Vendredi 25 février 2011 5 25 /02 /Fév /2011 19:36

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Et voici donc un film qui brise, enfin, et qui s’insinue. De ceux bien rares dans mon parcours burlesque à se dresser avec affront comme un fier if au milieu des fourrés. Mais, fait plutôt rare, plutôt que de morceler vainement l’être en prônant l’absurde d’un monde incontrôlable, il ressoude ce qu’il casse, par le passage nécessaire de la douleur et non dans la complaisance d’une douleur qui s’éterniserait pour rien, il insuffle à son ensemble rendu moins lisse la sérénité reine émergeant de toute grande angoisse vaincue.

Il fallait qu’il surgisse enfin et impose la beauté tragique (enfin ! enfin tragique et pas simplement sale et morne) de son appel : nous n’atteindrons la perfection qu’en nous laissant rompre, nous n’obtiendrons satisfaction parmi les frêles innocents et les fragiles hyènes ricaneuses qu’en autorisant la bête à venir fouailler notre blanche colombe, puis en la faisant plier à notre impératif d’immensité, nous avalerons en retour cette bête et nous recracherons contre une longue vie blanche une mue sanctifiée, preuve d’un rôle qui nous aura tout pris. Mais à la mort qui ponctue dans ce film une fable arrêtée dans un temps de fiction qui permet d’embrasser un ensemble rassurant, nous substituerons un lever de rideau sur une façade solide, la victoire sur un rôle déchirant le costume, nous rendant nus et certains, absolument certains non seulement de vivre, mais d’être devenus plus qu’un rôle. Un être. Complet, transcendé, grandi, maculé donc superbe. Ce qui rassurera moins sous les lampes rallumées, le maintien d’une transformation réussie étant sans cesse remis quotidiennement en question par les bassesses à observer une fois la scène quittée. Ce qui rassurera moins, car que faire ensuite, de la bête réveillée ?

L’abîme promis par le bon cinéma se vérifie ici. La performance physique de la magnifique Natalie Portman lui accorde de plein droit une dignité bien plus importante encore qu’une légitimité à accomplir, jusqu’à la tombée de sa mue, cette transformation douloureuse et spectaculaire. Celle d’une actrice novice en pas de deux un an auparavant et qui par le jeu d’une discipline exemplaire, certes, mais surtout grâce à l’abandon requis, proche de la transe d’une possédée qui veut de toutes ses forces, qui va, par le biais de toutes ses forces ici convoquées, incarner cette danseuse acharnée qui veut être parfaite. Danseuse qui, au prix de toutes ses forces, fussent-elles vacillantes mentalement, croulant sous les impulsions, les saccades, les violences répétées qui tentent, pour l’accrocher définitivement à son étoile, de l’arracher de terre, va triompher d’elle-même, se hisser pour tomber, mais de haut. Tomber du plus haut possible.

Devant ce corps noueux et envoûté à la recherche de la perfection du geste, de la sensation suprême de se dédoubler pour se regarder faire, chacun fera silence et comptera ses succès. Aronofsky lui-même, par le passé plus chahuteur, formellement typé et esthétiquement rodé, promet de disparaître dans le jeté de sa belle et y parvient, renoncement méritant pour ce clippeur surdoué. Son image est happée dans le sillon du mouvement perpétuel de Nina en recherche, en labeur acharné. Il observe sur son visage la moindre trace du changement terrifiant, qui l’abandonne à la pénombre, elle si fragile, si pure et préservée. Il fait décaler par son comparse Mansell la partition du cygne pourtant bien éculée pour la teinter du sang qui coule du costume, des doigts, des ongles, des yeux de sa poupée cassée. La musique et la danse, la terreur du combat interne, incompris, isolé, l’imploration sur scène d’un répit, puis l’assurance larvée, enfin délivrée et matée, l’humaine fébrilité, le doute et la douceur, puis toujours liée cette beauté viscérale, tissent sous nos yeux ébahis un final bouleversant parce qu’aidé, porté par les mains bienveillantes mais mortelles de l’invisible sous le monde. La renaissance d’un art total, sérieux et surhumain aura élevé une élue, s’il n’y en a qu’une seule. Ce sera Nina, Natalie, Natalie, Nina, qu’importe, ce sera le cygne noir. Celui de la portée qui par son incroyable singularité et son acharnement à survivre, aura dépassé en puissance, surpris et cinglé de plein fouet ses congénères blancs d’un blanc dont ils n’auront pas assez, les fous, osé douter.

Lorsque Nina succombe dans le paroxysme de sa perfection mêlée, elle aura arraché, subi, sacrifié son plumage, puis, étape trop souvent occultée chez nos conteurs de belles histoires pour dormir, elle l’aura défendu, qu’il repousse sur le noir un blanc plus éclatant encore. Son génie a surgi du dosage parfait de la lutte, et de son abandon.

Le film n’en est pas pour autant génial, ni parfait. Il n’est que l’habile témoin d’une femme qui l’est devenue, consciente du péril.

Et cela m'illumine, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué.

 

Black Swan, de Darren Aronofsky, avec Natalie Portman et Vincent Cassel, 1h43 min, Twentieth Century Fox, sortie française le 9 février 2011.

Publié dans : Cinéma cinéma
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