre tournure.

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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