Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /2010 16:48

La femme qui se tient devant moi me scrute, hésitante, recouverte d’un manteau témoin du massacre de mille âmes rongeuses. Elle porte la mort, comme le slogan anti-fourrure placardé sur les bus nous le racole gratuitement. Elle ne la porte pourtant pas plus que vous ou moi, et j’avoue que sa mort, à elle, a le mérite certain d’inspirer et de retenir la chaleur.

Or il fait 10 degrés inside (hommage aux Canadiens) et immobile avec mes morts, bien que non recouverte pour l’heure de leurs peaux interdites, je gèle. S’il est vrai que l’islam s’avance jusqu’à nos portes, le désert, lui, est en retard.

Digressions : nous avions une plaisanterie lorsque superbes nous foulions les planches de l’Université, croisant dans ses couloirs, en plein mois de juin, un gothique dégoulinant, sanglé par 40 degrés, ridicule contre son gré, pour une fois. « Leçon numéro un : le métal conduit la chaleur ». Leur triomphe est imminent, l’armée des clous sera donc aujourd’hui invincible, si j’en crois mon thermomètre. Et ils pourront à leur tour moquer mes flammes méridionnales ridicules sous les frimas, inconscients du danger les pauvres, car sous la glace la vodka de mes dignes ancêtres veille. Au bureau de l’identité nationale, je suis toujours convoquée deux fois. Cachez-moi cet Estonien que nous ne saurions voir, coincé entre une Espagne finissante et une Savoie revancharde.

Bref.

 

Elle finit par oser m’adresser la parole, bien qu’évitant mes yeux. Je la comprends, j’en tue beaucoup par pétrification, Gorgone nonchalante. Déformation professionnelle. Je suis donc tenue, fonction sociale oblige, de ravaler en arrière mes monologues internes, qui passeront alors en italique, si vous le voulez bien, afin de ne point trop troubler une discussion réelle, bien trop humaine, qui s’annonce passionnante.

 

« Cherchez sur votre  machine si vous avez… [cela commence très très mal, déjà mon sourire se fige dans son élan, allons donc, crispée ?, mais comment donc, ce n’est pourtant pas mon genre. Je ne cherche pas sur ma machine ce que j’ai Madame, je sais ce que j’ai, je reviens de l’enfer de l’inventaire, j’ai entendu pendant deux jours 13591 « bip », ne doutez jamais de ma mémoire ainsi scandée par ce rituel régressif]  ... si vous avez du Brasillach. Cela s’écrit B.R.A…

- C’est une blague ? Je sais qui est Brasillach et comment ça s’écrit !

- Ah bon, oh mais c’est tout à votre honneur, votre génération, généralement…

Elle s’arrête, consciente, mieux vaut tard que jamais, qu’elle s’embourbe.

- Non, je n’ai rien de lui. [Le blizzard s’infiltre sous mes portes. Une phrase encore de cette teneur et il va neiger sur le rayon Byzance.]

- Oui je comprends, vous défendez vos idées [Ah bon ? J'ai fait ça moi ? La bougresse me prend donc pour une libraire engagée sur la voie ô combien courageuse de la gauche repentante. De mieux en mieux.] Notez-bien [je ne note rien du tout] que si j’adore le lire, je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout d’accord avec l’homme. [C’est bien, je n’ai pas encore eu l’occasion d’en placer une, et la voilà faisant les questions-réponses vers une conclusion éclatante et très embarrassante pour elle : elle aime un homme avec lequel elle n’est pas du tout d’accord. Who's your daddy ? Je songe aux Universités de psychologie. Les fainéants de leurs bancs ont de l’avenir devant eux.]

- Je n’ai aucune idée contre Brasillach particulièrement, c’est un très grand poète. Ici, nous ne faisons presque que de l’histoire ancienne.

- Mais il n’est pas récent ! Quelle librairie classique peut rater Brasillach ? [Essayez donc la Librairie des Fusillés, un peu plus loin, ils ont un chouette rayon "Antiques sous les balles".]

 

Le téléphone sonne.

« Allô, nous sommes libanais de passage à Paris [Mais, invités par Kouchner, ou bien ?...], nous cherchons des éditions sur la composition florale. [Ne cherchez plus, je prends pied, et ce sans eau et sans lumière] – Mhh, vous faites erreur, nous ne faisons que des sciences humaines ici. »


La femme me reprend « Ah, vous voyez ! »

-Vous voyez quoi ?

-Vous ne faites pas que de l’histoire ancienne !

-Mais…[déflagration des vitres], bien sûr que non ! Mais Brasillach, je le range dans quoi, exactement ? « Judaïca » ? « Polémologie » ? « Civilisation précolombienne » ? « Mythologie » peut-être ? Non, ne me dites pas qu’il a écrit sur Bérénice, Titus, oui je le sais, et non, je ne l’ai pas.

