J’adore depuis longtemps Giacometti, mais bien davantage encore depuis que j’ai pu le surprendre, un jour de 1924, en train de griffonner sur un carnet cette litanie scandaleuse de pensées non alignables : « Je sais que je sympathise avec l’Église, avec le despotisme religieux. J’ai raison ou tort ? Je crois avoir raison, mais je n’en ai pas la certitude. J’ai de l’antipathie pour la philosophie, pour la liberté de pensée, pour la liberté d’action, la liberté d’écrire des livres, de faire des tableaux et d’exprimer des idées personnelles. Je hais la liberté de croyance ou de non-croyance, et la république. Je hais l’émancipation de l’individualisme et celle des femmes. Je ne peux plus entendre tous les bavardages qu’on fait, que tous font sur toutes choses, sur l’art, sur l’histoire, sur la philosophie, où chacun croit pouvoir exprimer la misérable idée qu’il s’est faite dans son cerveau. Pourquoi est-ce que l’Église ne brûle plus, ne torture, ne tue plus tous ceux qui osent penser ce qui leur plaît ? »
Combien de procès dans ces lignes ?
Philippe Muray, L’Empire du Bien.
Jim Carrey est un acteur épatant.
Le seul clown véritablement triste que je nous connaisse, dans cette épanouissante foire aux idoles qu’est cet univers dont Philippe Muray déclarait en 1998 (c’est-à-dire avant-même l’avènement du web 2.0.) que sa seule ruse est de nous faire croire qu’il existe. Lors d’une scène particulièrement réussie du film Man On The Moon de Milos Forman, retraçant admirablement la vie du comique ambigu Andy Kaufman, il a ce regard qui ne peut se feindre. Il a ce regard en miroir, il a tourné ses orbites en dedans, il a vu quelque chose que personne n’a le droit de voir et par le prisme de ses pupilles dilatées dans un rictus qui sonne sa mort, le personnage auquel Jim Carrey offre ce regard retourné dans sa peau comprend qu’il est perdu, car il a vu la ficelle. Il sait que le prêtre vaudou ne pourra pas guérir son cancer, car il a vu de ses yeux la supercherie, et ne peut plus rien croire.
Ce regard, dont personne ne parle dans les universités de cinéma, ce regard est plus constituant à mon sens, plus porteur en lui seul du désespoir impossible à combattre qui un beau jour brutalement, irréversiblement, souffle le païen loin de ses cultes aliénants. On parle beaucoup, à juste titre ou non tant l’expression semble réductrice, de la perte de la foi du croyant, on parle peu de la non moins douloureuse et déchirante perte de tous ses riens par l’incroyant. Perdre l’absence cruelle de ses croyances, la vacuité de ses modèles de références, perdre le monde, et l’humain, puisque nous n’avons, négligents, que ces maigres non-croyances, est absolument pétrifiant. Dans le doute, dans le noir, ne plus bouger. Je nous croyais bien bas, nous pouvons donc encore descendre. D’athée, ce qui n’était encore qu’une frêle certitude, on en devient prudent.
Dans le regard de Jim Carrey en cette scène clé, dans cette ironie morbide et finale, le pitre a définitivement terminé de rire, lui qui le faisait si intelligemment pourtant avec cette rage au ventre de masquer ses océans de larmes sous la sueur d’un spectacle auquel on se gausse sans le voir, lui, derrière la ficelle, au-delà de la ficelle depuis si longtemps qu’il ne tient qu’à un murmure, une caresse avant de disparaître complètement, sacrifié à la foule.
Il y a le regard de Carrey.
Je croyais qu’il y aurait le cri de Marilyn Manson.
Putride outrancier de bourgeoises calmes, et je les ai vues, il ne s’agit pas encore d’un accès paranoïaque parmi tant d’autres, MM nous a fait l’honneur ce lundi 21 décembre de clôturer sa tournée européenne par le Zénith d’un Paris qu’il dit aimer, ce qui n’est pas sa première faute de goût.
J’ai cédé à la tentation du concert, je voulais, minuscule et noyée oui, l’entendre rugir par le plancher, que ses basses, par la théorie éclairée des électrochocs, se chargent de me réanimer un peu d’une longue hibernation au monde telle que la liesse le défigure. Familière de Munch, comme n’importe quel imbécile qui se croit cultivé, j’avais pour autant des impatiences. Ces brutalités silencieuses que procure la lecture d’auteurs en perpétuelle apoplexie me donnent trop souvent des crampes dans les extrémités des membres, incapables de porter leurs coups.
Bien sûr, j’ai pris ce qui venait. J’ai conscience de l’extrême pauvreté de nos scènes, de la sécheresse idéologique qui les anime. Nous sommes bien loin, rassurez-vous, des parades du Grand Olibrius. Je refuse d’adouber notre fauve Mansonnien chevalier d’un feu metal, et concède par lassitude à lui octroyer dans ma grande bonté la digne mission de maillon torturé entre le peuple et l’élite des décibels. Surtout, je l’aime bien, l’ami Brian Hugh Warner. Bien plus que son pesant Manson. Je souffre avec lui, parfois, quand il disloque ses articulations peinturlurées en proférant de pâles blasphèmes inquiets. Il est de ceux qui se coltinent le sale boulot, même s’il reste bien mieux payé que la moyenne.
