Dimanche 26 septembre 2010 7 26 /09 /Sep /2010 18:56

Au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 01 novembre 2010.

 

 

 « Les Français sont si vaniteux, que le « je » des autres les fout en boule ! »

Céline, Entretiens avec le Professeur Y.

 

« Il y a comme un malentendu. »

Fabrice Luchini, à propos du succès médiatique de son spectacle.

 

 

Voilà, tout a commencé avec Orphée, et j’avais pour programme ces temps-ci de simplement vous dire que sa proposition de création du monde m’allait finalement très bien, que je ne voyais pas tellement pourquoi on se faisait chier pour trouver mieux, après tout. C’était une phrase magnifique, relue à la sauvette alors que je retrouvais ces poèmes épuisés (poèmes épuisés, poèmes épuisés ! rendez-vous compte des termes! appuierait Luchini), comme il en existe encore clairsemant quelques rares ouvrages des temps antédiluviens d’hier soir, qui donnait à peu près, je cite de tête, que les  grandes ailes de la Nuit avaient créé du vide un œuf sans germe duquel était sorti Eros, qui, s’accouplant à ce Vide, avait donné notre race. J’imagine que j’oublie honteusement quelques points de détails que les universitaires chevronnés ne manqueront pas de me renvoyer, le temps venu, en boomerang, mais qu’importe car ce qui m’entraînait ici, c’était le souci poétique de transgresser les mondes.

Et j’ai enfin eu cet éclair qu’on jugera tardif, certes, que bien entendu, il ne s’agissait pas de la stérile transgression adolescente de contester son acné, de s’immiscer dans l’alcôve mystérieuse devenue entre temps la norme tyrannique  dont semblent tout heureux de pouvoir sortir certains qui à coup de problème de prostate ou de dégoût de la chair, se retirent brusquement, mais un peu tard, du marché de la jouissance tordue, protéiforme, technique et donc immanquablement amorphe. « Sans désir, aimer est un verbe passif et neutre » disait Louis Jouvet et il restait encore correct. Mais je m’éloigne.


Non, il s’agissait du simple souci poétique de cette transgression. Du goût des idiomes qui humilient les contrefaçons. Parce que les grandes ailes de la Nuit sont bien plus féroces que nos pâles ténèbres injustement conquises par le public d’un Ozzy Osbourne dont on peut à juste tire se demander s’il n’est pas immortel tant il tarde à s’évanouir sous le poids de ses cheveux et de ses expirations interminables. Et qu’il est de plus en plus incroyablement difficile de transmettre cette fièvre du verbe, qui, avant de retrouver une hypothétique majuscule, devra déjà reprendre un par un toutes les merveilles qu’on lui a volées, piétinées, et un par un reprendre : « Ténèbres », « Amour », "Vérité", "Souffrance", "Beauté" pour les plus difficiles, mais aussi devra, comme Luchini reste un des rares à y parvenir par le pouvoir de la voix (Philippe Léotard étant mort), arrêter le temps pour placer correctement « Une vache était là, on l’appelle, elle vient. »

Et de La Fontaine répéter, psalmodier la merveille jusqu’à ce que tout à coup nos oreilles de profanes ouvrent leurs portes et par cette modeste figure de vache, acceptent de ruminer, qualité que Nietzsche attendait visiblement de ses lecteurs, ruminer des associations apocalyptiques, l’homme né du vide et de l’amour, l’œuf sans germe, les grandes ailes de la Nuit sur le vide du rien. Acte de résistance ô combien courageux, car quiconque aura repris le pouvoir sur l’idiome et l’aura replacé justement, ne supportera plus de prononcer un seul de vos « plan de développement durable ».

Et s’en tiendra, fût-ce par souci d’esthète, bien loin.

Ce qui n’empêchera pas d’apposer les idiomes appropriés à quiconque le mérite, fussent-ils « gros connard », ou « sombre idiote » que tout esthète goûtera formellement et fondamentalement comme ils se doivent.

 

Je parle beaucoup d’idiomes sans que cela soit toujours exceptionnellement justifié, chère police des polices, car j’ai parmi mes nombreuses obsessions (Facebook, le Côtes de Bourg, Juan Asensio (non, non, pas toi  Bartleby), X-Files, l’Empire tardif, Javier Bardem, le piment mais de Calabre, les cannibales et la virginité n’en étant pas des moindres – c’est bon, j’appuie le second degré un peu plus ou c’est trop tard, l’ambulance est en route ?), j’ai donc parmi mes obsessions une phrase lancinante de Gombrowicz, qui lança en son temps « Ah ! la stupeur joyeuse d’avant les idiomes... » Non sans savoir que nous y reviendrions plus rapidement que prévu, sauf que quiconque connaissant  son Cronenberg ou simplement son Fringe (pour vivre avec son temps) sait que l’on ne revient jamais précisément à « avant » (ou simplement ailleurs) sans souffrir d’abominables effets secondaires d’atomes mal rabibochés (ceci s’applique également à présent à la duplication du soi sur internet, j’en suis un exemple bien amoché par les voyages contre-nature), au point d’avoir à présent à décréter plutôt « Ah ! la stupeur sinistre d’après les idiomes… »  

 

Je peux vous en sortir d’autres. « On ne me fera pas envier celui qui a eu raison sans aimer », de Léotard, m’accompagne multi-quotidiennement, surtout dans mon travail. « Ils ne peuvent rien nous faire », me dis-je lorsque le courage me manque. J’imagine qu’elle est tirée d’un antique que je maîtrise mal, sans doute Marc Aurèle, si ce n’est pas un groupe de heavy-metal (Judas Priest ? Ah non, eux c’est « Je suis ton amant-turbo, dis-moi qu’il n’y en a pas d’autres. » Qui me sert moins, allez savoir pourquoi. Sans doute parce que je suis vierge.)


Le rapport avec l’annonce en titre ? Un homme, Fabrice Luchini, bien payé pour le faire, hein, ne me faites pas non plus dire qu’il est simplement amoureux, enfin…, redonne vie en faisant claquer sa langue contre notre palais, à quelques bribes de Philippe Muray encore assez belles à la déclamation. C’est émouvant et déjà nostalgique, c’est déjà presque terminé. C’est patiné, presque fragile. S’il est fou, par contre et sans aucun doute possible, c’est de ces mots impeccables (Cioran, Péguy – Péguy au théâtre un dimanche à 14h !!!, Muray, qu’importe…), et il explique, et il revient. Inlassablement, il les convoque et les éclate sur nos poitrines. Il est beau, éclairé de son centre nourri et préservé, et il nous tient sous cette fascinante coulpe qu’il libère sans ciller, et sans que nous nous sentions une seconde obligés de communier avec notre prochain qui est probablement, comme lui le dit de ses voisins, un sale con. Puis tout est terminé. Et le monde, à nouveau, s’éteint sous la grisaille des sourires sans personne derrière, supports de néant mécaniques car le rire ne vient plus.

 


Publié dans : Sortir de l'antre: Le monde extérieur
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