-C’est vraiment très bien que vous sachiez tout cela. [Merci, vraiment, si le temps m’oublie encore, un jour j’aurai des rides et avec elles cesseront une bonne fois toutes ces remarques infamantes. Remarquez non, du moins tant que je n’aurais pas de surcroît un pénis.]


Le téléphone sonne.

« Bonjour, je voudrais vous demander l’autorisation de photocopier un ouvrage.

– Hein ? – Oui il est noté à l’arrière du livre que je tiens dans mes mains qu’il faut demander l’autorisation à l’éditeur pour photocopier ce livre. – Mais, tout dépend de l’usage que vous comptez en faire. – Et bien, je collectionne les textes d’auteurs en rapport avec les navires et… - Non, alors écoutez, on s’en fout. » Je raccroche. Je pense très fort à France Télécom, et son service d’aide au suicide.

Le mental. Tout est dans le mental, qui lui aussi conduit assez rapidement la chaleur, je n’ai plus froid du tout.

 

Un homme rentre au même moment. Il jette un regard affolé autour de lui, s’arrête un instant devant le sous-rayon « Platon », bondit en arrière en agitant les bras « Ouh lala, ouh lala, d’accord » et repart aussitôt. Je viens de voir le client de passage de la journée.
Après la Surplombante, voici l’entrée en scène, immédiatement suivie de la sortie de L’Égaré.

La Surplombante me regarde, comme si les propos qui s’apprêtent à franchir les lignes vertigineuses de ses commissures inversées relevaient de la plus parfaite évidence contextuelle : « Moi je suis pour le prix unique. » [« Moi je suis pour » est un de mes incipits préférés, n’en doutez jamais.]

La spécialité des Surplombants, c’est de débusquer les polémiques avant même qu’elles ne naissent dans les cerveaux congelés des flétans qu’ils méprisent.

 

Je lui fais remarquer qu’elle est bien aimable, comme si je venais de faire l’aumône. [Pourtant non, il faudrait savoir, Brasillach ou prix unique ? Je me demande, passée maîtresse du discours à double contrainte depuis le « je le lis mais ne l’aime point », si c’est un peu la même chose pour tout chez elle : « je suis pour, mais je n’aime pas. »]

 

Il y aura aussi le Négatif (celui qui définit tout en creux, ou qui joue au Qui est-ce ?: « Vous ne faites pas de catalogues ? – Non. – Vous n’avez pas un site internet facile d’accès. – Ah bon. – Vous ne faites plus les reliures cartonnées ? – Non.- C’est dommage c’était tellement mieux. – Oui. – Vous n’avez pas moins cher ? – Non. – Il ne fait pas chaud ici. – Certes. – On ne vous voit pas bien du boulevard. – C’est bête. – Vous n’avez pas fait de grec ancien. – Eh non. – Bien sûr, vous ne connaissez pas l’allemand. – Cela dépend lequel. – Vous n’avez rien sur les Lumières, bien entendu. – Bien entendu. J’ai tout brûlé avant votre arrivée, pour la joie machiavélique de sentir l’odeur aigre de vos déceptions. Et donc, vous n’avez pas encore trouvé qui nous sommes ? Nous sommes, nous sommes ?... mais oui, vous avez enfin trouvé, nous sommes votre merveilleuse librairie ! Mais sinon, y a-t-il quelque chose que je puisse tenter de faire pour vous ? Un café ? Une recherche bibliographique sur la bile noire ? Je vous chante une chanson iroquoise sur le mal de l’homme blanc ?).

 

Il y aura, bien sûr, l’Allumé (et ses sous-formes diaboliques, le Perché, l’Illuminé – surtout en périodes de Fêtes, le Psychanalysé, le Myste), que plusieurs notes déjà me permettent et d’exorciser pour rejeter loin de moi toute tentative d’intrusion dans mon système fermé, qu’on se le dise (désolée pour l’ouverture, il y a des courants d’air), et de mieux cerner pour témoigner à la barre du grand procès de l’Humanité Cliente. Coupables. Ne cherchez pas, coupables. Tous. Pendus. Suivant.

 

« Nous sommes la catastrophe », dit Pascal Adam dans une note récente. Absolument. Elle se produit régulièrement sous nos yeux toutes les heures sonnantes, c’est une damnation éternelle, je crois bien que la terre tout entière est divisée en deux castes : ceux qui concourent à cette catastrophe en ne voyant rien venir, et ceux qui y concourent en l'observant et l'écrivant dans leurs livres. D’accord, tout ceci est un peu exagéré et déséquilibré. Je ne suis pas absolument sûre moi-même de ce que j'entends exactement par là. Mais regardez-les tous, de l’autre côté du comptoir. Qu’est-ce qu’ils en font de leurs livres achetés? Ils calent les pieds de leurs lits dans lesquels ils s’affalent, épuisés d’avoir été toute la journée désagréables, grotesques et absurdes, puants et conflictuels ?

