Jeudi 21 janvier 2010 4 21 /01 /2010 18:11

« L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. Â»

Jean-Paul Sartre.

 

« Il y avait une bestiole, qui me faisait faire les choses. C’était pas moi. C’était la bestiole.

- Et si c’était vous la bestiole ? Â»

Extraits du procès d’Émile Louis.

 

Chessex, Jacques - le Vampire de Ropraz
 

Jacques Chessex se présente sous mes yeux à point nommé. Je suis sidérée, radieuse, ravie de la gorgée de sang frais qu’il propose à ma gorge déshydratée, atrophiée de silence, forcée d’aspirer les sécheresses indispensables d’une connaissance moins belle, d’en soutenir les hoquets de fumée qu’il faudrait qu’elle recrache.

 Je l’avais bien cherché puisque j’ai tenu imprudente son livre, Le Vampire de Ropraz et ne l’ai point lâché, mais les hasards de l’agenda de mes lectures n’en finissent pas de me narguer dans leur parfaite correspondance avec des pièces éparpillées ça et là, semées en attente du rapprochement final, sur les dalles lointaines de mon passé.

Un sens, je ne saurais en dire plus, me dirige vers celui de mes piles qui m’aidera pour l’heure à continuer à suivre la piste de ces mots, et celui-ci me donne la lumière éphémère de celui qui de l’ombre connaît la densité. La clarté, pour être plus exacte.

 

L’horreur, sous la lumière de Chessex, est d’une clarté souveraine.

Il n’est pas, à mon sens, de plus belle façon de voir qu’à travers les trouées de l’orage nocturne.

 

87 pages acérées et qui s’ouvrent sur de sobres considérations sur Ropraz, décor sans artifice, et déjà nous y sommes :

 

« Habitations souvent disséminées dans des déserts  cernés d’arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l’hygiène moderne  est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n’est pas loin de la frontière de Fribourg, où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup,  dans les fermes du Haut-Jorat. Â» p 11.

 

Un peu plus loin à peine, la teneur, la substance, l’essentiel :

 

« Sans répit déchiffrer la menace venue du fond de soi et du dehors, de la forêt, du toit qui craque, du vent qui pleure ; de l’au-delà, d’en haut, de dessous, d’en bas : la menace venue d’ailleurs. On se barricade dans son crâne, son sommeil, son cÅ“ur, ses sens, on se verrouille dans sa ferme, le fusil prêt, l’âme hantée et affamée. L’hiver attise ces violences sous la longue neige amie des fous, les ciels rouges et bistre entre aube et nuit déshéritée, le froid et la mélancolie qui tend et ronge les nerfs. Â» p 13.

 

Économe éclaireur, Chessex illustre magnifiquement sur ces pages offertes, eaux vives, la devise de l’auteur du XVIIIe siècle Jean Paul : « Aucune brièveté n’est trop brève, car elle est la clarté Â», relayée dans le non moins désaltérant ouvrage d’Harald Weinrich tout juste paru chez Millon, Le Temps compté.

Il connaît la magie de la phrase contondante, il émerveille de beauté contenue dans des lignes serrées et rapides, à l’exemple de ce : « Dans ces campagnes perdues, une jeune fille est une étoile qui aimante les folies. Â» p12.

 

Fait divers dégoulinant dans la neige d’une Suisse reculée, superstitieuse et passée (début du XXe siècle), à Ropraz, donc, la profanation de corps de jeunes personnes indique un coupable tout déterminé, Favez, jeune fornicateur de génisses qu’il perfore de son sexe turgescent. Cette force de la nature, brutalisée en son temps par de trop attentifs tuteurs est condamnée, s’évade, part au front, rencontre Blaise Cendras qui écrit alors Moravagine, ce poème pour un éventreur qui s’en inspirerait donc, meurt sous les balles et finit sous l’Arc triomphant du Soldat inconnu, veillant d’un œil mauvais nos commémorations.

Cet inconnu, cet homme, soldat, tueur, dépravé, déjeté, ce fils du Diable, « mon double, mon frère Â» s’élance même Chessex, Charles-Augustin Favez, qui donc s’en souviendra alors même que les gerbes hypocrites l’encensent annuellement sans même le deviner ?