MM, qui ne fond ni sur le tapis ni dans la bouche, avait eu de beaux mots, souvenez-vous, dans le Bowling for Columbine d’un autre MM, et tombait à pic pour décharger de leurs responsabilités face à la contraception les parents gras et ignares des exterminateurs de campus. Il rejoignait dans ma modeste liste de MM le très agité Eminem de 8 Miles et ses invraisemblables gesticulations rhétoriques lors de battles dont nos actuels pourfendeurs des barreaux devraient s’inspirer un peu plus. Et puis à la fin, il assume pour toujours que la face que nous méritons de contempler, rampants volontaires dans nos fosses creusées sous l’étoile, c’est ce masque épais et coulant, ce maquillage Halloween, ce costume d’attardé dans une génération qui expulse progressivement de ses rangs toutes ces créatures produites il y a quinze ans tout au plus seulement, pour les remplacer par les reflets narcissiques de la média-réalité. Moi qui croyais qu’on n’expulsait plus l’hiver, par immense accès de charité chrétienne, j’ai vu expulser Marilyn Manson par la police la plus impitoyable et la moins corruptible de toute l’histoire de la répression des mœurs : le vide.
Ils étaient là, immobiles, debout à battre faiblement la mesure, ce peuple minable auquel il faut absolument et ressembler et plaire, ils ne bougeaient pas sous les baffles, incapables d’une transe minimum, qui toute ridicule fut-elle elle-même, amorcerait un semblant de miracle de vibration spontanée. Pas du tout. Les gens ne sont jamais là où ils se trouvent depuis que la communication virtuelle existe. Ils n’existent plus, eux, ectoplasmes en attente de réception sur un serveur quelconque.
Ils étaient déjà pleins d’un rien blafard délicat à manier, ils se dispersent maintenant dans la lueur éclatante de leurs écrans. Car je le jure, plus de flammes dans la foule, bien sûr que non. Une nuée d’écrans bleus comme autant de lucioles lucifériennes d’Iphone pour ces crétins qui rigolent de Dieu mais ne pourraient jamais rater une messe à leur boîte mail. Marilyn s’époumone, promet l’apocalypse dans un déferlement de provocations aussi light que les cocas dont s’abreuve son public à présent végétarien (les étendards singeant les croix gammées en érigeant d’imposants dollars noirs et rouges, oui, d’accord, admettons), et ma voisine de derrière me demande si je peux légèrement me décaler sur la gauche car, assise et farouchement déterminée à défendre son strapontin sous les assauts frénétiques d’un public ô combien dévergondé sorti tout droit Des Chiffres et des Lettres, elle entend bien en avoir pour son argent. Ledit argent décrié par notre argenté maître des cérémonies dont on n’écoute peu les paroles et c’est bien normal, ces cons-là n’ont encore rien sous-titré. Un enflammé (mais sortez-le, et les règles de sécurité alors ?) hurle soudain le nom de son idole, brisant le silence de cinq mille recueillis. Des regards amusés convergent, ouh la la, il a fait du bruit, qu’est-ce qu’il est subversif… Manson lui, déploie son immense carcasse bien balancée, du haut de quarante années qu’il porte bien le bougre, bien mieux que ces succédanés de vingt ans tout mouillés, serrés dans leurs résilles et consultant Facebook en plein milieu de Coma White, des fois que machine aurait enfin répondu favorablement à leurs attentes dégoulinantes de chiots en érection. Il avale son micro, incapable de réveiller les zombies qu’il a contribué à engendrer, pour lesquels il faut se résigner à constater prématurément l’heure du décès et moi je suis sur les berges de son monde, et je contemple les ficelles.
Je vois tout et tout le monde, dans un rictus forcé, et je rentre me coucher, frappée par l’épidémie : je suis, comble de l’horreur, mitigée sur ce à quoi je viens d’assister. Même pas lamentable, évidemment loin du génie. Je suis en train de mourir, je sens la rigidité s’installer, au secours : je suis mitigée.
Ils m’ont volé le cri de Marilyn Manson. Je n’ai pas pu l’entendre. Ils l’ont figé, sinistre Antéchrist pour rire, dans leur silence stupéfiant, pressés d’en référer immédiatement à leurs boîtes magiques. Moi, j’en ai terminé. J’essaye de lutter encore contre ce formol.
Entre l’agitation chorégraphiée qui ne secoue plus aucun de ces clones branchés sur leur néant, et la molle adhésion de ces clones qui se désolidarisent d’une idole grimée vitupérant son emphase, je me sens soudain bien dépourvue, moi qui chantais et qui dansa, lorsque la bise vint.
Ce que l’on nous dit peu, attachés que sont les faiseurs de formule à l’idée toute cinématographique de l’instant, c’est que cette malédiction de déchirer le voile et de voir ce que l’on n’aurait pas dû voir pour vivre ivres d’une cohésion sociale qu’Arte vante assez malhabilement jusque dans ses documentaires sur les babouins, cette malédiction n’arrive pas qu’une fois nous laissant pantelants et dérivants jusqu’au générique de fin qui suit somme toute assez rapidement, faute de solution ou de thèse.
Ce qu’on ne nous dit pas, c’est que ce regard pénétrant et révulsé s'impose sans cesse. Il ne nous quitte plus. Nous déchirons sans discontinuer, et mais tout se reforme, intact, sans cesse.
Et sans cesse, bras ballants, nous comptons les lambeaux qui se déposent à nos pieds.
Après toutes ces fausses fins dont nous endurons plus ou moins conscients les punitions et supplices, jamais aucun générique ne vient nous raccompagner, soulagés, vers les nôtres.
C’est bien normal, puisque celui qui a vu la ficelle du prétendu miracle que lui promet le dernier recours, sait dans sa chair qu’on ne guérit pas du cancer métastasé.