Arrêtez, arrêtez de lire, par pitié pour les livres, disait Lucien en son temps. Lucien, IIe siècle, hein, sans vouloir vous en imposer. Pas Lucien du café du coin.


La Surplombante, fidèle donc à ce qui précède, relève nonchalamment une mèche bouclée de sa tignasse frondeuse. Messieurs-Dames, je découvre horrifiée les fondations secrètes qui tiennent debout une mise en pli rondement menée. Le mur de pellicules tassées sur ses racines menace d’effondrement, je regarde résignée et stoïque une dernière fois ma librairie, Pompéi moderne, bientôt recouverte sous la fine couche blanche des cendres dispersées. Je n’ai plus qu’une obsession, qu’elle bouge le moins possible.

 

Le téléphone sonne.

« Ah quand même, tu en mets un temps pour répondre. [Deux sonneries, vraiment désolée, je ferai pénitence, ce soir.] C’est mon collègue, à la voix mourante. Je suis la Pythie jamais démentie lorsqu’il m’appelle, j’attends donc résignée que la sentence tombe : il ne viendra pas.

-Ecoute, préviens-moi plutôt quand tu viens, finalement, que je m’habille pour l’occasion.

-Tu as du monde ? Tu ne t'ennuies pas trop ?

-Penses-tu, je réhabilite Brasillach en éconduisant des Libanais. Rapporte-moi les Poèmes de Fresnes, la prochaine fois que tu reviendras me visiter au parloir.

-Oh ça va… je suis fatigué. Je serai là demain.

-Tu me trahiras donc sans cesse. »

 

Un homme transparent rentre. Il vient se coller très près [Je n’ai pas besoin de psy pour comprendre d’où me viennent toutes mes psychoses sociales. Je voudrais qu’il s’éloigne, je vais donc subitement ranger un livre déjà rangé un peu plus loin.]

Il me suit, et me demande doucement «  Vous n’auriez pas quelque chose pour quand on est au creux de la vague ? » [Je ne fais pas dans les articles de plage, non.]

Je ne peux m’empêcher, c’est méchant, de pouffer. Je me détourne, polie. Show must go on. Le fou rire me guette, j’en ai les yeux qui brillent et les paupières qui clignotent, la vache, si vous aviez vu son regard, à lui. Un vrai Bosniaque sans jambes dans un hôpital de campagne. Non chauffé.

« Oui, alors… mhh. Sénèque ? Les Lettres à Lucilius ? Ou alors Aristote, le Problème 30.

- C’est quoi ?

- C’est une consolation face aux duretés de la vie pour le premier, et les origines de la mélancolie pour le deuxième.

-Ah ben vous êtes sympa, merci.

Il est offusqué. [Alors quoi, on a le droit de dire « creux de la vague », mais pas « mélancolie » ?] Il voulait probablement, suis-je bête, du contrepoint au creux de la vague. Vraiment je ne comprends rien. Je cherche ce que je peux avoir au rayon « Philosophie pour les perchés sur les cimes », il y a peut-être un antique, en dehors de Théocrite [il va encore le prendre mal si je lui sors une Idylle, et pourtant quoi les lapins, les bergers, ce n’est pas très maritime  il me semble, il faudrait savoir], ayant collaboré à ce mouvement bien connu de la Béate Génération.

- Non, je ne vois pas. Il y a une pharmacie sinon un peu au-dessus sur l’avenue, aurais-je dû lui répondre, mais je crois que ce n’est qu’après dix ans de service que l’on se le permet vraiment. [Au pire, j’ai mon brevet de secouriste qui, je le jure, n’a jamais servi. – Quelqu’un dans la salle est médecin ou secouriste, vite une urgence ! – Non, pas moi, mentirai-je alors, je n’ai pas fait le serment que vous croyez à ce cher Hippocrate. Et le sang me fait tourner de l’œil, c’est bien connu.] L’homme désespéré ressort, contrit.

 

Un Japonais et un Russe entrent. Ils disent bonjour, sourient, sont lavés, enfin je crois.

Ils me posent dans un anglais parfait des questions sensées, prennent un plaisir évident à découvrir les nouveautés, discutent enfin l’un avec l’autre de l’armée romaine, nous sortons les livres rares, comparons des éditions, et les milieux érudits de chacun des pays ici représentés. Nous convenons enfin que Paris est une belle ville, mais que l’Université va mal. Ils repartent chacun avec 300 euros de livres et semblent toujours ravis.

Je viens de terminer ma journée.
Une nouvelle commence : il faut à présent tout lire, pour comprendre une bonne fois ce qui les met dans cet état-là. Et prier qu'on s'en sorte.

 

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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