Si rien n’indique qu’il a planté ses crocs dans les fraîches dépouilles, si la culpabilité douteuse du fermier libidineux n’est pas ici véritablement, et pour personne d’ailleurs, le problème, se dessine subtilement bien tout autre chose. Sous ce récit aux allures de rapport, derrière lequel l’auteur fait mine de disparaître sous la froide constatation journalistique, nécrologique, pour revenir par à-coups, incarné, voix fébrile de Chavez, entité enveloppante, une belle ironie prend racine, celle de la célébration, de la mémoire collective, de la nécessité de parquer les coupables et avec eux les aveux de trop lourdes pratiques, ancestrales, impossibles ! et partant toujours renouvelées, sans vouloir voir et comprendre que si certains gisent sous nos pieds, héros usurpés, d’autres commettent, obstruent, enfreignent, détonnent, dévient.

 

« Mais voilà le 20 février, voilà le règne du vampire qui résume toutes les craintes, les violences, la folie rentrée, et resserre sur l’insaisissable l’horrible secret du monde mauvais. Â» p31.

 

Mardi soir interrogeant mollement mon écran de télévision je m’arrête un instant sur un « débat Â» s’intitulant « les racines du crime Â», faisant suite à un inénarrable épisode de « Faites entrer l’accusé Â», les deux animés par le pitoyable Christophe Hondelatte, ouvrant si large ses yeux devant l’horreur banale, diverse, que ses doigts tendus vers le ciel peinent à les encadrer. Il narre au présent, ce qui en plus d’être risible, confère à toutes les scènes de reconstitution une ostentation que même les théâtres des boulevards ont décidé d’abandonner. La bave aux lèvres, repu des cadavres qui semaine après semaine s’amoncellent sur sa frêle émission, il se veut ferme : « Il ne s’agit pas, Messieurs Dames, de leur trouver des excuses, mais nous tenterons de comprendre l’origine du mal chez ces criminels qui tous, sans exception, ont eu une enfance maltraitée. Â» Écoutons donc, après tout, ce que ces bons messieurs du service public ont à nous enseigner de nos manies coupables.

Et le psychologue de service d’y aller de son couplet Hitler (qui soit dit en passant, n’est pas un meurtrier, de fait, mais un sinistre commanditaire, ce qui ne relève pas exactement des mêmes ressorts psychologiques mais allons-y gaiement pour tout bien mélanger), fils d’un inceste, battu et humilié, pour finir sur cette porte ouverte : « Il n’existe aucun criminel connu qui ait eu une enfance facile. Â» Mais… mais enfin à l’inverse, citez-moi un semblable qui n’ait pas vécu dans les eaux glacées et virevoltantes, violentes et empoisonnées de l’enfance finissante, cette adolescence-souffrance à laquelle nul ne pût échapper ? L’enfance, admettons, mais la fin de l’enfance, l’insouciance tardive, la chute de l’empire enjoué, qui pour le nier ? Il n’y a donc aucun criminel qui n’ait été un homme, nous voici avancés.

Boris Cyrulnik, dont j’apprécie par ailleurs les travaux d’éthologie, et particulièrement son Sous le signe du lien, une histoire animale de la maternité, essaye d’expliquer simplement, tout neurochirurgien qu’il est ce soir que sans sécurité, terme sur lequel il insiste bien plus que sur l’amour, sans sécurité donc, le petit ne peut s’imprégner biologiquement (radiographies du cerveau à l’appui) du plaisir d’aller vers l’autre. Sociopathe en puissance, il ne respecte pas, n’en éprouve d’ailleurs jamais le besoin. La suite on la connaît.

Feindre encore de ne pas concevoir qu’une telle aberration puisse se produire, se reproduire sans trouver l’explication plausible qui la fera cesser est un spectacle éhonté qu’il ne me plait plus alors de cautionner en m’indignant devant ces pauvres bougres, j’éteins le cirque, certaine que tout a été dit par Cyrulnik, qui sans le vouloir probablement, sonne le glas de toute rémission de ce cancer pluriséculaire. Cela valait la peine de convoquer les renforts pour commenter avec autant de profondeur que l’internaute sur la page virtuelle du Monde, ces images en putréfaction. Il l’a bien dit. Sans sécurité, point de salut. Nous sommes tous des meurtriers cinglés et pervers en puissance, car qui pourra se targuer de cette sérénissime sécurité, alors même que mourir est la constante absolue, la seule, qui nous relie en frères ?

Tout nous effraie à l’aube, et les plus attentifs des parents, qui devront trouver ce que la juge pour enfant nomme « l’amour juste Â», et bon courage, ne peuvent nous protéger des fureurs boisées qui se tapissent sous nos lits. Tout est dit, car rien n’est dit, encore.

J’ouvre alors mon Chessex, vous connaissez la suite.

 

Oui, Favez est un enfant meurtri, peut-être effectivement bien plus qu’une moyenne qu’on peine à quantifier. Encagé sur les hauteurs de sa neutre Suisse ayant renoncé à la peine capitale, il fouaille sa solitude, déterre les ossements de sa mémoire partielle.

 

« Ã€ quoi rêve un vampire, la nuit, enfermé à trois cadenas dans sa geôle médiévale, il replonge dans des scènes d’enfance où crever de faim, souffrir, subir, se soumettre, si souvent vouloir mourir. Enfermé dans la cellule des noirâtres prisons d’Oron, Favez retrouve de très anciennes scènes qu’il avait cru pouvoir chasser de sa mémoire de rôdeur libre. Â» p57

 

« Allez, à quatre pattes, Charles Favez. Suce, Favez. Pleure, Favez. Et tais-toi. […] L’homme crie, je m’essuie, avec les doigts, la paume de la main, le gluant sèche sur moi, et j’ai mal, j’ai encore saigné. Puis le fouet, ou la ceinture, le bâton pour mener les cochons. L’homme tape, je suis à genoux, j’ai les fesses nues, l’homme tape et rentre encore sa grosse chose dans mon trou. Â» p58.

 

Un homme sur le plateau de cette sordide émission de brassage des perdus me revient subitement. L’avocat du Diable. Défense des indéfendables. Il est las, les yeux rentrés, et tique sur l’absence d’excuse dont se prémunit l’animateur. Accablé, il parle lentement, et ne dit que ceci : « Si, il s’agit de leur trouver des excuses. Nous ne sommes que ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous, disait grosso modo Sartre. Â»

 

Il en va de ces hommes qui n’ont pas eu de branches assez solides auxquelles se raccrocher, il en va de nos putrides groupes de formidables sensés, innocents, engagés à redresser les tordus par l’exemple pourtant faillible de leurs existences solaires, il en va de ce pays, commémorant les vampires, les engendrant, les appelant en secret de leurs prières les moins avouables. Il faut que le sang coule, sans guerre pourtant, sans violence, sans erreurs dans la nature, il faut que le sang coule, pour abreuver les apeurés de l’ombre, leur donner l’illusion qu’ensemble dans le Bien, ils triomphent, il faut qu’ils puissent lyncher la bête, accorder à sa dépouille, enfin, magnanimes nains, leur pardon, se contempler en face. Il faut ces effusions à toute Cité en règle.

 

« Dans ces déserts [dit le psychiatre qui a suivi Favez], le symptôme du vampire durera tant que cette société sera victime de la crasse primitive : saleté des corps, promiscuité, isolement, alcool, inceste et superstitions qui infestent ces campagnes et créeront d’autres foyers d’exactions sexuelles et d’horreur sans merci. Â» p 60.

 

Autant dire pour toujours.

Ce n’en est que plus rassurant, car informés une bonne fois que nous n’éradiquerons aucun mal, jamais, nous pouvons commencer à nous organiser pour nous comprendre, nous défendre et survivre. Et arrêter de pleurnicher dans des lacrimosa sans fin que l’homme est un loup pour l’homme. Depuis le temps qu’on le sait.

 

La piqûre de rappel de Chessex, plantée profond et en plein cœur, réveillera en moins de deux heures les plus candides. À la bonne heure, vous pouvez donc éteindre votre télévision.

 

Jacques Chessex, Le Vampire de Ropraz, Grasset, 2007 (LGF, 2008), 90 pages.

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés